image couverture captifsSpectateurs du désespoir

Impossible d’aborder Captifs sans décrire la persistante odeur de soufre qui l’entoure. Le pur récit n’est pas spécialement en cause, mais plutôt la prestigieuse médaille Carnegie, qui récompense les meilleurs livres pour enfants et jeunes adultes. Problème, et comme nous allons le voir plus bas, ce Captifs de Kevin Brooks est clairement une œuvre d’un nihilisme absolu, d’une violence psychologique redoutable. Si, chez Culturellement Vôtre, nous faisons partie de celles et ceux qui s’étonnent de cette récompense aux Royaume-Uni, l’édition française signée Super 8 remet les choses en place, abandonne toute envie de marketing pour toucher un jeune public qui, s’il peut lire l’ouvrage, ne doit pas non plus penser qu’il s’apprête à découvrir un Twilight ou un Harry Potter. « Ignoble et dangereux« , s’emportait le très conservateur Telegraph. « Monumental« , se passionnait le parfois trop verbeux Times. Mais alors, ce Captifs, ça donne quoi en dehors de toute polémique ?

Captifs nous met dans la peau de Linus, un adolescent de 16 ans, sans domicile fixe. Un matin, il se réveille à terre une fois de plus… mais sur le sol d’un bunker sous-terrain d’un blanc clinique. Manifestement, le jeune homme a été kidnappé et balancé là, sans nourriture (du moins pour un temps). Pour quel motif ? Aucune réponse n’est plus définitive qu’une autre. Les jours passent, et d’autres détenus sont emmenés par un ascenseur : une fillette de 9 ans, un toxicomane imposant, un homme d’affaire obèse, une jeune femme hautaine, et un vieil homme sage mais malade. Tous capturés, et tous réunis dans ce bunker sans raison apparente, ni points communs entre eux. Ils sont constamment surveillés par un système de caméras inatteignables. Ils sont écoutés, épiés. Alors que le temps passe, et perd de sa réalité, une horrible vérité saute aux yeux de tout le monde : impossible de s’enfuir. Il ne s’agit pas de prendre la fuite, mais de survivre. Ensemble. Le plus longtemps possible.

Il y a, dans certaines œuvres, une matière qui dépasse l’entendement de son propre auteur. Kevin Brooks s’imaginait-il être entrain d’écrire l’un des romans les plus puissants de ces dernières années ? Nul ne le sait, pas même lui sans doute. Et pourtant, cette sève étrange, que personne ne peut réellement maîtriser, qui fait la différence entre les chefs-d’œuvre et les très bons ouvrages, est constamment présente dans Captifs. Ce dernier aligne les bons choix avec un rythme qui pousse au respect. Tout d’abord, le récit est écrit à la première personne, ce qui se justifie par le formel du roman : un journal intime. Un concept bien connu évidemment, mais l’originalité du moyen ne fait pas spécialement le chef-d’œuvre. C’est aussi le rapport entre le fond et la forme. Kevin Brooks fait ce choix pour mieux l’utiliser grâce à son horrible histoire qui, d’ailleurs… n’a pas grand chose d’original non plus dans les grandes lignes.

Un chef-d’œuvre de noirceur

Alors, vous vous demandez sûrement comment nous pouvons utiliser le terme de « chef-d’œuvre » pour ce Captifs ? Tout d’abord parce que les grandes lignes ne font pas le ressenti, c’est l’auteur qui s’en charge. Et Kevin Brooks est atteint de génie aigu tout au long des plus de 300 pages de son ouvrage. Le rapport du lecteur avec l’objet livre intitulé Captifs fait une partie du boulot, tant l’on a l’impression de lire les véritables écrits d’un adolescent. C’est parfaitement rendu par l’auteur, qui s’arrange dès les premières lignes pour que son œuvre soit un found footage plus abouti que ce que les cinéphiles ont eu à supporter dans le genre depuis une grosse dizaine d’années. Tout, au fil des pages, sent le vrai, et c’est surement ce qui fait l’épouvante qui se dégage de Captifs. On y croit. Les premiers instants vécus dans ce bunker sont à faire lire à tout auteur voulant se lancer. « Voilà ce que je sais« . Ces cinq mots, suivis d’un chapitre passé à nous décrire les lieux, puis les derniers souvenirs de Linus, ont la force d’évocation que certains ne peuvent trouver en quelques centaines de pages. Le journal intime est lancé, et l’auteur n’a plus qu’à ne pas perdre le fil.

