[Critique] Emily Dickinson, A Quiet Passion : un biopic entre ombres et lumière

image affiche emily dickinson a quiet passion terence daviesCaractéristiques

  • Réalisateur : Terence Davies
  • Avec : Cynthia Nixon, Jennifer Ehle, Jodhi May, Keith Carradine, Catherine Bailey, Emma Bell, Duncan Duff…
  • Distributeur : Paname Distribution
  • Genre : Biopic, Drame
  • Durée :  125 minutes
  • Sortie : 3 mai 2017

Critique

Un an après Sunset Song, le réalisateur britannique Terence Davies est de retour avec cet élégant biopic sur celle qui reste, plus de 130 ans après sa disparition, l’une des plus grandes poétesses américaines. Célèbre pour ses courts poèmes tournant beaucoup autour de la mort et l’éphémère beauté de toute vie, Emily Dickinson n’a publié que 18 poèmes de son vivant et n’a accédé à la gloire que de manière posthume. Vivant au sein d’une famille fusionnelle qu’elle ne parviendra jamais à quitter, elle passa en outre une bonne partie de son existence en recluse, ne sortant presque pas de sa chambre, et décèdera à l’âge de 56 ans d’insuffisance rénale.

A partir de ce bref résumé biographique, on aurait pu craindre qu’Emily Dickinson : A Quiet Passion ne soit un film véritablement déprimant, or, l’oeuvre de Terence Davies est bien plus nuancée que ce à quoi l’on aurait pu s’attendre puisque le cinéaste rend notamment hommage à l’humour de la poétesse, souvent sous-estimé. Une manière d’aller à l’encontre des clichés, mais aussi de dynamiser le récit en montrant l’incroyable vivacité d’esprit de la jeune femme, que la société américaine de l’époque destinait à une existence d’épouse dévote et docile qu’elle refusa avec fermeté, préférant demeurer chez son père qui, au moins, l’autorisait à écrire la nuit.

On retrouve ainsi dans le film ces deux versants : l’incroyable répartie d’Emily Dickinson, volontiers espiègle durant sa jeunesse, et la dimension oppressante de la religion sur les femmes en cette fin de XIXe siècle. Terence Davies parvient à trouver un équilibre entre les deux, ouvrant son biopic sur une scène d’interrogatoire mené par la mère supérieure du couvent où Emily a passé son adolescence — et dont elle sort victorieuse — avant de nous présenter le foyer aimant des Dickinson, à la mentalité plus ouverte que d’autres, bien que la famille se plie aux règles de bienséance régissant la vie sociale et les moeurs de l’époque. Si de nombreuses scènes en intérieur mettent l’accent sur l’enfermement, la première heure comporte des moments lumineux dans tous les sens du terme, où la poétesse et sa meilleure amie se livrent à de délicieuses joutes oratoires pleines d’ironie où elles passent au crible l’hypocrisie de leur milieu et de leur époque.

Une réalisation élégante, lorgnant du côté de la peinture

image cynthia nixon jennifer ehle emily dickinson a quiet passion
© Paname Distribution

La réalisation de Terence Davies se révèle bien pensée et ne tombe jamais dans le démonstratif. S’inspirant de peintures, mais aussi de portraits de la famille, il a par exemple la très bonne idée de montrer le vieillissement des personnages le temps d’une séance où ils posent devant un photographe pour des portraits de famille. Le résultat est saisissant, non seulement d’un point de vue technique, mais aussi et surtout parce-qu’il permet de saisir la particularité de cette famille, dont les enfants ne prirent jamais leur envol loin du foyer familial. Alors que les jeunes acteurs incarnant le frère et les deux soeurs sont remplacés par des interprètes plus âgés, le spectateur a l’étrange sentiment qu’en dépit des apparences, le temps n’a pas réellement passé au sein de ce foyer.

Davies privilégie par ailleurs beaucoup les gros plans et plans rapprochés afin de rester au plus près de son héroïne, toujours plongée dans son monde intérieur. Une tendance qui se trouvera accrue dans la seconde partie, où elle ne mettra plus le nez dehors. Lumière et photo sont quant à elles très travaillées, en extérieur comme en intérieur. En extérieur, les teintes poudrées évoquent le côté lumineux des films d’époque avec ses décors champêtres et ses beaux costumes de dames avec leurs ombrelles. Dans les derniers moments du film, lorsque la maladie s’apprête à emporter la poétesse dans de terribles souffrances, elle est sculptée à la manière d’un film gothique ou d’une gravure victorienne, transformant le visage d’Emily en masque mortuaire avant même son trépas. Et puis, il y a ces moments où la lueur des bougies ouvrent sur un monde intérieur et créent une atmosphère sensuelle, comme la séquence, centrale, où la jeune femme, enfermée dans sa chambre alors qu’un soupirant se trouve au bas des escaliers, se laisse aller à un doux fantasme sans passer le pas de sa porte. Dans ces moments-là, nous avons vraiment l’impression que Terence Davies nous ouvre l’univers d’Emily Dickinson et nous fait pénétrer au sein de l’un de ses poèmes.

