[Analyse] Twin Peaks, saison 3 : Qui est le rêveur ?

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David Lynch entouré de ses acteurs pour la couverture du périodique américain Entertainment Weekly.

Note : Cela semble bien sûr évident dans le cadre d’une analyse, mais cet article contient des spoilers sur la saison 3 et l’épisode 16 plus particulièrement….

Dans notre précédente analyse de Twin Peaks: The Return, nous étudions comment David Lynch et Mark Frost avaient amené le retour de l’agent spécial Dale Cooper (Kyle MacLachlan), au bout d’un long suspense savamment entretenu qui aura éprouvé la patience de certains spectateurs. Alors que la saison 3 se terminera cette nuit avec la diffusion du double-épisode de clôture sur Showtime, l’occasion était toute trouvée pour établir quelques hypothèses sur la finalité de l’oeuvre…

Le rêveur au sein du rêve…

image audrey horne sherilyn fenn danse twin peaks saison 3 épisode 16

En effet, l’épisode 16 se terminait par un rêve éveillé d’Audrey Horne (Sherilyn Fenn), qui pourrait bien être une sorte de fugue psychogénique si l’on en croit l’étonnant dernier plan, qui faisait considérablement monter le suspense, tout en activant la machine à interprétations, qui a toujours été très importante parmi les inconditionnels de Lynch. D’ailleurs, si le cinéaste s’est toujours interdit de valider telle ou telle théorie, il est tout à fait conscient de l’émulation intellectuelle provoquée par son oeuvre, et il serait bien naïf de penser qu’il n’en joue pas à la vue de ce cliffhanger prometteur — et ce d’autant plus que la saison 3 possède une importante dimension meta, comme nous allons le voir, qui a suscité bon nombre de théories dès la diffusion du double-épisode d’ouverture. Avant de nous pencher sur cette chute très forte, qui suivait directement le retour du bon Dale Cooper, en route pour rejoindre le bureau du shérif de Twin Peaks, revenons tout d’abord sur l’épisode 14, qui laissait déjà la porte ouverte à une interprétation onirique…

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« Qui est le rêveur ? », murmure Monica Bellucci dans le rêve de Gordon Cole (David Lynch)…

Gordon Cole, l’ancien patron de Cooper incarné par David Lynch lui-même, y racontait son rêve parisien avec Monica Bellucci, et rapportait les paroles suivantes de l’actrice : « Nous sommes comme le rêveur, qui rêve et se retrouve ensuite à vivre à l’intérieur du rêve ». Ce qui soulevait la question suivante, également formulée par la star : « Mais qui est le rêveur » ? L’actrice attirait alors l’attention du responsable du FBI d’un regard, en fixant un point juste derrière eux. Il se retournait alors, et nous assistions alors au flash-back déjà présent dans Twin Peaks: Fire Walk with Me, le prequel cinématographique sorti en 1992, où Philip Jeffries (David Bowie, « l’homme qui venait d’ailleurs »), effectuait un retour éclair, le temps de pointer du doigt Cooper en lançant « Qui pensez-vous qu’il soit vraiment » ?

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Une première hypothèse serait donc que nous nous trouvions en réalité à l’intérieur du rêve de l’enquêteur ; une théorie qui pourrait, pourquoi pas, coïncider plus ou moins avec celle formulée par Pacôme Thiellement dans son essai Twin Peaks : La main gauche de David Lynch (PUF, 2010), à savoir que Cooper ne se serait jamais remis de la blessure par balle infligée par son ancien coéquipier Windom Earle, bien avant le début de la narration de la série. S’il serait étonnant de voir le cinéaste valider ouvertement ce genre de « solutions » lors de la conclusion, lui qui n’a jamais eu la facilité d’avoir recours aux explications de type « tout cela n’est qu’un rêve » ou « il est fou » au sein de son oeuvre (même au sein de Lost Highway, où nous étions jusqu’à la fin prisonniers de la boucle infernale en compagnie de Fred Madison), il est en revanche tout à fait possible qu’il laisse ouverte la porte à ce genre d’interprétations. La fin de l’épisode 16 aurait même tendance à rendre probable ce genre d’hypothèses, même si le « comment » reste bien évidemment à voir.

« Isn’t it so dreamy ? »

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Audrey (Sherilyn Fenn) lors de sa première réapparition, dans l’épisode 12 de Twin Peaks: The Return.

