image couverture monstress tome 1 l'éveil marjorie liu sana takeda éditions delcourtImmense succès aux États-Unis, où elle a été nommée « meilleure série comics de l’année » par le magazine Entertainment Weekly, Monstress débarque chez Delcourt avec ce volumineux tome 1 présenté dans une édition de toute beauté mettant parfaitement en valeur l’impressionnant travail visuel réalisé par l’illustratrice japonaise Sana Takeda, qui avait auparavant collaboré avec l’auteure américano-chinoise Marjorie Liu sur la série de comics X-23 de Marvel.

Un comics entre steampunk, dark fantasy et manga

Au carrefour des influences entre États-Unis, Europe et Japon, Monstress est une oeuvre de dark fantasy autant inspirée par le steampunk que le manga, déroulant une histoire complexe mais prenante. Située dans un monde uchronique où une longue guerre a opposé Arcaniques, un peuple hybride possédant des pouvoirs magiques, et humains, il s’agit d’une série sombre, souvent violente, mais non dénuée d’humour, peuplée principalement de femmes. C’est en effet quelque chose qui saute aux yeux dès la lecture de ce tome 1 : pour une raison qui ne nous sera pour l’instant pas dévoilée, les hommes sont très peu présents dans Monstress, à l’exception d’une petite poignée de personnages que l’on voit globalement assez peu.

La population masculine a-t-elle été victime d’une mystérieuse épidémie ? Ou s’est-elle tout simplement entretuée durant la guerre ? La suite apportera sans doute des réponses, en tout cas, ce monde dur et cruel, divisé en plusieurs territoires partagés entre humains et différentes divinités, est principalement dirigé par des femmes. Cependant, ce matriarcat n’a pas donné lieu à plus de compassion, puisque les terribles sorcières Cumae n’hésitent pas à torturer et tuer les Arcaniques des deux sexes afin de récupérer leur lilium, la mystérieuse énergie mystique qui leur donne leurs pouvoirs et dont l’essence permet de venir à bout de n’importe quelle blessure, même mortelle, mais aussi de prolonger indéfiniment l’espérance de vie. Ainsi, les Arcaniques sont pourchassés et internés en camps en attendant qu’on vienne les chercher afin de leur retirer leurs attributs magiques.

C’est dans ce contexte que nous faisons la connaissance de l’héroïne, Maika demi-loup, une adolescente Arcanique à l’apparence humaine (il s’agit d’une hybride loup-humain), enfermée dans un camp en compagnie d’enfants. Après avoir réussi à s’échapper en libérant les autres prisonniers, elle fait route aux côtés de Kippa, une petite fille possédant des oreilles et une queue de renard, et d’un chat qui parle, maître Ren Mormorian. Poursuivies par les Cumae, elles ont un autre problème de taille : Maika possède un énorme monstre à tentacules qui dort en elle, qu’elle nomme « la Faim », et qui sort de son bras amputé au plus mauvais moment pour déchiqueter les personnes se trouvant sur son passage afin d’assouvir son appétit. Si l’on ignore au départ comment et pourquoi cette créature a pu prendre possession d’elle, on comprend peu à peu que l’artefact légué par sa défunte mère n’y est sans doute pas étranger.

Une intrigue dense, traitée avec dynamisme

image planche 3 monstress tome 1 l'éveil marjorie liu sana takeda éditions delcourtLe comics joue ainsi sur deux tableaux, en alternant présent et passé, par l’intermédiaire de flash backs. On voit Maika aux côtés de sa meilleure amie, dont elle a dû s’éloigner, mais aussi les quelques souvenirs qu’elle a de sa mère. Chapitre après chapitre, le lecteur prend la mesure d’une intrigue aux nombreuses ramifications, qui se déploie sans cesse, avec, en son centre, le passé et les origines de son héroïne, qui ignore elle-même certaines choses, comme les pièces manquantes d’un vaste puzzle.

