[Analyse] Twin Peaks, saison 3 : Un impossible réveil ?

Une fin déroutante mais tout à fait cohérente

image dale cooper carrie page laura palmer main dans la main twin peaks saison 3 épisode 18

Note : Cet article étant une analyse du double-épisode final, il va sans dire qu’il est rempli de SPOILERS. Si j’analysais la dimension meta de la saison 3 dans “Qui est le rêveur”, je l’ai laissée en grande partie de côté ici, car cela pourrait faire l’objet d’une publication à part entière.

Par ailleurs, je n’essaie pas d’expliquer chaque élément de ces deux derniers épisodes. Il s’agit d’une analyse anglée, laissant de côté à dessein un certain nombre d’éléments. Les théories au sujet de cette fin sont nombreuses, en anglais comme en français, et certaines très intéressantes et stimulantes. Si vous cherchez des éléments de réponse sur des points non abordés ici (notamment au sujet de la lutte contre l’entité maléfique Jowdy/Judy, centrale dans cette saison), je vous conseille l’excellente vidéo de Guillaume Matthias, très complète. — C.D.

Alors que la saison 3 s’est terminée début septembre et que tout le monde y est allé de son interprétation (avec une quantité phénoménale de théories parfois très poussées et intéressantes), il était temps de nous pencher enfin sur ce double-épisode final assez incroyable, loin de tout point de comparaison avec une oeuvre existante, mais en cohérence absolue avec la filmographie de David Lynch, qui trouve ici une forme d’accomplissement parfait. On ignore certes encore s’il y aura une saison 4 — bien que cela semble possible — mais, si Twin Peaks:The Return devait marquer la fin de la série culte, voire celle de la carrière du cinéaste (qu’on espère bien retrouver au cinéma malgré tout), celle-ci, quoique choquante de prime abord, n’en serait pas moins brillante. Mieux, cette saison 3 apparaît comme l’acte de foi ultime d’un créateur qui, depuis 1975 et Eraserhead, nous a entraînés dans un univers onirique dont il est lui-même le principal “locataire”. Nous, spectateurs, avons été hantés par Laura Palmer (Sheryl Lee) autant que les personnages; mais Lynch, loin d’être un Pygmalion, semble hanté par ses personnages, auxquels il s’identifie.

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Il y avait dans ce retour de Dale Cooper incarné par le toujours incroyable Kyle MacLachlan comme une promesse de faire la nique au temps, de le vaincre, de combler ce fossé de plus de 25 ans séparant l’annulation de la série par ABC et le début de la diffusion de la saison 3 sur Showtime. Promesse illusoire, impossible à tenir, que Lynch n’a jamais formulée en tant que telle, mais à laquelle il s’est malgré tout confronté de plein pied, avec un constat fort mélancolique à l’arrivée, et une conclusion qui, si elle emprunte la forme d’une boucle temporelle, a surtout des allures de trou noir, un peu à l’image de Laura Palmer et des héroïnes lynchéennes, à propos desquelles Guy Astic écrivait, dans son essai sur la série : “… trous noirs autant que révélateurs, elles allument des foyers de sensations pareils à des gouffres au-dessus desquels on se penche sans voir le fond” (Twin Peaks : Les laboratoires de David Lynch, p. 115).

Ô temps, suspens ton cours !

image cri laura carrie page scène finale twin peaks saison 3 épisode 18

Alors que le temps pouvait avoir des allures de ruban de Möbius chez Lynch — dans Lost Highway notamment — le cinéaste semble ici avoir décidé d’en retirer purement et simplement les gonds. Cette fin, s’achevant sur le cri de Laura Palmer, désormais nommée Carrie, peut être vue de manière optimiste ou pessimiste, voire les deux simultanément, en accord avec la dualité lynchéenne, qui évite tout manichéisme, malgré certains préconçus à ce sujet. Que ce soit dans Twin Peaks, Blue Velvet ou Mulholland Drive, mélodrame et film noir se conjuguent pour donner une vision du monde au-delà du voile des apparences. Une vision éminemment personnelle, qui nous confronte à nos propres questionnements à travers le ressenti que nous pouvons avoir devant ces oeuvres, un peu à la manière du yi-king.