Mais nous pourrions également nous trouver, comme évoqué plus haut, au sein du rêve d’un autre personnage, celui d’Audrey Horne, donc. Audrey qui, au bout de 3 épisodes de disputes fracassantes et douloureuses avec Charlie, dont nous ne saurions trop déterminer s’il s’agit de son mari, son psy ou les deux, s’est enfin décidée à se rendre au Roadhouse avec lui pour retrouver un certain Billy, qui a disparu et semble être son amant et un homme marié. On peut déjà déceler une incohérence dans le tissu narratif et la structure des épisodes : le début de sa dispute avec Charlie à la fin de l’épisode 12 et leur arrivée au club semble se produire la même nuit. Elle porte, durant ces différents épisodes, la même robe, le même manteau et le même maquillage. Pourtant, les épisodes 12 à 16 ne se déroulent pas sur une seule nuit, mais semblent s’étaler sur plusieurs jours, les scènes diurnes et nocturnes alternant tout du long. Concernant ce point précis, si cette saison 3 est particulièrement dense et qu’il est donc facile de s’y perdre, il est à noter que d’autres scènes censées se dérouler l’espace d’une même journée à Twin Peaks étaient déjà présentées morcelées sur plusieurs épisodes, dans une timeline distincte des trames narratives situées à Las Vegas ou dans le Dakota du Sud. Un détail qui pourrait avoir son importance (nous y reviendrons), à moins qu’il ne s’agisse, comme le pensent certains téléspectateurs que d’une répartition s’appuyant sur « une question d’équilibre »…

Cependant, David Lynch a toujours prêté une grande importance à la manière de représenter le temps, et les différentes perceptions que l’on peut en avoir et, dans ce cas précis, ce morcellement ne nous semble pas innocent. Nous signifie-t-on ainsi qu’Audrey répète inlassablement la même scène avec Charlie de jour en jour — ce n’est visiblement pas la première fois qu’ils se retrouvent dans cette situation — ou bien qu’elle ne se situe pas sur le même plan de réalité ? Après tout, n’a-t-elle pas répété, plusieurs fois : « Je ne suis pas moi-même » ou « Je ne sais pas qui je suis » ? Elle semble avoir été marquée par un traumatisme important, qui pourrait être l’explosion de la bombe à la banque à la fin de la saison 2, qui la laissait pour morte, ou bien (plus probable ?) un événement ultérieur ; il semble en tout cas possible que sa mémoire ait été endommagée. En rejouant une scène-pivot avec son thérapeute, peut-être cherche-t-elle à surmonter une amnésie dissociative et à accepter les choses telles qu’elles sont ? Ceci dit, ses paroles pourraient aussi laisser entendre qu’elle n’est littéralement « pas elle-même ».

Les copies « manufacturées » : une piste ?

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Comme Diane, la fidèle secrétaire de Cooper, d’apparence si authentique avec sa répartie tranchante qui parvient même à heurter Albert Rosenfield (Miguel Ferrer), « reproduite » pour servir les desseins du double maléfique du héros, tandis que la vraie Diane se trouverait « au commissariat ». Ce double incarné par Laura Dern, l’actrice fétiche de Lynch, semble ressentir une émotion sincère lorsqu’elle se confie sur son agression par le döppelganger, tremblant, pleurant, et tentant de prévenir Cole, Rosenfield et Tammy (« Je ne suis pas moi ! ») avant de sortir son arme et d’être abattue, se dissipant dans les airs de manière similaire à Laura Palmer dans la Black Lodge (saison 3, épisode 1), c’est-à-dire d’une manière qui n’est pas sans évoquer la méchante sorcière du Magicien d’Oz (1939), autre oeuvre fétiche déjà largement citée dans Sailor et Lula. Et pourquoi douterions-nous qu’il s’agit bien là des souvenirs et émotions de la vraie Diane ?

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Mais, en fin de compte, ce n’était « pas vraiment » elle, révélation d’autant plus troublante que nous n’avons jamais vu la « vraie » Diane dans les saisons 1 et 2, même si Cooper s’adressait constamment à elle via son dictaphone. Cela nous renvoie bien évidemment à la scène du Silencio dans Mulholland Drive, qui nous murmurait que tout ce que nous voyions était factice, malgré la criante émotion se dégageant de l’interprétation de la chanteuse Rebbekah Del Rio, qui s’effrondrait sur scène tandis que la chanson continuait. Est-ce la même chose ici ? Et si Cooper et Diane n’étaient pas les seuls à avoir été « manufacturés » ? Si Audrey l’était également ? Ou pire : et si Audrey vivait sur un autre plan de réalité et que tout ce que nous avons vu depuis le début (de la saison 3, ou même de la série) n’avait eu lieu que dans sa tête ?

Rêve éveillé ou fugue psychogénique ?

