[Interview – 4e Journée de la Femme Digitale] Aurélie Jean, chercheuse en biomécanique numérique au MIT

image journée de la femme digitale aurélie jean chercheuse au MITLa 4e Journée de la Femme Digitale aura lieu le 10 mars prochain aux Folies Bergère. Une journée entière de conférences exceptionnelles consacrées aux femmes entrepreneures en lien avec le domaine du digital, au cours de laquelle de nombreuses intervenantes d’horizons divers prendront la parole. Après nos interviews de Delphine Remy-Boutang (co-fondatrice de l’événement et ancienne responsable des social media chez IBM) et d’Adalaïs Choy (co-fondatrice du site Covoiture-art.com), nous vous présentons aujourd’hui de découvrir le parcours d’Aurélie Jean, chercheuse en biomécanique numérique au MIT, aux États- Unis, et qui interviendra lors de cette journée où le code sera mis à l’honneur…

Culturellement Vôtre : Diplômée des MINES Paris Tech en 2009, vous êtes actuellement Chercheuse en Biomécanique Numérique au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Pouvez-vous nous présenter votre parcours ? Et expliquer ce qu’est la Biomécanique Numérique ?

Aurélie Jean : Après un magistère de mécanique conjointement délivré par l’université Pierre et Marie Curie (UPMC) et l’école normale supérieure (ENS) de Cachan, j’ai poursuivi une thèse de doctorat en sciences des matériaux à l’école des MINES Paris Tech en collaboration avec l’entreprise Michelin. Grâce à l’analyse d’image, la modélisation mathématique et la simulation numérique, j’ai pu établir un lien entre la distribution spatiale de fine particules de carbone de quelques nanomètres dans le caoutchouc des pneumatiques et leurs propriétés élastiques. En partie grâce à l’expérience positive de mon stage de master à l’Université de Boulder dans le Colorado, j’ai décidé en 2009 après mon doctorat de tenter l’aventure de la recherche aux États-Unis. Même si cela peut paraître curieux, le caoutchouc est considéré comme un matériau mou chez les mécaniciens, au même titre que les tissus biologiques. C’est ce qui m’a poussé à m’intéresser à la biomécanique et en particulier la biomécanique numérique. La Biomécanique est l’étude de la relation entre le comportement mécanique des tissues biologiques et leur fonctionnement. La Biomécanique Numérique est l’étude de ces phénomènes via le développement et l’utilisation de modèles mathématiques implémentés dans des codes de calculs (ou logiciels) destinés à simuler ces phénomènes.

J’ai travaillé pendant deux ans à l’Université d’état de Pennsylvanie sur le tissu du myocarde. J’ai utilisé mon savoir-faire en mécanique numérique et en analyse d’image pour aider au développement de structures tri-dimensionnelles biodégradables permettant la régénération du muscle cardiaque après un infarctus. Depuis 2011, au MIT, je modélise numériquement la mécanique des traumas : des fractures osseuses aux traumatismes crâniens. Je conduis mes simulations numériques sur des modèles anatomiques de têtes humaines ou de micro-structures osseuses à l’aide d’un code de calcul que je co-développe depuis mon arrivée au MIT.  Si le sujet de mes recherches a évolué (des élastomères aux traumatismes crâniens en passant par la régénération du muscle cardiaque après un infarctus), j’ai toujours eu comme objectif d’approfondir mon expertise en modélisation mathématique, informatique, mécanique numérique et analyse d’image.

Vous sensibilisez les minorités (notamment les jeunes filles) à la programmation, afin de diminuer le gender gap [terme qui désigne les inégalités homme-femme, notamment au niveau des opportunités professionnelles et de l’orientation, ndlr]. Récemment, vous avez aussi participé à la campagne #ILookLikeanEngineer sur les réseaux sociaux. Pour quelle raison pensez-vous qu’une femme qui code ne va pas de soi dans l’imagination populaire ?

