Caractéristiques
- Titre : Obsession
- Réalisateur(s) : Curry Barker
- Scénariste(s) : Curry Barker
- Avec : Michael Johnston, Inde Navarrette et Cooper Tomlinson
- Distributeur : Le Pacte
- Genre : Epouvante-horreur
- Pays : Etats-Unis
- Durée : 109 minutes
- Date de sortie : 13 mai 2026
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- Note du critique : 7/10 par 1 critique
Présenté en avant-première au Festival international du film de Toronto, Obsession marque une étape décisive dans la carrière de Curry Barker. Avec ce premier film conçu pour le cinéma, le réalisateur – révélé sur YouTube aux côtés de Cooper Tomlinson et propulsé par le succès viral de The Chair puis de Milk and Serial – opère un virage ambitieux vers le grand écran.
Une mécanique classique détournée avec intelligence
Obsession s’ouvre sur Bear, jeune homme introverti, marqué par la disparition brutale de son chat. Depuis longtemps, il nourrit des sentiments pour sa collègue et amie Nikki, sans jamais avoir trouvé le courage de les lui avouer. Un soir, décidé à franchir le cap, il se prépare à lui déclarer sa flamme mais recule au dernier moment, paralysé par le doute. C’est alors qu’il entre en possession d’un objet mystérieux capable d’exaucer n’importe quel souhait. Dans un élan aussi désespéré qu’égoïste, il formule le désir que Nikki tombe follement amoureuse de lui. Très vite, le comportement de la jeune femme devient déroutant, puis franchement inquiétant…
Sur le papier, Obsession repose sur une idée bien connue : celle du vœu exaucé qui finit par se retourner contre celui qui l’a formulé. Une mécanique presque archaïque, héritée des contes, que Curry Barker s’approprie avec malice. Car si le point de départ peut sembler balisé, le film parvient rapidement à déjouer les attentes, en s’éloignant des codes traditionnels de l’horreur pour privilégier une forme d’inquiétude plus diffuse. Ici, la peur ne naît pas tant de ce que l’on voit que de ce que l’on anticipe, de l’imprévisibilité constante du comportement de Nikki. Le long-métrage joue habilement sur un mélange de tonalités, oscillant entre romance maladroite, comédie presque grotesque et dérives anxiogènes. Certains ressorts narratifs restent attendus, mais ils sont régulièrement contrebalancés par des bifurcations plus surprenantes, qui relancent l’attention du spectateur. D’une durée d’1h40, le film trouve un équilibre efficace : suffisamment rythmé pour captiver, tout en prenant le temps d’installer des situations volontairement étirées, où le malaise peut s’installer durablement. Une manière pour le réalisateur de transformer une idée simple en une expérience bien plus singulière.

Entre comédie romantique dévoyée et horreur sensorielle
Avant même d’embrasser pleinement son concept, Obsession prend le temps d’installer ses personnages et leurs dynamiques. La scène d’ouverture, où Bear répète maladroitement une déclaration pour Nikki à son meilleur ami, suffit à révéler le déséquilibre de sa relation avec la jeune femme : lui est profondément amoureux, excessif dans son romantisme, tandis qu’elle ne le perçoit que comme un ami parmi d’autres. Cette asymétrie affective irrigue toute la première partie du film. Pendant près de vingt minutes, Curry Barker construit un groupe crédible, composé de Bear (Michael Johnston), Nikki (Inde Navarrette), Ian (Cooper Tomlinson) et Sarah (Megan Lawless). Les scènes dialoguées, nombreuses, donnent corps à ces relations, entre complicité légère et petits moments de gêne. Certaines séquences pourraient totalement appartenir à une comédie romantique classique. Mais très vite, une dissonance s’installe. Le comportement de Nikki après le vœu évolue par touches successives, glissant d’une douceur familière vers une attitude de plus en plus dérangeante.
Le film multiplie les ruptures de rythme, étire certaines scènes au-delà du raisonnable et insiste volontairement sur les silences ou les moments de flottement. Ce choix crée une gêne palpable, laissant le spectateur enfermé dans des situations qui semblent ne jamais vouloir se résoudre. Le travail sonore participe largement à cette tension. La musique de Rock Burwell accompagne étroitement les émotions, parfois de manière volontairement appuyée : mélodramatique lorsque Nikki bascule dans une affection démesurée, brutale, avec de brusques déflagrations sonores, lorsque l’horreur intervient. Les effets sont assumés, souvent agressifs, avec des pics de volume et quelques jumpscares qui accentuent artificiellement la tension. Visuellement, le film joue également sur les arrière-plans, les mouvements saccadés et les détails perturbants qui viennent parasiter des scènes en apparence anodines. Dans ce dispositif, la performance d’Inde Navarrette s’impose comme l’un des éléments les plus marquants. L’actrice navigue avec aisance entre douceur candide et dérive démoniaque, donnant à Nikki une présence tantôt attachante tantôt effrayante.

Une réflexion acide sur l’amour et le consentement
Derrière son apparente simplicité, Obsession repose sur un déséquilibre fondamental, déjà perceptible dans la relation initiale entre Bear et Nikki. Lui, timide et mal à l’aise, projette sur elle un idéal amoureux qui dépasse largement la réalité, tandis qu’elle évolue avec une assurance naturelle, sans jamais envisager leur relation sous cet angle. Ce décalage devient le cœur du problème lorsque le vœu entre en jeu. Car en souhaitant que Nikki tombe amoureuse de lui, Bear ne formule jamais le désir de la voir heureuse. Il exige, de manière implicite, une dévotion totale. À partir de cet instant, la jeune femme perd toute forme de libre arbitre et se transforme en une sorte de marionnette, entièrement façonnée par le fantasme de Bear. Cette perte d’identité donne lieu à des scènes particulièrement dérangeantes, oscillant entre horreur et humour noir, tant le comportement de Nikki devient inadapté et grotesque. Le film souligne alors une évidence criante : l’obsession n’a rien à voir avec l’amour. La version de Nikki qui accompagne désormais Bear n’a plus rien de celle dont il était tombé amoureux. En s’accrochant à ce simulacre de relation, il ne fait que précipiter sa propre chute.
Au-delà de son vernis fantastique, le film propose ainsi une réflexion actuelle sur les notions de consentement et de responsabilité affective. En choisissant de s’enfermer dans une forme d’aveuglement volontaire, Bear préfère s’accrocher à l’illusion de ce couple fantasmé plutôt que d’affronter les conséquences de son propre vœu. Peu à peu, le film accompagne sa dégradation morale, glissant d’un jeune homme maladroit, encore empreint d’une certaine immaturité affective, vers une figure plus problématique, animée par une forme de possessivité grandissante. Curry Barker détourne alors avec finesse les codes du « nice guy » jusqu’à en révéler la proximité dérangeante avec certaines logiques incel, où le désir d’amour se confond avec une revendication de possession. Jusqu’où peut-on aller au nom de l’amour ? Peut-on aimer quelqu’un en lui retirant toute liberté ? En plaçant le spectateur face à la dérive inconfortable de son personnage, le cinéaste refuse toute lecture simplificatrice : il ne tranche pas, mais installe un véritable malaise moral, qui interroge autant le personnage que les représentations contemporaines du romantisme masculin.
Obsession s’impose donc comme une proposition de genre singulière, qui parvient à transformer un concept simple en une expérience à la fois dérangeante et stimulante. Entre ruptures de ton, excès assumés et réflexion contemporaine sur les relations amoureuses, Curry Barker signe un premier long-métrage très prometteur, souvent inconfortable, et suffisamment audacieux pour marquer les esprits.