Puisqu’il est beaucoup question de projection chez Lynch, ne serait-ce que thématiquement parlant, et que tenter de remettre chaque événement de la saison 3 au sein d’un grand tout à 100% cohérent pourrait prendre plusieurs livres à part entière (si une telle entreprise était seulement possible), nous resterons concentrés sur ce motif du trou noir, l’image finale de la saison et ce qui y mène. D’autre part, nous ferons également appel, pour une partie de notre analyse, à une théorie développée par Alex Fulton sur le site anglo-saxon Medium, et qui nous intéresse tout particulièrement ici parce-qu’elle ne concerne pas uniquement l’interprétation, mais aussi la forme fascinante de ce double-épisode final, dont chaque partie est aussi éloignée de l’autre que possible de prime abord.

Un double-épisode final à regarder simultanément ?

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Nous avons regardé en simultané l’épisode 18 (à gauche) et 17 (à droite) afin de vérifier la théorie d’Alex Fulton…

La théorie de Fulton est surprenante, mais fait étonnamment sens dans les faits : les épisodes 17 et 18 auraient été montés et synchronisés pour être regardés en même temps, les actions de Dale Cooper dans le 17 ayant des conséquences directes dans le 18, qui nous plonge dans une dimension parallèle ! Fulton, qui n’a pas regardé exactement les deux épisodes en simultané (il s’est contenté de comparer le timecode des deux épisodes) soulevait dans son article des points intéressants, pour ne pas dire assez troublants de scènes et images survenant au même moment dans les deux épisodes et créant des passerelles les unes avec les autres, en prenant en compte le paradoxe créé par le sauvetage de Laura Palmer par Dale Cooper, qui retourne dans le passé.

Nous avons voulu en avoir le coeur net et avons donc décidé de tenter l’expérience en regardant les deux épisodes en simultané, sur deux ordinateurs différents, une oreille occupée par un casque différent, avec les sous-titres anglais activés. Le tout en prenant des notes divisées en deux colonnes, décrivant ce qui se passe dans les deux épisodes du début à la fin afin de pouvoir relever les correspondances, mais aussi voir comment elles ressortent. Le résultat est plus que troublant et, arrivés à l’issue du visionnage, nous sommes à peu près convaincus que David Lynch a en effet choisi de synchroniser au moins un certain nombre d’éléments de ces deux épisodes de manière très consciente, afin de rendre au mieux cette incroyable boucle temporelle, qui rend plus intelligible la fin de la série ou, du moins, de cette saison 3. Néanmoins, certains des éléments que nous présenterons ci-dessous contiennent une part de subjectivité; ils sont donc sujets à interprétation de notre part.

Une expérience troublante

image laura palmer dale cooper foret sauvetage main twin peaks saison 3 épisode 17-18

Sans rentrer dans le (long) détail scène par scène, qui prendrait bien trop de place, voyons les points les plus distinctifs : lorsque, vers le début de l’épisode 17, Gordon Cole explique à Albert Rosenfield et Tammy que la dernière chose que Cooper lui ai dite est de ne pas s’inquiéter s’il disparaît et qu’il essaie d’avoir “deux oiseaux avec une pierre”, nous voyons Dougie Jones rentrer chez lui, puis Cooper faire échapper Laura Palmer de son triste sort. Les deux oiseaux peuvent (même si cela peut se discuter) être interprétés comme le fait que Cooper a voulu sauver à la fois Dougie Jones, son avatar, mais aussi Laura. Ce qui implique que Cooper ait eu vent avant sa disparition-possession par Bob de ce qui allait advenir de lui et ce qu’il allait tenter 25 ans plus tard. Comment ? Là est la question. Ensuite, plus tard, la femme brune aveugle qui s’avérera être Diane par la suite se met à gémir dans l’épisode 17 alors que Diane apparaît à Cooper dans la Black Lodge et lui parle dans l’épisode 18. “Diane, est-ce vraiment toi ?”, lui demande-t-il.

