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[Critique] Le monde est à toi : une comédie d’action douce-amère

Caractéristiques

  • Réalisateur(s) : Romain Gavras
  • Avec : Karim Leklou, Isabelle Adjani, Vincent Cassel, François Damiens, Philippe Katherine, Oulaya Amamra, Gabby Rose, Sam Spruell...
  • Distributeur : StudioCanal
  • Genre : Comédie, Action
  • Nationalité : Français
  • Durée : 1h41
  • Date de sortie : 15 août 2018

Un film de gangsters hybride à la mélancolie inattendue

Huit ans après son premier long, Notre jour viendra, le clippeur Romain Gavras est de retour avec Le monde est à toi, réjouissante comédie de gangsters au ton assez atypique dans le paysage du cinéma français actuel. Nous y suivons les mésaventures de François (Karim Leklou, aperçu dans Coup de chaud), jeune trentenaire vivant en banlieue parisienne avec sa mère Danny (Isabelle Adjani). Son rêve : devenir le distributeur officiel de glaces Mr. Freeze au Maghreb, afin de s’offrir une vie tranquille, bien rangée. Mais sa mère, chef d’un gang de voleuses, ne l’entend pas de cette oreille : elle préfère le voir continuer braquages et combines, afin d’assouvir ses ambitions et le garder près d’elle. Pour cela, elle n’hésite pas à dépenser les économies de son fils, qui se voit alors obligé, pour lancer son affaire, de s’engager dans un go fast en Espagne. Mais, entre l’égoïsme et le comportement incontrôlable de sa mère et l’ambition démesurée de petits caïds qui voudraient jouer à Scarface, les choses ont toutes les chances de mal tourner…

image karim leklou isabelle adjani le monde est à toi
© StudioCanal

Voilà un film français comme on aimerait en voir plus souvent : une oeuvre hybride qui fait mouche aussi bien du côté du film de gangsters que de la comédie corrosive, sans oublier l’émotion. On pourra certes opposer que l’intrigue en elle-même, dans ses grandes lignes, est on ne peut plus classique, il n’empêche que la mise en oeuvre, et surtout l’angle choisi, se distinguent agréablement du tout venant. Car, en dépit de ses différentes trames narratives, le fil rouge du Monde est à toi est bien la relation mère-fils entre François (touchant Karim Leklou) et sa mère (Isabelle Adjani, hilarante en mère aussi toxique que déjantée), ses rêves à lui d’un côté, ce qu’elle veut pour lui de l’autre, et qui n’est autre que ce qu’elle veut pour elle-même. Et c’est précisément ce qui apporte de la profondeur à cette comédie qui aurait pu n’être qu’une farce d’action brillante. D’un côté, les manipulations de cette voleuse hors pair (et les situations inextricables dans lesquelles elle place son fils) sont assez jouissives à voir — on ne répètera jamais à quel point Adjani, connue pour ses rôles tragiques, est douée pour la comédie. De l’autre, ce lien fusionnel soulève tout un tas de questions douloureuses : peut-on aimer quelqu’un, même lorsqu’on le fait souffrir ? La fin justifie-t-elle les moyens ?

 

image karim leklou piscine le monde est à toi romain gavras
© StudioCanal

En ce sens, il y a quelque chose de profondément désenchanté dans Le monde est à toi, une mélancolie qui sourd de manière inattendue et poignante, et qui n’est pas mieux exprimée que par le regard de François tandis que résonne “La vie ne m’apprend rien” de Daniel Balavoine. Regard de celui qui en a trop vu et a sacrifié beaucoup, et savoure sa liberté durement acquise avec une certaine ambivalence. Karim Leklou parvient à nous faire ressentir le vertige de ce personnage attachant, sans que jamais nous n’éprouvions de pitié pour lui, alors qu’il est franchement malmené pendant une bonne partie du film. Car François est un jeune homme profondément gentil et intègre, dans un monde où cela n’est pas vu comme une qualité, et peut même s’avérer dangereux. Cependant, même s’il s’en amuse, Romain Gavras ne glorifie jamais cette folie ambiante et cette mentalité cynique. De même, une bonne partie des personnages est loin d’être unidimensionnelle : on a déjà évoqué le personnage de mère incarné par Isabelle Adjani, qui aime profondément son fils (bien que d’un amour vorace et égoïste), mais on pourrait également parler de celui de Lamya (Oulaya Amamra), dont le comportement de prime abord manipulateur se révèle assez trompeur en fin de compte.