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Mais où se trouve donc Audrey Horne ?

En effet, alors qu’Eddie Vedder termine sa chanson sur la scène du Roadhouse, le présentateur revient sur scène pour annoncer « Et maintenant, la danse d’Audrey », tandis que le groupe sur scène se met à jouer le thème jazzy et rêveur du personnage composé par Angelo Badalamenti. Le public s’écarte alors de manière complètement irréaliste tandis qu’Audrey Horne, surprise, s’avance et se met à se balancer doucement les yeux fermés, comme au bon vieux temps, avant qu’une bagarre n’éclate dans la foule et qu’elle ne prie Charlie de la « sortir de là tout de suite ». Voeu exaucé, puisqu’un grand flash blanc irradie aussitôt l’image. Audrey semble alors reprendre conscience devant un miroir rond, le gros plan ne laissant entrevoir qu’un col de chemise blanche (qui pourrait évoquer une tenue d’hôpital) et un fond d’un blanc aveuglant quelque peu surréaliste. Lors du générique de fin, le groupe de jazz du Roadhouse joue alors le thème « Audrey’s Dance » au ralenti et à l’envers, rappelant ainsi le rêve de Dale Cooper dans la Black Lodge à la fin de l’épisode 2 de la saison 1…

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Dans le dernier épisode de la saison 1, Audrey semblait être plongée dans un univers de conte de fées dans sa chambre du One Eyed Jack’s.

« Isn’t it so dreamy ? », murmurait Audrey dans cette même saison 1, face à une Donna quelque peu décontenancée. Et si c’était  donc elle, la rêveuse au sein du rêve ? Adolescente, Audrey fantasmait de manière très fleur bleue sur l’agent spécial Dale Cooper, dont elle se rêvait comme le parfait alter-ego, allant jusqu’à aller enquêter sur le bordel tenu par son père à la frontière, le One Eyed Jack’s. Seule dans sa chambre, elle adressait alors une prière à l’enquêteur, comme une princesse de conte de fées prisonnière appellerait de ses voeux l’intervention d’un preux chevalier du haut de sa tour. Le dernier épisode de la saison 1 et le premier de la saison 2 jouaient d’ailleurs clairement sur les références aux contes de fées, leur imagerie et leurs thématiques, pour tout ce qui concernait la trame d’Audrey. Et si, en cet instant, elle avait fait appel à la pensée magique des enfants ? Si, peut-être témoin de quelque scène inavouable, elle avait fantasmé le valeureux Dale Cooper ? Cela pourrait sembler tiré par les cheveux, mais peut-être pas tant que ça…

Audrey Horne, double du spectateur

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Il faut bien prendre en compte que durant l’enquête d’Audrey, David Lynch la filmait à plusieurs reprises en train d’épier derrière les volets d’un placard, comme le personnage de Jeffrey Beaumont (incarné là encore par Kyle MacLachlan) dans Blue Velvet (1986), présenté comme un double du spectateur de cinéma, voyeur mais actif par le regard. Or, voir le personnage d’Audrey Horne comme une représentante du spectateur, « qui rêve et se retrouve ensuite à vivre à l’intérieur du rêve », n’aurait absolument rien d’absurde. Après tout, cette phrase que le cinéaste a mis dans la bouche de Monica Bellucci, actrice incarnant une « créature de rêve » pour de nombreux spectateurs, n’est-elle pas représentative de cette saison 3, mais aussi de la posture dans lequel elle nous place, nous qui sommes restés hantés par les deux premières saisons ?

Dans notre précédent article, nous évoquions les réactions des fans frustrés par les différences de ton et d’ambiance entre ces nouveaux épisodes et ceux de la série originale. Ving-sept ans se sont écoulés entre l’annulation de la série par ABC et la diffusion de la saison 3 sur Showtime, pourtant, certains  voulaient désespérément retrouver le goût des tartes aux cerises et du café « aussi noir qu’une nuit sans lune », comme si la petite ville de Twin Peaks avait pu rester dans une bulle temporelle l’épargnant du moindre changement. Ces spectateurs-là — dans lesquels nous pouvons bien évidemment nous reconnaître en partie, même en ayant des attentes moins spécifiques — n’ont-ils pas été marqués à ce point par cet univers qu’ils sont restés captifs à l’intérieur de ce rêve, ni vraiment en état de sommeil, ni vraiment en état d’éveil, quelque part entre les deux ?

