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[Analyse] Twin Peaks, saison 3 : un double-épisode sombre et envoûtant

image laura palmer sheryl lee twin peaks saison 3 flash-back black lodge 25 ans
Laura Palmer (Sheryl Lee) a bel et bien accompli sa prédiction à l’agent spécial Dale Cooper dans l’épisode final de la saison 2 de Twin Peaks.

Attendue depuis plus de 26 ans, la suite de Twin Peaks, la série culte de David Lynch et Mark Frost, initialement diffusée aux États-Unis sur la chaîne nationale ABC de 1990 à 1991, a enfin fait ses débuts sur Showtime le 21 mai, avec un double-épisode ouvrant de manière magistrale cette saison 3 à laquelle les fans n’osaient plus espérer avant la confirmation par le network fin 2014. S’il n’est pas sûr que les partis pris sans concession de Lynch feront l’unanimité parmi les spectateurs attachés en premier lieu à l’aspect soap et burlesque de la série, le cinéaste a mis la barre très haut et semble savoir exactement où il va, brassant les références à ses différentes oeuvres (Eraserhead, Blue Velvet, Sailor et Lula, Lost Highway, Mulholland Drive), reprenant la structure cyclique de l’épisode final de la saison 2 pour les passages dans la Black Lodge/Red Room, sans pour autant cracher (loin de là) sur la nostalgie des admirateurs de cette oeuvre unique dans l’histoire de la télévision.

Une suite hautement attendue

Nous nous attacherons ici à analyser (donc quelque peu spoiler !) ce double-épisode à chaud, avec la limite que comporte la critique d’une saison en cours. Par ailleurs, cette ouverture est d’une telle densité au niveau de la mise en scène qu’il faudrait bien plus qu’un simple article pour l’analyser de manière exhaustive ; nous nous contenterons donc ici d’un « condensé ». Ceci étant dit, quelle sensation procure donc la vision de ces 1h50 après une attente aussi longue ? Nombreux sont les admirateurs de Lynch qui craignaient d’être déçus, voire redoutaient un effet X-Files, dont le reboot avait fortement divisé, et à raison. Il n’est jamais agréable de voir une série qui nous est chère s’auto-caricaturer et, à de nombreux égards, c’est ce que Chris Carter avait fait avec la saison 10 des aventures de Mulder et Scully. Les fans de Twin Peaks avaient quant à eux une certaine confiance en cette saison 3 car David Lynch et Mark Frost ont écrit l’intégralité de la saison et que le réalisateur de Mulholland Drive a réalisé chacun des 18 épisodes, fait tout à fait exceptionnel. Cependant, une crainte n’a pas tardé à émerger chez certains ? Et si Lynch faisait trop du David Lynch et s’amusait à perdre les spectateurs pour mieux les faire tourner en rond au final ?

Onze ans plus tard, la pilule Inland Empire a toujours du mal à passer pour certains, tandis que d’autres ont toujours en travers de la gorge le prequel cinématographique de la série, Twin Peaks : Fire Walk with Me (1992), ode aussi sublime que déroutante et mortifère à Laura Palmer, adolescente sacrifiée et icônisée, qui descendait ici de son piédestal, en quelque sorte, le temps de nous faire vivre son calvaire, qui était évoqué mais jamais montré directement dans la série. Passant de la simple suggestion au concret afin de montrer la sordide réalité sous le vernis rétro et le charme des tartes au cerises, Lynch n’y était pas allé de main morte, cependant, contrairement à ce dont on l’avait accusé à l’époque, il n’avait pas cherché à tuer pour de bon son héroïne, bien au contraire.

Une atmosphère sombre et étrange, entre Fire Walk with Me et Lost Highway

image cheval black lodge twin peaks saison 3 épisode 2
Le sol de la Black Lodge et le cheval blanc, deux motifs-clés bien connus de Twin Peaks qui font leur réapparition dans la saison 3…