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Diane (Laura Dern) et Cooper (Kyle MacLachlan) atteignent 430 mile et le monde se retrouve bientôt bouleversé…

Plus troublant, lorsque Diane et Cooper, dans l’épisode 18, se trouvent en voiture et atteignent le kilométrage 430, Cooper sort et entend le bruit d’un champ magnétique au même moment où, dans l’épisode 17, le mauvais Cooper, dans la forêt, se trouve pile en-dessous d’un champ magnétique. Avant de passer le kilométrage 430, Cooper avertit Diane que “les choses seront peut-être différentes” une fois qu’ils seront de l’autre côté. Quelques instants plus tard, des effets stroboscopiques ont lieu au même moment dans les deux épisodes. Une fois ce cap de la borne 430 passée, le changement (au départ léger) de Cooper semble survenir au moment où le mauvais Cooper entre au commissariat dans l’épisode 17.

image diane dale cooper motel twin peaks saison 3 épisode 18

Cela se perçoit de manière plus nette lorsque, dans l’épisode 18, Cooper demande à Diane d’éteindre la lumière dans la chambre de motel dans laquelle ils se trouvent, et lui demande d’approcher, tandis que le mauvais Cooper s’installe dans le bureau du shérif avec son regard fixe et inquiétant. Nous avons appris dans un épisode antérieur, comme nous l’expliquions dans notre analyse de l’épisode 16, que le mauvais Cooper avait violé Diane en usant de la confiance qu’elle faisait au bon Cooper. C’est alors comme si la scène du viol se rejouait en partie pour Diane, et que l’influence néfaste du mauvais Cooper impactait l’agent spécial du FBI dans l’épisode 18. Il y a alors plusieurs correspondances que relevait Fulton dans son article, notamment le fait que l’un des hommes retenus dans la cellule du bureau du shérif s’arrache la plaie sur son visage de manière frénétique avec un doigt au même moment où Diane et Cooper font l’amour dans l’épisode 18, tandis que l’aveugle (Diane donc) gémit dans sa cellule.

Dimension parallèle et allers-retours

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Diane/Naido (ncarnée sous cette forme par Nae), une figure ouvrante typiquement lynchéenne.

De manière assez troublante aussi, lorsque l’aveugle redevient Diane face à Cooper dans l’épisode 17 — après que son visage se soit ouvert, appuyant son statut de figure ouvrante — ce dernier lui demande si elle se souvient de tout, ce à quoi elle répond “Oui”. Mais, au même moment, dans l’épisode 18, Cooper, qui a trouvé la maison où habite Laura au même moment où Diane est réapparue dans le 17, rencontre Laura, qui a survécu… mais ne se souvient pas avoir été Laura Palmer. De même, la progression du combat contre le mauvais Cooper contenant l’essence de Bob contient des parallèles avec l’entrée dans la ville d’Odessa par Cooper qui s’appelle peut-être Richard dans la dimension parallèle de l’épisode 18 créée par le sauvetage de l’adolescente. Notamment, c’est lorsque le mauvais Cooper est vaincu dans le 17 que Cooper/Richard, qui s’est montré menaçant dans le diner, sort du Judy’s — même si cela peut passer pour une coïncidence ou un élément assez maigre comparé à d’autres plus solides. La théorie que l’on peut en retirer (la nôtre étant, pour le coup, en accord avec Fulton) est qu’en passant le kilométrage 430 et en s’unissant sexuellement, Diane et Cooper ont accompli une sorte de rituel pour retrouver Laura.

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Philip Jeffries, le personnage du défunt David Bowie, transformé en tin machine (nom du groupe qu’il monta dans les années 90, signifiant “bouilloire” ou “machine en fer”).

On peut même aller plus loin que lui et affirmer que, pour sauver la Reine de Beauté, l’agent spécial peut remonter le temps grâce à Judy, l’entité maléfique à laquelle Philip Jeffries, sous la forme d’une tin machine, fait référence juste avant ce saut temporel. Le but ne serait donc pas de trouver Judy là-bas, mais de l’utiliser pour sauver Laura Palmer de sa fin tragique. Le rituel sexuel, qui pourrait s’apparenter au hieros gamos de la culture babylonienne, pourrait alors avoir comme but de contrebalancer le pouvoir de Judy, qui a altéré la réalité et créé une nouvelle dimension, où Twin Peaks n’est qu’un rêve de sorte que, comme le dit l’agent Cooper avant de partir pour le Great Northern Hotel retrouver Jeffries, les personnages de la série vivent alors réellement “dans un rêve”.