Captifs ne perd jamais le fil. Et Linus restera comme l’un des avatars les plus marquants de la culture moderne. Oui, rien que ça. Enfermé dans ce bunker, ce dernier étant composé de six chambres, une salle de bain, d’une cuisine, d’un lieu de vie et d’un ascenseur, nous assistons à sa survie, ou plutôt à son inexorable déchéance. Car oui, Captifs est nihiliste, à un point inouï. Plus que ça, même. On assiste à la lente progression du récit, avec un fatalisme déconcertant. L’arrivée des codétenus, au fur et à mesure, a tendance à donner de l’espoir. On voit même certaines ficelles de ce genre de récit pointer le bout de leurs nez. Pour mieux être retournées contre le lecteur. Les tentatives d’évasion sont tellement désespérées qu’elles ne provoquent jamais d’espoir. Les rapports humains, entre des caractères que tout oppose, ne sont pas non plus un bel échappatoire. Encore plus terrorisant, les quelques avancées dans la résolution de ce mystère ne prennent jamais des atours rassurants. Tout participe à une ambiance incroyablement sombre, à vous en donner des cauchemars.

L’ambiance de Captifs, et le rapport intime avec l’objet et son auteur (Linus, pas Kevin Brooks) fait que l’on suit l’histoire avec les sens en alerte. Tout le temps. Pourtant, l’action n’est pas trépidante. Au contraire même, puisque l’enfermement dans cet espace restreint rabougrit autant les mouvements que les esprits. Captifs est d’ailleurs très juste dans sa description du groupe. L’entraide n’est que superficielle, mis à part entre Linus et la petite Jenny. Russell, le vieil homme malade, aurait pu être d’une grande aide, lui le philosophe, lui le puits de science… et atteint d’un mal qui le fait dérailler de plus en plus, l’empêchant de véritablement se concentrer. Visiblement, l’organisateur de cette situation extrêmement cruelle avait tout prévu. Les trois autres captifs ont tous un rôle à jouer, dans un puzzle sans fin, vide de tout optimisme.

Un ouvrage qui fait date

Captifs est un ouvrage passionnant, et ce grâce à Linus, plus particulièrement son ressenti. Et ses interrogations, qui donnent à l’histoire un relief sensationnel. Le fait de s’adresser directement au lecteur, en brisant le quatrième mur, nous inclus dans l’histoire. Le nihilisme grandit alors, car… bon sang on ne peut rien faire ! On est pris à témoin, même si cette position n’est pas une leçon de morale. Le thème du voyeurisme n’est pas celui de Captifs, que l’on soit clair : c’est étrange de penser le contraire alors que le concept lui-même nous demande d’être le témoin de ce qui se passe dans ce bunker. Personne ne rit de la position du lecteur, c’est même tout le contraire tant Kevin Brooks compte sur notre participation par l’intérêt. Ce serait trop facile, voire faux-cul, que de thématiser ici ce qui est utilisé sciemment, et ça apporterait une dose de moralité en totale incohérence avec le ton général. Il n’y a pas vraiment de thème dans Captifs, et c’est sûrement ce qui est le plus atroce. Pas de leçon de vie, juste la longue description de son étiolement.

Par contre, analytiquement, Captifs est intéressant. Linus, en donnant une majuscule au mot qui qualifie l’organisateur, en fait intelligiblement un Dieu. D’ailleurs, pour s’adresser à Lui, l’intermédiaire est… un ascenseur, qui monte vers l’inconnu. On fait difficilement plus explicite. La profondeur de cette image saute aux yeux lors du final, mais nous n’en dirons pas plus… Si, on peut dire que la conclusion va dans des recoins épouvantables de la psychologie humaine. Pas spécialement de méchanceté, de coups retors, non. Juste l’insondable atrocité d’assister à ce réflexe de la survie dans ce qu’il a de plus désespéré. Il nous laisse pantois, vidé, désarmé, anéanti.

Captifs est un livre exceptionnel, mémorable. Sans effusion de violence sanguinolente, misant sur l’horreur des réactions réalistes, humaines, Kevin Brooks capte une matière qui ne pourra jamais être aussi forte que sur le papier. En cela, on espère de tout cœur que pas un seul producteur n’aura la fausse bonne idée, assassine pour le roman, d’en faire un film. Captifs se doit d’être découvert sous cette forme, afin de mieux comprendre le calvaire de Linus. On en ressort K.O, en état de choc, mais plus que jamais vivant. C’est aussi la grande force de ce chef-d’œuvre : nous faire prendre conscience de notre chance, de la beauté de la vie en liberté, sans pour autant chercher à nous le faire ressentir par le prêche. Captifs, c’est de la pure littérature.

Captifs, de Kevin Brooks. Aux éditions Super 8, 320 pages, 18 euros. Sortie en mars 2016. 

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Mickaël Barbato

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato est un journaliste culturel spécialisé dans le cinéma (cursus de scénariste au CLCF) et plus particulièrement le cinéma de genre, jeux vidéos, littérature. Il rejoint Culturellement Vôtre en décembre 2015 en tant que co-rédacteur en chef. Manque clairement de sommeil.
Mickaël Barbato