C’est une question complexe! J’ai l’impression qu’on a assimilé avec le temps le milieu du code au monde du jeu vidéo. On associe très souvent à ces deux milieux et, de façon sûrement déformée et fausse, une image de garçons/hommes renfermés sur eux-mêmes, portant peu d’intérêt aux relations sociales, le tout saupoudré d’une certaine misogynie… L’exemple du personnage de Mark Zuckerberg dans The Social Network est le cliché type. Les femmes, naturellement portées vers la communication, l’empathie, l’esthétique, peuvent penser que ce milieu ne leur est pas destiné. Nous, hommes et femmes programmeurs, paraissons souvent atypiques de par notre passion, méconnue de la plupart et donc incomprise.

Mais je vous assure qu’après avoir navigué plus de 10 ans dans le milieu du numérique et de la programmation,  j’y ai rarement rencontré ce stéréotype parmi mes collaborateurs. Je pense que c’est principalement une question de perception due à l’inconnu, et c’est en cela que les femmes programmant doivent envoyer un message positif aux filles et femmes pour les inspirer. C’est dans cette idée que la JFD, en choisissant le thème du Code cette année, va jouer une carte fondamentale dans cette mission. Vous parlez de la campagne #ILookLikeanEngineer, j’ai été personnellement impressionnée par toutes ces magnifiques jeunes filles et femmes revendiquant leur expertise!

Avez-vous rencontré des difficultés lors de vos études ou de votre carrière en raison de votre sexe ?

Malheureusement, oui. Tout au long de mes études et de ma jeune carrière professionnelle, j’ai souvent eu l’impression d’être sous-évaluée et de devoir travailler plus que mes alter ego masculins pour obtenir les mêmes résultats. J’ai toujours également veillé a assumer ma féminité ce qui, dans l’esprit de certaines personnes, hommes ou femmes d’ailleurs, peut avoir une connotation négative. Ces réactions toxiques envers les femmes ne sont pas toujours volontairement nocives mais il ne faut pas les accepter pour autant.

Je suis Docteur et néanmoins combien de fois ai-je été prise pour la secrétaire de l’équipe lors de la visite de scientifiques invités… Je tâche toujours de réagir à ces quiproquos avec humour afin de détendre l’atmosphère, et mon supérieur leur indique très vite mon statut. Pour vous donner un autre exemple, les femmes se font davantage interrompre en réunion (par des hommes comme par des femmes d’ailleurs, de nombreuses études l’attestent). J’en fais toujours l’expérience mais j’apprends avec le temps, et grâce aux conseils de mes mentors féminins, à réagir efficacement.

Et comment lutter efficacement contre ces préjugés et encourager les jeunes filles à se lancer ?

J’envisage actuellement deux éléments de réponse : la propagation de messages positifs par des femmes role models et le mentorship ! Depuis mon arrivée aux US, j’ai personnellement plusieurs mentors féminins, et je « mentore » moi-même de nombreuses jeunes filles et, même depuis peu, un jeune homme ! Mes mentors m’ont énormément aidée à affronter des moments parfois difficiles ou encore à réfléchir à mon avenir. En parallèle je participe activement à la propagation d’une image positive du codeur et du scientifique auprès des jeunes filles et des femmes, à travers des interviews (pour le TV show Road Trip Nation sur la chaîne nationale américaine PBS), des talks (comme celui de la JFD, le 10 mars prochain) ou encore l’écriture d’articles (un post sur ma vision du code dans nos sociétés, dans The Unlimited Mind blog: http://www.the-unlimited-mind.com/too-brainy-for-my-computer-how-programing-will-become-the-next-mainstream-computer-user-evolution/).

De plus, je viens de lancer une nouvelle plateforme numérique nommée PATRONNÈ (www.patronne.co) avec mon associée et amie Chandra Briggman, pour les femmes professionnelles connectées. Cette plateforme permet d’aider les femmes à mieux naviguer dans leur milieu professionnel par, entre autres, l’échange de conseils et la lecture d’articles écrits par nos nombreux experts en office politics, négociation, personal branding, diététique, sommeil… PATRONNÈ inclut un magazine digital qui met en lumière, à chaque numéro, une femme exceptionnelle qui nous raconte son histoire et nous donne ses conseils, une éventuelle role model pour nous les femmes.