“Nous vivons dans un rêve”

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Ce qui expliquerait le sort d’Audrey Horne à la fin de l’épisode 16, qui se serait sans doute réveillée après le sauvetage de Laura Palmer dans un non-espace, un vide intersidéral, en quelque sorte. Elle n’est pas la rêveuse, comme nous en émettions l’hypothèse dans notre analyse à ce sujet, mais est victime de cette altération radicale de la réalité qui, à la fin de l’épisode 18, semble avoir complètement redéfini les contours de Twin Peaks, voire effacé la ville, même si la maison des Palmer (qui ne leur aurait jamais appartenu, mais serait l’antre de Judy) demeure.

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Enfin, parmi les nombreuses autres correspondances entre les deux épisodes, il y a, de manière très parlante, la scène quasi-silencieuse en voiture entre Carrie Page (Laura, donc) et Dale Cooper de nuit. L’une des rares fois où la femme brise le silence, c’est pour dire “C’est si loin tout ça, j’étais jeune et naïve” alors que, dans l’épisode 17, nous pouvons voir un flash-back tiré de Fire Walk with Me où l’adolescente s’enfuit de chez elle sous le regard menaçant de son père pour retrouver James. Et, bien sûr, la scène finale de l’épisode 18 : le thème de Laura apparaît dans l’épisode 17 au moment où Laura, qui s’appelle désormais Carrie Page, et Dale Cooper s’avancent devant le porche de ce qui était autrefois la maison des Palmer.

image portrait brisé laura palmer twin peaks saison 3 épisode 17

Puis, alors que dans l’épisode 17, Sarah Palmer hurle de rage et de douleur en prononçant le nom de sa fille et en éventrant son portrait à coups de débris de verre, Carrie entend un cri similaire et se met à hurler en regardant la maison des Palmer, alors que l’agent du FBI vient tout juste de comprendre qu’ils n’étaient sans doute pas la bonne année… ni dans la bonne dimension. Fondu au noir et générique, où l’image de Cooper et Laura Palmer dans la Red Room (la scène de la saison 3, et non de la saison 1) apparaît en surimpression tandis que, dans l’épisode 17, Cooper emmène Laura à travers bois pour la sauver. Le générique de fin de l’épisode 18 s’achève lorsque la performance de Julee Cruise rythmant celui de l’épisode 17 débute.

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Dans l’épisode 17, après le sauvetage de Laura Palmer par Dale Cooper, son cadavre disparaît de la berge…

Entre-temps, la scène de l’épisode 17 du sauvetage de Laura est passé du noir et blanc à la couleur, indiquant que le sauvetage a réussi — chose confirmée par le Final Dossier de Mark Frost sorti cet automne aux Etats-Unis, qui nous apprend que Laura a simplement disparu. Le cri que nous entendons pourrait alors être celui de Judy (qui possède théoriquement Sarah Palmer, comme avancé notamment ici), qui a perdu son emprise sur Laura/Carrie. En dépit de ce cri final déchirant, la fin serait donc positive. Quant à savoir comment Cooper pourrait pu savoir 25 ans plus tôt ce qu’il lui arriverait, il est probable que ce soit Laura qui le lui ait soufflé dans la Red Room, d’où cette surimpression finale… Cependant, la fin laisse aussi entendre que Dale Cooper et Laura Palmer/Carrie Page sont perdus dans une dimension parallèle dont il faudra bien qu’ils trouvent la sortie, laissant la voie ouverte pour une saison 4 qui pourrait être en discussion, espérons-le.

Une audace fomelle inédite, un cri qui nous hante

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Dans tous les cas, il était plus que culotté de la part de Lynch de mettre en place un tel dispositif, dont il a pu tirer profit grâce à notre ère du numérique et des épisodes dématérialisés que l’on télécharge sur son ordinateur, permettant ce genre de visionnage assez psychédélique – ce qui rejoint ce que nous disions de Mulholland Drive il y a de ça plus de quatre ans, en prenant Inland Empire comme point de comparaison. Le film culte du cinéaste a vraiment marqué un point de rupture dans sa filmographie, après quoi il a vraiment embrassé l’ère du numérique. La dématérialisation des images, menacées de disparition, est un point qu’il a abordé de manière formelle et meta dès Inland Empire, et de manière beaucoup plus complète et complexe dans Twin Peaks: The Return.