Au début de certains chapitres, une leçon d’histoire nous est dispensée par des chats, puisque, comme on le découvrira, ces derniers font partie des 5 races peuplant la Terre (la plus ancienne) et possèdent un savoir et une sagesse immenses. Cependant, force est d’avouer que la complexité de l’histoire de ce monde est parfois difficile à suivre tant ce tome 1 regorge d’informations souvent assez denses. La scénariste Marjorie Liu ne cherche pas à faciliter la tâche au lecteur, le propulsant en plein coeur de l’action sans passer par une exposition didactique afin de présenter les différentes forces en présence et les raisons de leur affrontement. Cela donne un véritable dynamisme, et permet à l’auteure d’introduire certaines notions après que nous ayons pu les voir à l’oeuvre dans la bande-dessinée. Autre avantage : on nous épargne une exposition longue et pompeuse, dont on aurait sans doute tout oublié au bout de quelques pages. En contrepartie, cela représente aussi un défi de lecture, de sorte que l’on sera parfois tenté de revenir un peu en arrière, afin d’être sûrs d’avoir bien assimilé ce qui vient de nous être révélé.

Cela n’amenuise cependant en rien le plaisir pris à la lecture : Monstress tome 1 se dévore d’une traite, grâce à son héroïne, forte et intéressante sans être pour autant toujours des plus sympathique, et au merveilleux dessin de Sana Takeda, oscillant entre la naïveté du shônen pour l’apparence de certains personnages (Kippa et le chat, principalement) et un trait beaucoup plus réaliste, possédant une vraie finesse, mais aussi une certaine dureté, puisqu’on trouve plusieurs passages assez gores. Le niveau de détails présents en arrière-plan, comme la dépiction du monstre tapi au coeur de Maika (qui évoque immanquablement les kaiju, les films de monstres japonais) sont tout bonnement impressionnants, et la colorisation de toute beauté.

Un univers onirique à souhait, dépeint avec une vraie maestria visuelle

image planche vo monstre monstress tome 1 marjorie liu sana takedaSurtout, par son mélange de dark fantasy somme toute assez classique et la complexité narrative et émotionnelle qui s’en dégage, Monstress se révèle comme l’une des séries du genre les plus prometteuses du moment, refusant de sacrifier son ambition aux tendances commerciales actuelles. Les personnages sont moralement ambigus, et dans le monde qui nous est dépeint, les femmes, attirées par la promesse du pouvoir et de la jeunesse éternelle, ne sont pas nécessairement meilleures que les hommes. D’ailleurs, si des thèmes comme la guerre et le racisme sont traités, avec des références évidentes aux camps de concentration nazis, Marjorie Liu respecte suffisamment l’intelligence des lecteurs pour nous épargner un ton moralisateur, où le message serait surligné.

Après tout, le coeur de la série est la relation entre Maika, l’héroïne, donc à priori, la « gentille » de l’histoire, et le monstre sommeillant en elle, qui n’hésite pas à manger les personnes se trouvant sur son passage. Cette dualité est au coeur même de l’oeuvre, avec la question de savoir qui est « bon » ou « mauvais », et comment sont créés les monstres. Cette relation entre Maika et ce qu’elle nomme « la Faim » se révèle ainsi plus complexe que prévue, puisque l’on aura tôt fait de s’apercevoir que cette entité a une histoire, mais aussi des ressentis et des souvenirs enfouis,  ce qui promet de nombreuses surprises pour la suite.

Son atmosphère onirique est enfin l’un des gros points forts de Monstress, qui nous permet de nous immerger très vite dans cet étrange monde inspiré du début du XXe siècle. En prenant appui sur la dualité de l’héroïne, dont l’intérieur peut déborder littéralement à tout moment et s’échapper de son corps lorsqu’elle est perturbée, Sana Takeda développe un univers visuel où des paysages plus ou moins réalistes peuvent soudain devenir assez fantasmatiques, si bien que l’on a parfois l’impression que la série dessinée nous propose une cartographie des rêves et de l’inconscient de Maika. On peut passer de l’émerveillement à l’horreur d’une page à l’autre, et certaines planches, comme les armures de certain personnages, ne sont d’ailleurs pas sans rappeler le somptueux Princesse Mononoké de Miyazaki. Monstress, tome 1 :

L’Éveil est donc une belle réussite à tous les niveaux. Marjorie Liu et Sana Takeda y font preuve d’une réelle maîtrise, et semblent savoir parfaitement où se diriger pour faire évoluer cet univers complexe, de sorte qu’il ne nous reste plus qu’à nous laisser embarquer aux côtés de Maika et Kippa et cheminer avec elle au sein de ce labyrinthe aussi complexe que fascinant.

Monstress, tome 1 : L’Éveil de Marjorie Liu & Sana Takeda, éditions Delcourt, sortie le 18 janvier 2017, 208 pages. 19,99€. 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.