Un humour corrosif qui fait mouche

image gabby rose karim leklou piscine le monde est à toi
© StudioCanal

Et puis, comment parler du deuxième long de Romain Gavras sans évoquer ses répliques tordantes, qui en ont un petit bijou de comédie politiquement incorrecte ? C’est bien simple : tout le monde en prend pour son grade, et les dialogues fusent de manière incisive. On pourrait ainsi citer (parmi de nombreux fleurons), la réplique d’Isabelle Adjani en mère arabe qui lance à son fils, pour le dissuader de poursuivre son entreprise de distribution de bâtons glacés : “Je te connais, tu vas te faire avoir sur toute la ligne, surtout au Maghreb. Tu te rends pas compte, il n’y a que des Arabes là-bas !” Exemple qui donne le ton de ce que sera l’humour du film pendant 1h40. On pourrait aussi parler de l’excellente surprise que constitue la présence de Vincent Cassel (Black Swan, Tale of Tales…) en gangster loser adepte des théories du complot, qui voit des symboles Illuminati partout, y compris dans la pyramide du logo Adidas.

Si l’acteur possède un charisme et une énergie indéniables, force est de reconnaître qu’il est capable du meilleur comme du pire, avec une certaine propension à partir en roue libre s’il n’est pas cadré. Sous l’oeil de Romain Gavras, il apparaît assez méconnaissable dans le rôle d’Henri, auquel il rend justice en se livrant à un pur rôle de composition. A propos de l’humour, précisons enfin que si celui-ci est souvent très cruel — comme en ce qui concerne la fillette utilisée par son papa dealer sans le moindre scrupule — Romain Gavras ne se montre jamais complaisant et ne perd jamais de vue la vérité des personnages et leur histoire, même si certains sont davantage mis en valeur que d’autres. Quant à l’intrigue criminelle, sans être exactement novatrice, elle est menée de manière drôle et efficace.

Une réalisation inspirée, jouant sur les contrastes

image caïds voiture banlieue film le monde est à toi romain gavras
© StudioCanal

A l’image, le réalisateur français opte pour une mise en scène stylisée, mais néanmoins remplie de contrastes : on passe parfois rapidement de quelque chose d’assez posé lors des moments intimistes à une réalisation très nerveuse lorsque l’action l’exige. Il y a une part de clinquant indéniable, mais toujours utilisé à bon escient, avec une certaine dose d’ironie assez inspirée. Avouons-le : voir les deux petites frappes de banlieues couchées sur une voiture en pleine cité HLM tandis que résonne le “Coeur Grenadine” de Laurent Voulzy en jette pas mal ! A ce propos, le film brasse beaucoup de références, aussi bien au cinéma américain qu’à la culture populaire française, mais Gavras a le bon goût de ne jamais les empiler façon Ready Player One : ces touches pop ont toutes une raison d’être et sont amenées avec brio.

Le monde est à toi fait ainsi partie de ces réussites du cinéma français qui font plaisir à voir. A l’heure où les comédies se suivent et se ressemblent souvent sans grandes nuances, le film de Romain Gavras ose un mélange de genres détonnant puisant dans différents courants du cinéma, et différentes époques. Les stars du cinéma Cassel et Adjani y côtoient la jeune génération (dont l’excellent Karim Leklou) le temps d’une aventure surprenante, drôle et nerveuse à la fois. Souvent hilarant dans son humour sans concession, ce second essai du réalisateur français n’est pas pour autant un simple hybride entre comédie et film de casse. Lorsque le rire n’est plus seulement teinté de cruauté, mais également d’une mélancolie, voire d’une tendresse inattendue, Le monde est à toi révèle sa nature d’histoire initiatique (ou contre-initiatique) et devient franchement poignant.

8/10

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