Il faut en effet toujours se souvenir que si les héroïnes lynchiennes sont souvent vacillantes, au bord de la disparition, leur éclat et leur aura ne s’éteint jamais. Le cinéaste a beau nous montrer la jeune fille dans des situations glauques, choquantes, qui n’ont rien de véritablement mystérieux, le trouble suscité par le personnage se maintient malgré tout lorsque, lors du dernier plan, la main du shérif Truman dévoile le visage de la « belle endormie » enroulée dans du plastique. A l’image de la légende ayant donné lieu au panneau de Botticelli, L’Histoire de Nastagio degli Onesti, où une sublime jeune femme est condamnée à être éternellement mise à mort par son amant déçu, l’histoire de Laura Palmer, et par extension, celle de Twin Peaks, est un récit cyclique. « It is happening again… » est une réplique (utilisée, à l’origine, dans la saison 2 pour annoncer la mort de Maddie, la cousine de Laura) qui a beaucoup été employée par Showtime pour annoncer la saison 3, et cela n’est pas un hasard : la tragédie de Laura Palmer est un éternel recommencement et, si la Reine de Beauté est restée absente des écrans durant plus de 25 ans, elle n’a jamais véritablement disparu, puisqu’elle a imprégné chacune des oeuvres de David Lynch depuis, mais aussi de nombreuses fictions télévisées, clairement inspirées de Twin Peaks, sans compter des oeuvres cinématographiques, musicales, etc. C’est ce que l’on appelle une sacrée survivance !

Tout cela pour dire que ce prequel, massacré de manière quasi-unanime à sa sortie et réévalué depuis — le film ressort d’ailleurs en salles le 31 mai 2017, distribué par Potemkine — fait partie intégrante de la mythologie Twin Peaks, dont il révèle l’envers du décor sans pour autant manquer de respect à l’oeuvre d’origine. Il était donc tout à fait logique que David Lynch y revienne quelque peu pour le ton de cette saison 3. Après tout, si l’agent spécial Dale Cooper (Kyle MacLachlan) pouvait continuer à trouver la petite ville de Twin Peaks absolument idyllique malgré un sordide double meurtre, les trafics de drogue ou encore la prostitution — cette dernière ayant en réalité lieu à la frontière canadienne, ce qui n’est pas innocent — la chute de la saison 2 marquait une perte d’innocence hardcore pour l’agent du F.B.I., qui, englouti par sa peur au coeur de la Black Lodge, se voyait remplacé dans le monde tangible par un döppelganger tandis que lui restait enfermé au milieu des rideaux rouges aux côtés de Laura Palmer.

Le rictus maléfique du « faux » Cooper après avoir donné un violent coup de tête dans le miroir de sa salle de bains, dont le reflet révélait le visage du terrible Bob, est resté comme l’une des conclusions (provisoires) les plus sombres, frustrantes et implacables qu’une fiction télévisée ait jamais réservé à ses spectateurs. Il n’aurait donc pas été crédible de reprendre l’histoire 25 ans plus tard, avec un casting vieilli, en niant la noirceur de ce rebondissement terrifiant pour s’en tenir aux doughnuts et aux litres de café. Dès le départ, Lynch annonce donc la couleur : l’atmosphère sera sombre, angoissante, étrange. D’un autre côté, la longue introduction possède un but clairement avoué : replacer le mythe de Laura Palmer au centre de la série.

Le retour du mythe Laura Palmer

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L’ouverture du nouveau générique de Twin Peaks saison 3.

Contraints par ABC de révéler l’identité du tueur avant même d’avoir atteint le milieu de la saison 2, David Lynch et Mark Frost s’étaient par la suite quelque peu éloignés du plateau de tournage — Lynch tournait Sailor et Lula au même moment — tandis que les différentes trames narratives partaient un peu dans tous les sens, hormis celle de Dale Cooper, dont la confrontation avec son vieil ennemi, Windom Earle (Kenneth Welsh), finit par aboutir à ce final aussi magistral que désespéré. Par son concept même, Twin Peaks devait être imprégné de l’esprit de Laura Palmer dans chaque épisode, or, si les scénaristes ont usé de quelques artifices pour la maintenir dans l’esprit des spectateurs après le trépas de son père et assassin, Leland Palmer, les choses n’avaient plus tout à fait été les mêmes par la suite.

Du coup, ici, Lynch remet les pendules à l’heure : le double épisode s’ouvre par un flash-back sur la confrontation de Cooper et Laura Palmer dans la Black Lodge lors de l’épisode final, où elle lui révélait avant de disparaître : « Je vous reverrai dans 25 ans ». Un montage nous dévoile ensuite les principaux décors de la série (nostalgie !) avant de pénétrer dans le hall du lycée de la ville et de s’arrêter sur le portrait encadré de Laura Palmer, sur lequel le titre de la série apparaît, déclenchant la musique du générique. Une manière sans équivoque d’annoncer que le mythe Laura Palmer est bel et bien de retour. Le reste du générique a été remanié et, de manière intéressante, la cascade n’est cette fois plus observée à distance dans toute sa froide beauté : la caméra se situe juste au-dessus et plonge un regard à la verticale sur ses impressionnantes chutes d’eau, nous immergeant presque à l’intérieur, ce que l’on serait très tentés d’interpréter comme une façon d’annoncer que cette saison 3 sera une véritable immersion, une plongée sans le recul permettant de nous rassurer. Le fondu enchaîné avec les rideaux rouges laisse deviner quant à lui l’importance de la Black Lodge et de la dimension onirique, tout en brandissant la nostalgie et le quasi-fétichisme quant aux motifs-clés de la série culte.