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Malgré tout, lorsqu’on le regarde dans la continuité de l’épisode 17, l’épisode 18 est un trou noir qui nous aspire avec le cri final de Laura Palmer, qui ferait presque écho à celui du tableau d’Edvard Munch. C’est en effet tout le trauma de l’histoire de Laura qui se manifeste dans ce cri de terreur viscéral; une histoire faite de viols répétés par le père, puis d’abus et viols par d’autres adultes lorsqu’elle se drogue et se prostitue. Une histoire qui hante son corps et ne cesse de vouloir remonter à la surface (Twin Peaks Fire Walk with Me), comme il le fait à ce moment-là. Car il est évident, avant même ce cri, que la dénommée Carrie Page n’est pas une femme heureuse et que l’histoire que son esprit a semble-t-il tout fait pour lui faire oublier l’a suivie à Odessa, s’incarnant dans ce cadavre d’homme abattu d’une balle dans la tête (ou suicidé ?) dans son salon.

Ce cri est terrible, mais il est aussi une forme d’exorcisme radical. Si la ville de Twin Peaks s’est muée en rêve, on pourrait alors citer le théoricien d’histoire de l’art Aby Warburg, à propos des sujets des tableaux de Botticcelli : “On est tentés de dire, à propos de certaines de ses figures féminines ou de certains de ses jeunes gens qu’ils viennent juste de sortir d’un rêve pour s’éveiller à la conscience du monde extérieur; et, bien qu’ils se tournent activement vers lui, les images du rêve hantent encore leur esprit.” (cité par Georges Didi-Hubermann in Ouvrir Vénus, p. 29) Laura, devenue Carrie, est encore hantée, de toute évidence, par les images de ce terrible “cauchemar” qui la suit partout. Et son cri résonne en nous encore bien après ce fondu au noir final. C’est en ce sens que l’on peut parler de trou noir.

Casser la porte du temps, ou une certaine idée de l’éternité

image philip jeffries tin machine 8 twin peaks saison 3 épisode 18

Et aussi, bien sûr, parce-que Lynch, en créant cette dimension parallèle causée par un paradoxe temporel, sort littéralement le temps de ses gonds et semble, dans un geste artistique (ultime ?) effacer pour ainsi dire sa propre série, qu’il ne peut se résoudre à terminer. Ce 8 qui apparaissait au-dessus de la Tin Machine Philip Jeffries, véritable chapelier fou, c’est le signe de l’infini, et c’est aussi un ruban de Möbius, un serpent qui se mord éternellement la queue, comme le personnage incarné par Bill Pullman dans Lost Highway. On peut aussi dire, comme le personnage du cinéaste, Gordon Cole, apparaît de manière très importante dans cette saison 3 et que Lynch lui-même se projette beaucoup en Dale Cooper, que c’est comme si l’artiste avait décidé de rentrer dans son oeuvre et d’y disparaître à jamais.

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On pourrait alors citer Walter Benjamin, qui écrivait, dans L’oeuvre d’art à l’heure de sa reproductibilité technique : “Celui qui se recueille devant une oeuvre d’art s’y abîme; il y pénètre comme ce peintre chinois dont la légende raconte que, contemplant son tableau achevé, il y disparut”. Si David Lynch a joué cette saison 3 comme un coup de poker en allant jusqu’au bout de ses idées sans la moindre contrainte grâce à la carte blanche donnée par Showtime (dans un budget donné, certes), il est difficile de ne pas penser qu’il ait envisagé que cela puisse être là la vraie fin de la série, voire de son oeuvre, d’autant plus que cette saison possédait un ton souvent crépusculaire.

image générique de fin twin peaks saison 3 épisode 18

Ne nous reste alors plus qu’à espérer que Showtime soit aussi fou que lui et lui donne le feu vert pour une saison 4 dans cette dimension parallèle nouvellement créée… Mais, si cela ne devait pas être le cas, cette saison 3 n’en demeurerait pas moins l’une des plus belles fins de séries qu’il nous ait été donné de voir, et l’une des plus belles oeuvres sur la création artistique. Dans tous les cas, n’attendons pas du cinéaste une fin en bonne et due forme puisque le cinéaste ne semble pas vouloir ni pouvoir boucler la boucle, chose qui ne lui ressemblerait pas, de toutes façons. Il semblerait bien que, à l’instar de Fred Madison de Lost Highway, Carrie et Dale soient face à un lacet d’autoroute sans fin pendant encore un bon moment, si ce n’est pour toujours…

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