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N’est-ce pas précisément dans cette situation que se trouve Audrey, alors que nous voyons sa prise de conscience choquée devant ce miroir. « Quoi ? », s’écrie-t-elle, faisant écho à nos propres interrogations. Bien sûr, les deux dernières heures pourraient révéler des explications ou pistes tout à fait différentes. Après tout, les coordonnées géographiques récupérées par le döppelganger de Cooper sont situées à Twin Peaks, et nous avons vu des vortex inter-dimensionnels à plus d’une reprise. De là à dire qu’il serait possible que certains personnages ou lieux (la ville de Twin Peaks, par exemple ?) se trouvent dans une autre dimension ou naviguent entre plusieurs univers ou espace-temps parallèles — ce qui expliquerait aussi les différences de traitement au niveau de la temporalité — aucune piste n’est à écarter. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que la dimension SF était importante dans la saison 2, ainsi que dans le roman de Mark Frost, L’histoire secrète de Twin Peaks, publié l’an dernier sous forme d’un dossier top secret du FBI. Dans tous les cas, il sera bien plus facile de débattre de ces points dans moins de 24h…

Une parabole passionnante sur notre rapport aux fictions télévisées

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Pourquoi ce (long) article, alors, si une partie des hypothèses formulées ici deviendront peut-être obsolètes dans quelques heures ? Tout simplement parce-que ce jeu de pistes et d’interprétations, ce labyrinthe de signes et de sens, est inhérent à l’oeuvre lynchienne, même si on ne saurait la réduire à ça, puisque, chez le cinéaste, c’est le sensoriel qui prime ; le rêve et la sensation qu’il procure plutôt que son sens « rationnel ». Mais, surtout, parce-que Twin Peaks: The Return est sans doute l’un des plus beaux exemples de metaréflexion autour de la télévision et la mythologie que chacun de ses mondes, chacune de ses séries, crée. Cette saison 3 qui s’achèvera bientôt forme d’ores et déjà, en compagnie des saisons 1 et 2 et du prequel cinématographique Twin Peaks: Fire Walk with Me (1992), une parabole ô combien fine et puissante sur notre rapport à ces mondes fictifs, qui ne peuvent qu’appartenir au domaine du rêve (lire l’excellent essai de Sarah Hatchuel sur le rêve dans les séries américaines à ce propos).

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Une télévision massacrée à coups de hache en ouverture du prequel Twin Peaks: Fire Walk with Me : tout un symbole…

Sans partir trop en avant dans des développements qui pourraient faire l’objet de publications à part entière, prenons simplement deux exemples concrets liant la saison 3 et Fire Walk with Me. Le premier tient à la manière dont Dale Cooper revient sur Terre à travers Dougie Jones dans l’épisode 3, puis revient à lui-même dans l’épisode 16 : par l’électricité. Grâce à une prise électrique murale, plus précisément. Cet élément, avec lequel Lynch joue beaucoup, était déjà présent, mais à un niveau plus symbolique, dans le prequel, où le générique d’ouverture défilait sur la neige d’un écran cathodique, qui était ensuite explosé à la hache sous les cris désespérés d’une femme. Une métaphore de l’annulation brutale de la série par ABC au terme de la saison 2, qui indiquait aussi que le cinéaste ne chercherait pas à « ressusciter » la série dans le film, du moins pas à reproduire son ADN et ce qu’elle avait été dans ce long-métrage au ton bien différent.

La magie de la télé et de la Fée Électricité

image philip jeffries david bowie twin peaks fire walk with me

Mais il ne s’arrêtait pas là et, à différents moments de la première partie, durant l’enquête de l’agent du FBI Chester Desmond (le chanteur Chris Isaak), il y avait ces longs plans récurrents sur une prise murale, ou sur les fils d’un poteau électrique planté dans le trailer park où vit Carl Rodd (Harry Dean Stanton, que nous retrouvons dans cette saison 3), le père de la défunte Teresa Banks. Cette histoire symbolisait le meurtre originel qui entraînera la mort de Laura Palmer et l’arrivée de Dale Cooper à la disparition de son collègue. La neige de l’écran cathodique irradiait de nouveau l’image lors du flash-back de 1976 que nous évoquions plus haut, où Philip Jeffries désignait Cooper avant de disparaître de manière inexplicable. « Il n’a jamais été dans le bâtiment », lançait alors une voix, tandis que les écrans de surveillance, qui ont enregistré sa présence, attestaient du contraire.

