image couverture pourquoi les khmers rouges henri locard éditions vendémiaireLes régimes totalitaires du XXème siècle sont toujours plus ou moins sujets à débat. Si les travaux concernant le nazisme ou le stalinisme sont très nombreux, les différents cas en Asie sont moins connus : le Maoïsme reste le plus mis en avant. Pourtant, il en est un qui a marqué et continue de façonner tout un pays : le régime des Khmers rouges. Henri Locard, spécialiste du Cambodge contemporain, revient sur ce pan bien souvent méconnu mais unique de l’Histoire des dictatures communistes.

Rappel historique

Le Cambodge fut pendant des siècles la proie de luttes à la fois intestines et en provenance des pays voisins. Convoités par les siamois et les vietnamiens, les Khmers (principale ethnie composant la population cambodgienne) ont partiellement oublié l’héritage de la mythique Angkor jusqu’aux travaux effectués sous le protectorat français au XIXème siècle. Les différentes colonisations ont fait monter le nationalisme au sein de cette population qui a voulu retrouver sa culture et son indépendance. Le 9 novembre 1953, le roi Norodom Sihanouk déclare l’indépendance du Cambodge après des combats aussi violents que diplomatiques : il dut s’allier avec les communistes, notamment dans les milieux intellectuels parisiens, afin de s’assurer un soutien occidental.

Pourtant, les Khmers Issaraks (rouges) existent en tant que parti politique depuis 1951. Parmi eux se trouvent un petit groupe dit des « Parisiens », étudiants venus en France où ils ont découvert le communisme, parmi lesquels on retrouve Saloth Sar (dit Pol Pot), Ieng Sary et Khiêu Samphan, tous trois figures majeures du régime totalitaire. Bercés par le mythe d’Angkor et les velléités nationalistes/communistes, on comprend mieux pourquoi leur envie de conquête et d’émancipation est au plus fort leur de leur retour au Cambodge. Face à la répression brutale des membres de ce groupe, le Parti Ouvrier du Kampuchéa voit le jour en 1962 avec à sa tête Pol Pot. La violence dans le pays ne va faire qu’augmenter au fur et à mesure des années, et aboutir à l’installation du régime Khmers rouges.

Une dynamique communiste asiatique

Les Khmers rouges ont pris pour modèle la Chine de Mao, ce qu’Henri Locard ne manque pas de démontrer en mentionnant à plusieurs reprises les liens entre celui-ci et Pol Pot. C’est pour cela qu’ils lancèrent deux mouvements pourtant contestables du Grand Timonier : le Grand Bond en Avant (politique économique de collectivisation de l’agriculture) et la Révolution Culturelle (volonté de rejeter les traditions pour instaurer un culte du communisme). En plus de ces inspirations politiques et économiques, la Chine aidait militairement le Cambodge, et cette partie plus anonyme des relations pan asiatiques sont très bien mises en avant par le chercheur. Cela éclaire notamment comment un régime de terreur a pu se maintenir aussi longtemps.

Cependant, tous les pays asiatiques n’apportaient pas du soutien aux Khmers rouges : ennemis pendant des années, le Vietnam, outre l’apparente fraternité marxiste-léniniste, a toujours été en tension avec son voisin et il n’est pas anodin que ce soit lui qui ait aidé au renversement du régime cambodgien.

Génocide cambodgien ?

Henri Locard aborde alors ce qui est pour lui une question fondamentale pour la bonne compréhension de l’histoire des Khmers rouges : peut-on parler de génocide ? S’il y a des facteurs culturels et religieux qui ont mené à la terreur qui a secoué le pays, ces problèmes ne sont aujourd’hui toujours pas résolus : notion d’Etat très récente, peu d’éducation, superstitions encore considérables au quotidien, Etat qui écrase sa population en tant qu’individus… Le religieux est quant à lui étudié sur une comparaison pour le moins intéressante : et si la lutte prolétaire et le bouddhisme avaient le même but ? Une recherche de la grandeur, d’un côté en tant qu’individu, de l’autre en tant que peuple. Ce qui expliquerait pourquoi, contrairement à d’autres régimes totalitaires, la religion n’a pas été reniée directement comme assouvissement de l’homme.

Afin de ne pas utiliser le mot de génocide qui ne lui semble pas adéquat, Henri Locard propose celui de politicide, défini par « les groupes désignés comme victimes le sont essentiellement selon leur place dans la hiérarchie sociale ou leur opposition au groupe dominant », mettant de côté toute dimension ethnique. Pour l’auteur, le génocide cambodgien a été perpétré par les Vietnamiens au moment de l’Occupation (1979-1989). Attention tout de même, les horreurs commises par les Khmers rouges ne sont pas uniquement le fruit de l’idéologie communiste puisqu’Henri Locard nous démontre dans ce livre que le régime cambodgien présente des caractéristiques uniques.

Cet ouvrage très documenté est l’œuvre d’un chercheur minutieux, qui ose remettre en question certaines visions idéologiques et sémantiques. Cette synthèse permet non seulement de découvrir ou d’approfondir ses connaissances sur l’histoire du Cambodge, mais également de mieux appréhender la situation actuelle. En effet, la fin de la domination des Khmers rouges date de 1998 ce qui est, à l’échelle de l’histoire d’un pays, considérablement récent.

Pourquoi les Khmers rouges d’Henri Locard, éditions Vendémiaire, sortie le 18 août 2016 (réédition), 384 pages. 25€