image demi sangGame of Ogres

Parmi les grosses sorties de 2014, une œuvre a clairement su sortir son épingle du jeu en devenant l’un des albums les plus remarqués de ces dernières années : Les Ogres-Dieux T1, sous-titré Petit. Renfermant une ambiance incroyablement entêtante, mémorable de par ses qualités narratives qui s’amusaient avec le formel qu’offre le medium BD, cet ouvrage mélangeait fantasy, intrigues de palais et ambiance gothique. Le deuxième tome, Les Ogres-Dieux T2 : Demi-Sang, nous parvient aujourd’hui avec la difficile mission de confirmer cette entrée en matière remarquable et remarquée.

L’histoire de Demi-Sang débute avant celle de Petit puis en parallèle, l’intention étant plus de creuser l’univers que de donner dans le concept de préquelle. Celles et ceux qui ont lu le premier tome retrouveront les Nobles-Nés, sorte de caste bourgeoise et gouvernante d’un royaume dominé par les impitoyables Ogres-Dieux : des géants aussi imposants que dangereusement capricieux. C’est dans ce contexte que l’on s’intéresse au destin de Yori, un des fils du roi, conçu avec l’une de ses favorites. Alors que ses capacités lui attirent les foudres de ses demis-frères, le bâtard répond à la violence par la violence à une odieuse agression, ce qui pousse sa mère à quitter le château en compagnie de son enfant. Désormais simples roturiers, Yori et sa mères vivent de leurs charmes respectifs, mais celui qui n’est désormais plus un enfant s’avère si doué pour les jeux politiques que son destin est inévitablement de s’élever socialement. Ainsi, il gravit les échelons à une vitesse impressionnante, jusqu’à être accepté dans l’entourage du Chambellan en place… puis en contact avec les cruels Ogres-Dieux.

On invoque beaucoup Game of Thrones pour décrire la tonalité de la série Les Ogres-Dieux, ce qui est à la fois juste et réducteur. Exact, car le système politique du royaume est poussé, s’appuie sur une mythologie fort bien codifiée. L’aspect fantastique apporté par les éléments de fantasy, via les Ogres-Dieux, ne contrebalancent jamais cet aspect construit, dont le lecteur s’empare rapidement grâce à sa cohérence à toute épreuve. Si, nous allons le voir, le récit de Demi-Sang s’intéresse plus à la destinée de Yori qu’à des enjeux secondaires présents mais adéquatement traités, la description du royaume n’est pas en reste. On découvre, au rythme d’une construction en flashback, une partie de l’histoire des lieux, celle des Chambellans tout particulièrement, et des intrigues de palais diverses et variées que ces hommes influents ont provoqué. Via des textes tirés du fictif « Livre des Chambellans », ce qui donne lieu à des digressions romancées du plus bel effet, une impression se forme : celle des responsabilités terrifiantes que doit endosser celui qui est en contact avec les Ogres-Dieux.

Un album classieux au possible

Et ce relais, c’est Yori. Demi-Sang est son histoire, celle de son ascension fulgurante et machiavéliquement élaborée. On a écrit, plus haut, qu’il est réducteur de rapprocher l’univers des Ogres-Dieux avec celui de Game of Thrones. Pas que la série (ou les romans) soient en-dessous, ce n’est absolument pas le propos. C’est surtout que l’œuvre scénarisée par Hubert se dirige clairement vers une autre direction. Moins systématiques, sans doute plus crédibles, les coups de Trafalgar ne forment pas l’intérêt de Demi-Sang. L’auteur est plus intéressé par la description de son personnage, de sa montée en puissance, que par les artifices narratifs qu’utilise (avec talent) G.R.R Martin. Le fait avéré que ce qui est narré sous nos yeux ébahis soit une version racontée par Yori est, par ailleurs, une intention payante. Ainsi, le but de ce compte-rendu implique un focus sur les éléments importants, et le lecteur est ainsi pris dans la toile d’un récit qui enchaîne les moments forts avec un rythme régulier. Demi-Sang se lit d’une traite, dans un plaisir de tous les instants.

image bd demi-sangAu dessin, le travail de Bertrand Gatignol est considérable. Si Demi-Sang réussit à ce point à emporter le lecteur dans son ambiance sinistre, c’est aussi grâce au trait de l’artiste, qui donne une vie paradoxale aux événements décrits. Parfois tragiques, les destins qui habitent cette histoire sont soutenus par un style presque manga, qui en élague les excès de réaction pour en garder l’approche très descriptive. On obtient donc une impression d’innocence en contradiction avec les agissements de bien des personnages, ce qui provoque chez le lecteur un questionnement de tous les instants. Le soin apporté au noir et blanc est un pur régal pour les yeux, certaines planches figurent parmi les plus belles admirées cette année. Une réussite à tous les étages donc, qu’il fallait soutenir par une édition digne de ce nom. Ça tombe bien, Soleil est de ces éditeurs qui savent mettre les petits plats dans les grands et cela se vérifie avec Demi-Sang. L’album est un objet de toute beauté, la couverture donne envie de s’y plonger avec ces lettres couleur or, et le papier est d’une qualité supérieure. Classieuse est l’adjectif qui vient à l’esprit pour qualifier cette bande dessinée.

Au final, Les Ogres-Dieux T2 : Demi-Sang est un ouvrage de haute volée, qui renferme un récit captivant et fouillé juste ce qu’il faut. Signalons ici que, malgré qu’il s’agisse d’un deuxième volume, cet album peut être parcouru comme un one-shot : nul besoin d’être passé par la case Petit même si, on prend les paris, vous serez immédiatement pris d’une envie incontrôlable de le découvrir dès la dernière page de cet excellent Demi-Sang atteinte.

Les Ogres-Dieux T2 : Demi-Sang, une bande dessinée scénarisée par Hubert, illustrée par Bertrand Gatignol. Aux éditions Soleil, collection Métamorphose BD, 152 page, 22.95 euros. Paru le 15 juin 2016. 

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato est un journaliste culturel spécialisé dans le cinéma (cursus de scénariste au CLCF) et plus particulièrement le cinéma de genre, jeux vidéos, littérature. Il rejoint Culturellement Vôtre en décembre 2015 en tant que co-rédacteur en chef. Manque clairement de sommeil.
Mickaël Barbato