En dehors du contexte diégétique, c’est pourtant une symbolique simple par sa littéralité mais non moins puissante qui se dessinait, puisque l’électricité renvoyait à la condition des personnages de la fiction télévisée, qui « arrivent » sur nos écrans par la grâce d’un signal électrique. Nos télévisions sont branchées sur une prise murale, et, si l’on veut donner dans le littéral, les personnages sont des apparitions immatérielles qui voyagent avec le courant électrique pour apparaître à l’intérieur de ces drôles de boîtes. Il y a là une dimension magique, voire mystique, si l’on considère les choses sous un angle surréaliste. Fictifs, ces êtres n’en demeurent pas moins très réels pour nous par les histoires qu’ils nous racontent, dont les sentiments, les émotions, font écho aux nôtres ; raison pour laquelle nous allumons la télé (ou, de nos jours, ordis et tablettes) chaque semaine.

Les personnages de séries : entre artifice et authenticité

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Ensuite, au cours de cette saison 3, un nouveau concept, se différenciant des döppelgangers (doubles maléfiques) a été importé par Lynch et Frost : celui de copie « manufacturée ». Là encore, il serait difficile de vraiment rentrer dans le détail en peu de mots, mais, pour faire simple, on peut avancer que ces « copies », Dougie Jones, ainsi que celle de Diane, symbolisent à la fois les deus ex machina qui sont légion dans les séries (mais ici utilisés avec une invention assez étourdissante), mais aussi la dimension factice et artificielle de tout personnage de fiction. Dans le cas de Dougie Jones, sa dimension factice, pour ne pas dire son statut d’automate, laissait place à une bouleversante humanité et authenticité, tandis que le double  de Diane effectuait le chemin inverse : en apparence très « vraie » (malgré une attitude répétitive), elle se révélait être une illusion destinée à tromper. Au-delà des parallèles possibles avec Mulholland Drive, cela s’avère passionnant du point de vue de la fiction télévisée, puisque nous en côtoyons les protagonistes durant des années et, dans certains cas, le succès ou les attentes des spectateurs poussent les producteurs à placer les personnages dans des « boucles », en quelque sorte.

Si l’on prend Desperate Housewives de Marc Cherry, elle aussi diffusée sur ABC, la démonstration est évidente : les héroïnes évoluaient jusqu’à un certain point (Gabrielle, Lynette, Bree), avant d’être brutalement ramenées à leur position originelle, de manière arbitraire et parfois très maladroite et artificielle. L’ellipse temporelle permettait à Gabrielle de redevenir une peste « superficielle », Lynette retombait enceinte, Bree redevenait en grande partie psychorigide, etc. Avec 20 millions de spectateurs hebdomadaires, faire évoluer les personnages de manière trop réaliste ou audacieuse représentait visiblement un risque de perdre les spectateurs. Du coup, il fallait que ces femmes au foyées restent les mêmes, sans l’être vraiment.

image dougie jones black lodge bague verte twin peaks saison 3 épisode 3

Et, si au terme de l’épisode 16, nous avons le sentiment que ce bon vieux Coop est 100% réveillé et donc, égal à lui-même, le season finale pourrait nous réserver quelques surprises, peu importe la clé que nous pourrions découvrir pour « ouvrir la boîte ». Après tout, les hiboux ne sont pas ce qu’ils semblent être et cet étrange rêve dont nous sommes restés captifs touchera (vraisemblablement) bientôt à sa fin, 27 ans après sa première « mort » ; et ce même si les mythes ne meurent jamais, et sont davantage question de cycles et d’éternelles résurrections. Patience donc, et, en attendant, « Dream On »…

Edit – 21h : J’ai ajouté quelques lignes en ce qui concerne le traitement de la temporalité vis-à-vis des trames narratives se déroulant dans la ville de Twin Peaks. Des lecteurs observateurs m’ont en effet fait remarquer à juste titre que d’autres scènes en dehors de la dispute entre Audrey et Charlie se déroulaient elles aussi selon une temporalité distincte de celles situées à Las Vegas et dans le Dakota du Sud. Merci donc à Ann et Jérôme pour cette remarque constructive, qui n’invalide pas pour autant ce que j’avais soulevé, et vient enrichir le débat. A la semaine prochaine pour un bilan de la saison et une ou plusieurs analyses de ce final ! 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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Réactions (2)

  1. J’ai beaucoup apprécié vos analyses, qui me semblent pertinentes et me permettent d’éclaircir cette saison 3. J’aurais du effectuer un travail de notes spatio-temporelles ainsi que de personnages en la regardant, votre travail m’est donc assez précieux. En revanche, il m’est impossible de trouver votre analyse des derniers épisodes. Que s’est il passé ?

    1. Bonjour Chloe. Très bonne question, qui trouvera une réponse avant la fin du mois. On a eu une rentrée culturelle très intense, malheureusement cet article a dû être mis de côté. Mais Cécile vous prépare quelque chose ^^

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