Un double-épisode hypnotique, cohérent à tous points de vue

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Une variation inspirée autour du rêve de l’agent spécial Dale Cooper dans la saison 1 de Twin Peaks.

Tout au long des 1h47 qui viennent, nous oscillerons entre plusieurs univers — la Black Lodge et la ville de Twin Peaks, bien entendu, mais aussi New-York, le Dakota du Sud et Las Vegas — auxquels correspondent des identités visuelles différentes, aux ambiances assez marquées. Le rythme est lent, parfois assez hypnotique, et lorgne fortement du côté du labyrinthique épisode final de la saison 2 et de Twin Peaks : Fire Walk with Me. Pour autant, et malgré les nombreuses excentricités typiquement lynchiennes auxquelles nous avons droit ici, il y a une véritable cohérence narrative qui se dégage de ce double épisode, puisque la fin permet de voir d’un autre oeil l’une des scènes-clés se déroulant durant la première moitié. Lynch ne se contente donc pas de « faire bizarre » pour le simple plaisir, mais semble faire avancer son intrigue et ses personnages vers un point très précis, même si l’on se doute bien que tout ne sera pas nécessairement élucidé, pas d’un point de vue rationnel du moins.

Il y a également ce sentiment très fort qui se dégage — sans doute encore davantage que pour Inland Empire — que David Lynch présente un peu ici son oeuvre ultime, sans doute parce-qu’il n’a pas tourné pour le cinéma depuis 2006 et ne compte pas y revenir si l’on en croit ses dernières déclarations à la presse. Si la déclinaison des motifs de son oeuvre d’un film à l’autre, mais aussi par-delà les supports, a toujours été une composante de son art, Twin Peaks saison 3 est bien parti pour être un sommet en la matière. S’il serait difficile de détailler ici toutes les références à ses précédents films, on pourra néanmoins citer une scène d’ouverture en noir et blanc dans la Black Lodge rendant hommage à Eraserhead, tout le segment se déroulant à New-York, très inspiré par Lost Highway, aussi bien dans le dispositif vidéo à la froideur clinique que par le physique du jeune acteur, Ben Rosenfield, très proche en apparence de Balthazar Getty lorsqu’il incarna Pete Dayton en 1997. Sans oublier de nombreux clins d’oeil à Mulholland Drive (silhouette/cadavre couché dans un lit, prénom de l’assistante d’un homme accusé de meurtre, présence de Patrick Fishler dans un rôle mystérieux…) ou Blue Velvet (un morceau de chair en état de décomposition, appartenant à priori à un bras, fait office de pièce à conviction).

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Une mystérieuse cage en verre se trouve au centre de ce double-épisode ouvrant la saison 3 de Twin Peaks.

L’apparition de Sheryl Lee dans une scène-pivot où le rêve de Cooper du 2e épisode de la saison 1 est repris et décliné est également l’occasion d’un petit passage à la Magicien d’Oz lorsque Laura Palmer, après avoir révélé à Cooper ce que l’on imagine être la réponse à la question qu’il lui a posée (« Comment puis-je sortir d’ici ? »), se trouve aspirée dans les airs avec sa longue robe noire comme aurait pu l’être la Méchante Sorcière dans le film de Victor Flemming, oeuvre culte dont Lynch s’amusait à jouer avec l’imagerie dans son Sailor et Lula, où Sheryl Lee apparaissait par ailleurs sous les traits de la gentille sorcière, Glinda, à la toute fin.

La forte influence de Lost Highway — qui se retrouve jusque dans les révélations troublantes de Bill, l’homme accusé de meurtre — n’est guère étonnante puisque le film jouait, notamment par le biais de l’homme-mystère, sur le dédoublement et la vampirification, de même que Bob, l’essence maléfique possédant le corps de ses hôtes humains dans Twin Peaks, agit lui aussi comme un vampire. Il n’est guère innocent que, lorsque, dans l’épisode 7 de la saison 2, il prend conscience des actes perpétrés lors de sa possession par Bob, Leland Palmer (Ray Wise) tienne le discours suivant pour raconter comment cette entité a pris possession de lui, enfant : « Il a frappé et je lui ai ouvert la porte, je l’ai invité. Et il est entré en moi ». Une phrase qui n’évoque pas uniquement une potentielle agression par un pédophile, mais aussi le mode de contamination du vampire, qui ne peut entrer chez autrui sans y avoir été invité. Lost Highway rendait, au-delà sa structure déroutante en forme de ruban de Möbius, finalement limpide la dimension métaphorique se cachant derrière une figure lynchienne telle que Bob à travers ce double anti-héros n’assumant pas ses pulsions et se laissant engloutir à son corps défendant par son inconscient.