Un peu trop bavard et terre-à-terre par endroits

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© Paname Distribution

Ce n’est malheureusement pas toujours le cas : en dépit de ses nombreuses qualités, le film est long, et surtout bien trop bavard pour un biopic se déroulant en grande partie en huit clos. Si les dialogues sont globalement bons, avec de jolis traits d’esprit, ils sont parfois trop écrits, au sens où ils ont parfois tendance à souligner de manière très insistante ce qui apparaît vite comme évident. Par exemple, la force oppressive de la religion est mise en avant avec pertinence dès la scène d’ouverture, sans compter une longue séquence très drôle avec la vieille tante bigote d’Emily, rendant tout à fait clair la position de l’Eglise à l’égard de la place des femmes à cette époque. Cependant, au-delà de la finesse de certaines répliques de la poétesse à ce sujet, nous avons aussi droit à des tirades plus littérales et explicatives qui n’étaient pas vraiment nécessaires, un peu comme si le scénariste avait craint qu’on ne comprenne pas le message sans cela. Il en va de même pour la dimension féministe d’Emily Dickinson, qui transparaît clairement dans ses prises de position (refus du mariage, critique à l’égard des hommes infidèles, mais aussi du regard condescendant des hommes sur les écrits des femmes) et son amitié avec…, mais qui est parfois souligné de manière moins intéressante au sein de certains dialogues.

Par ailleurs, si les poèmes d’Emily sont superbement lus par Cynthia Nixon, sur la durée, nous avons malheureusement trop peu le sentiment de pénétrer au sein de son univers et sa subjectivité autrement que par les mots. Certes, les mots étaient son art, mais la poésie, par-delà les tournures, le vocabulaire et la musicalité des vers, convoque des images sensibles, nous fait entrer sous l’épiderme de l’auteur, dont les sentiments font écho aux nôtres. Hélas, en alignant les longues scènes de dialogue au sein de cette reconstitution d’époque, Terence Davies évite le trouble qui peut naître du silence et d’images plus surréalistes. La longue scène où Emily fantasme sur son prétendant est essentielle, mais le spectateur se prend à regretter qu’il n’y ait pas davantage de moments de ce type. Emily Dickinson menait certes une vie austère, mais était-il nécessaire que le film reste aussi terre-à-terre alors que la poétesse faisait preuve d’une telle sensibilité dans son oeuvre ? De fait, le drame pâtit quelque peu de cette approche, et quelques longueurs se font sentir dans la seconde moitié, amoindrissant par endroits la force que l’oeuvre du réalisateur britannique aurait pu avoir autrement.

Un casting en parfaite harmonie, emmené par Cynthia Nixon

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© Paname Distribution

Malgré tout, Emily Dickinson : A Quiet Passion vaut la peine d’être vu pour ses nombreuses qualités, et notamment le jeu remarquable de ses interprètes, à commencer par celui de son actrice principale, Cynthia Nixon, principalement connue pour son rôle de Miranda dans la série Sex & the City (et ses films, dont Sex & the City 2), et qui révèle ici une autre facette de son jeu. Excellente lorsqu’il s’agit de lancer des piques tournées de manière peu évidente dans un langage soutenu, elle est également formidable de finesse, laissant son visage exprimer les dilemmes intérieurs auxquels la poétesse est confrontée, tout en faisant preuve de retenue. L’interprète d’Emily jeune, Emma Bell, se distingue également par son charisme, tandis que Catherine Bailey apparaît comme une confidente libre et piquante. Ce casting en parfaite harmonie nous fait facilement rentrer dans l’histoire et permet de ne pas tout à fait en sortir, même lorsque l’on commence à trouver le temps long lors du dernier acte.

S’il ne s’agit pas nécessairement du biopic de l’année, Emily Dickinson : A Quiet Passion, outre ses qualités esthétiques, a également l’immense mérite d’aller — en partie du moins — à contre-courant de l’image de la poétesse dans l’imagination populaire, qui est souvent celle des femmes écrivains à l’existence plus ou moins tragique, pour révéler aussi la lumière et l’incroyable témérité de cette personnalité bien trop en avance sur son temps, qu’il nous invite à redécouvrir. Une démarche que l’on ne peut que saluer.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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