Le 10 mars, vous participerez à la 4e Journée de la Femme Digitale. Vous êtes installée aux Etats-Unis depuis 2009. Quelle différence voyez-vous entre la place de la femme dans le domaine de la programmation scientifique en France et aux Etats-Unis ?

J’ai du mal à répondre à cette question car je suis partie il y a presque 7 ans et ai peu travaillé en France. Néanmoins, je peux vous confirmer l’existence aux US de très nombreuses campagnes destinées à encourager les jeunes filles et femmes à (re)bondir sur les opportunités dans le milieu digital. Les Américains sont, je pense, très inspirants et souvent émouvants dans leurs démarches pro-actives lorsqu’ils défendent une cause qui leur est chère. J’ai tout de suite retrouvé cet esprit dans la JFD, une ambition courageuse de la part de l’organisatrice Delphine Remy-Boutang qui n’a pas froid aux yeux et met en lumière celles que l’on oublie de sortir de l’ombre. Je me souviens encore de ma première conversation téléphonique avec Delphine, qui a toujours fait partie de mes roles models, et d’avoir été submergée par l’excitation et l’émotion qu’elle dégageait dans son discours engagé.

Et selon vous, quelles sont les difficultés communes auxquelles se heurtent les femmes, que ce soit en France ou aux États-Unis ?

La peur de l’inconnu. C’est donc à nous, femmes programmeuses, de transmettre à nos sociétés une image positive, dynamique et attirante de la codeuse! Une autre difficulté rencontrée de part et d’autre de l’Atlantique est la désaffection toujours grandissante des jeunes filles vis-a-vis des disciplines STEM (Sciences, Technologie, Ingénierie et Mathématiques) et ce, dès le lycée. C’est une raison majeure qui doit pousser à agir vite et tôt dans le cursus des jeunes filles afin de leur transmettre notre enthousiasme et leur montrer tous les bénéfices et l’impact de l’apprentissage des disciplines scientifiques en générale, et du code en particulier sur leur vie professionnelle future.

Le thème de la Journée de la Femme Digitale cette année est « Meet the Future ». Selon vous, en quoi le code peut-il améliorer notre vie ?

Quelle question! Je pense que le Code, thème de cette JFD16, est le socle des innovations futures et deviendra, j’en suis certaine, un prérequis pour tout individu qui voudra laisser son empreinte dans le monde digital de demain. Le code impacte et impactera encore davantage des domaines toujours plus larges comme l’éducation, la médecine, l’agriculture, l’industrie manufacturière  ou encore la finance et le management. La robotique par exemple, qui est un des sujets qui sera discutés à la JFD16 le 10 Mars prochain, est selon moi un des éléments importants dans l’amélioration de la qualité de vie de l’humain, définition première de l’innovation. En effet, les robots permettront d’améliorer les conditions des personnes dépendantes ou encore d’imaginer l’exploration du corps humain aux petites échelles pour améliorer les diagnostiques. Ces évolutions technologiques ne sont possibles que par l’existence de programmes informatiques (ou logiciels) qui soutiennent le développement et le fonctionnement de ces outils.

Quelles évolutions peut-on prévoir ?

Je pense que nous deviendrons tous des utilisateurs éclairés des nouvelles technologies en connaissant tous des bases de code. Je pense aussi que les langages informatiques sont devenus de plus en plus simples et suffisamment proches des langages que nous écrivons quotidiennement, et que cela va contribuer à personnaliser notre expérience avec les objets tech qui nous entourent. Si je peux programmer, je peux communiquer avec les nouvelles technologies et faire qu’elles agissent comme je le désire et non comme l’a pensé pour moi son concepteur. Parler ou écrire du code va devenir le nouveau parler ou écrire l’anglais ou le mandarin, un moyen de s’ouvrir des perspectives professionnelles mais aussi personnelles..

Tous nos remerciements à Aurélie Jean pour avoir pris le temps de répondre à nos questions. Vous pouvez réserver vos billets pour la 4e Journée de la Femme Digitale en ligne en suivant ce lien.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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