Une ouverture vertigineuse, entre angoisse et charme rétro

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L’adjoint au shérif Hawk (Michael Horse) est lui aussi de retour dans la saison 3 de Twin Peaks</>.

Le double-épisode d’ouverture de la saison 3 ne se contente pas de recycler les thèmes lynchiens chers à Twin Peaks, il nous renseigne bien entendu sur LA question restée en suspens depuis 26 ans : qu’est-il arrivé à Dale Cooper depuis sa possession ? Lynch et Frost répondent à cette question tout en laissant, bien entendu, un certain nombre d’éléments en suspens qui sont appelés à être développés dans les 16 épisodes restants, et la noirceur de la réponse risque d’en choquer plus d’un. Sans trop en révéler, Kyle MacLachlan a ici l’occasion d’explorer le registre plus sombre de son  répertoire (dans lequel il excelle) et de tirer parti de son visage vieilli, comme taillé à la serpe, qui peut le rendre assez inquiétant. Nous oscillerons donc entre le bon vieux Dale resté piégé dans la Black Lodge et son döppelganger, aussi ténébreux que dangereux, dont la coupe de cheveux et les traits mêmes ressemblent à un curieux mélange entre Cooper et Bob. L’une des séquences avec le faux Cooper, vers la fin de la deuxième partie, est par ailleurs un sommet de tension. La violence est bel et bien présente, avec même quelques plans gore assez esthétiques, mêlant ainsi les influences de Blue Velvet, Sailor et Lula, Lost Highway et Mulholland Drive en la matière. On ne peut également s’empêcher à l’oeuvre de Francis Bacon, qui fait partie des influences esthétiques majeures de David Lynch.

Et puis, que dire des longs passages dans la Black Lodge, dont la maestria visuelle égale celle de l’épisode final de la série, sans jamais tomber dans la prétention auteuriste que beaucoup redoutaient ? Le rebondissement quasi-final de la deuxième partie est aussi fascinant pour les perspectives narratives qu’il ouvre que par la réalisation surréaliste de David Lynch, à son meilleur, et qu’on n’a pas fini de décortiquer. Cependant, que ceux qui ont gardé la nostalgie du charme rétro de Twin Peaks se rassurent : si cette saison 3 s’annonce sombre, la série conserve son identité propre, et les décors de la petite ville ne semblent pas avoir changés, ou si peu. Lucy (Kimmy Robertson) est toujours fidèle au poste, avec sa voix à l’accent inimitable, Ben Horne (Richard Beymer) tient toujours le Grand Northern Hotel, bien qu’il semble s’être assagi, son frère Jerry (David Patrick Kelly) est égal à lui-même (obsédé de sexe et de bonne nourriture), la dame à la bûche (Catherine E. Coulson) délivre toujours ses énigmes, Shelly (Mädchen Amick) est toujours aussi jolie et James (James Marshall), malgré quelques rides et cheveux blancs, est resté « cool ». La clôture de ce double-épisode, présenté comme un long-métrage à part entière (avec deux rôles secondaires de choix interprétés par Ashley Judd et Jennifer Jason Leigh), se fait d’ailleurs au Bang Gang Club, où, en lieu et place de Julee Cruise, le groupe Chromatics se produit et interprète le morceau éthéré à souhait « Shadow », enveloppé dans des lumières bleutées.

Il semblerait donc bien que, comme nous l’écrivions en début d’article, David Lynch et Mark Frost aient décidé de mêler intimement le charme des deux saisons de la série avec la dimension plus sombre, violente et chaotique de Fire Walk with Me. Comment les deux compères parviendront à relier les fils de la sous-intrigue extraterrestre de la saison 2 au reste de la mythologie demeure cependant à déterminer, bien que le récent roman illustré de Mark Frost, L’histoire secrète de Twin Peaks, donne quelques indices à ce sujet. Il sera alors intéressant de voir dans quelle mesure ces éléments seront utilisés dans la saison 3…

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.

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