[Critique] Raya et le dernier dragon : Un film hybride inégal mais visuellement bluffant

Caractéristiques

  • Titre original : Raya and the Last Dragon
  • Réalisateur(s) : Don Hall, Carlos Lopez Estrada & Paul Briggs
  • Avec : (les voix originales de) Awkwafina, Kelly Marie Tran & Benedict Wong (les voix françaises de) Emilie Rault, Géraldine Nakache & Jade Phan-Gia
  • Distributeur : Disney +
  • Genre : Animation, Fantasy, Famille
  • Pays : Etats-Unis
  • Durée : 1h47
  • Date de sortie : 4 juin 2021

Un Disney épique réalisé pendant le confinement de 2020

Sorti le 4 juin dernier sur Disney + après avoir été annoncé en salles en France, Raya et le dernier dragon a principalement été réalisé pendant la période de confinement aux Etats-Unis en 2020. Selon l’équipe du film interrogée dans le numéro 3 du magazine spécialisé Animascope, seuls environ 5 plans ont été réalisés dans les studios de la souris aux grandes oreilles avant la mise en place du confinement, ce qui en soit, représente une situation inédite dans l’histoire du studio d’animation et mérite d’être salué au vu du résultat, souvent visuellement époustouflant.

En revanche, pas moins de 8 personnes sont créditées pour la création de l’histoire, ensuite scénarisée par Qui Nguyen et Adele Lim.

Cela explique-t-il cette impression troublante, qui nous quitte rarement lors du visionnage, de regarder trois films que l’on aurait tenté de réunir en un seul par le biais de rafistolages cousus de fil blanc, quoique unis par des thèmes cohérents ?

raya et sisu sous forme de jeune fille dans le film de disney

Des ruptures de style et de ton étonnantes (et pas toujours maîtrisées)

En effet, le dernier né des studios Disney se distingue par des ruptures de ton marquées, pas toujours bien maîtrisées, et dont on se demande par moments si elles sont nées d’une volonté artistique, de partis pris marketing ou d’un mélange des deux – ce qui est sans doute le cas.

Le premier “film” serait l’histoire de Raya et sa quête pour retrouver son père et la pierre contenant l’esprit de Sisu, le fameux dernier dragon du titre. Cette trame menée par l’héroïne est dominée par un style très réaliste, visuellement magnifique et très impressionnant, avec notamment un véritable souffle épique lors de la bataille de la scène d’ouverture, où de nombreux combattants (dont le père de Raya), sont transformés en statues de pierre.

Cette ouverture de toute beauté, étonnamment sombre, est un sorte de croisement  en 3D entre les scènes de bataille de Mulan (le dessin animé de 1998) et l’arrivée des morts-vivants dans Taram et le chaudron magique (1985), qui était un Disney particulièrement violent pour l’époque.

La deuxième trame narrative, à la tonalité là encore très différente, est une sorte de pendant asiatique des Indestructibles de Pixar, qui  serait mené par une petite fille bébé dotée de super pouvoirs en lieu et place de Jack-Jack.

Ensuite vient l’histoire et le devéloppement de Sisu (doublé par l’actrice Awkwafina), qui permet de faire le lien avec la quête de notre héroïne lorsque ce dragon bleu fluo tchatcheur se transforme en jeune fille aux longs cheveux fluo évoquant, par son ouverture et sa volonté d’unir envers et contre tout les membres des différents royaumes, une certaine jeunesse actuelle, engagée.

Cette partie du film est plus légère en raison de son humour et le débit de parole particulièrement élevé de ce dragon-fille fort maladroit, et en même temps, tournée vers des sujets comme la tolérance, le vivre ensemble (utopie ou non ?), la compréhension des différences culturelles et des raisons de chacun, et la possibilité de trouver des compromis pour réussir à aller de l’avant.

raya et le dernier dragon namaari et sa mère avec la pierre de dragon

Une parabole d’un monde unifié, où la compréhension mutuelle permet de venir à bout de la méfiance

Évidemment, ces thématiques constituent le message du film et forment son centre névralgique, qui permet à Raya et le dernier dragon d’atteindre une sorte d’osmose dans sa conclusion, notamment dans la scène quasi-finale, où l’émotion nous gagne d’un coup et permet de faire le lien, esthétiquement et narrativement parlant, avec la bataille lors du 1er acte. Il y a donc quand même une certaine cohérence de ce point de vue-là, mais si on prend le long-métrage sur la longueur, l’abrupteté de certaines ruptures de ton (et de style visuel) font que l’ensemble manque de fluidité.

En ce qui concerne le fond, globalement le message est juste et touchant et met en avant le fait que lorsqu’on a été trahi et blessé, on se retranche dans son coin et l’on se méfie des autres – que ces autres soient des individus ou un autre pays/un autre royaume. Une thématique qui a bien évidemment des implications politiques évidentes dans le contexte occidental actuel, entre progressisme et lutte contre la stigmatisation des minorités d’un côté, et montée du conservatisme et de l’extrême droite de l’autre.

raya et namaari s'affrontent en forêt dans le film de disney

Raya touché par la polémique sur sa représentation de l’Asie du Sud-Est

Evidemment, le film se déroule en Asie du Sud-Est et se focalise sur cette culture assez peu explorée par le cinéma populaire, tout en maintenant une claire volonté de proposer au public une œuvre universelle. Certaines voix se sont élevées en Malaisie et reproché à Disney, derrière les bonnes intentions du film et sa volonté de s’intéresser à cette culture, d’avoir mélangé les références culturelles à cette région de l’Asie de manière un peu trop indistincte. Pour ces personnes, l’intrigue resterait vague au sujet de la nationalité de Raya, qui pourrait tout aussi bien être Cambodgienne que Laotienne, et mélange de manière un peu trop les différentes cultures asiatiques, jusque dans le doublage des personnages, qui mêle des acteurs de l’Asie du Sud-Est à des artistes Chinois et Coréens.

Cependant, cela serait oublier que Raya et le dernier dragon se déroule dans un univers fantasy et non dans notre monde à nous. Chaque royaume et ses particularités ont donc été inventés par les auteurs du studio tout en puisant dans la culture de différents pays de cette partie du monde pour la nourriture (à la portée hautement symbolique ici) ou le style des combats, comme cela est d’ailleurs très bien expliqué par l’équipe du film dans l’interview d’Animascope.

En revanche, une chose est sûre : Disney souhaite de plus en plus séduire le public asiatique et participer à lutter contre les préjugés, mais aussi “faire du pied” à un marché (et plus particulièrement au marché chinois) de plus en plus porteur, tant culturellement que financièrement, comme en témoignait déjà le live action de Mulan.

Le message du film, porté par une intrigue autour de la tentative de réunir des pays aujourd’hui divisés et en conflit au sein d’un royaume de nouveau uni, pourrait, en ce sens, également fonctionner (du moins en partie) si on l’applique à la formation de l’empire chinois après de longues périodes de conflit entre Etats.

Il y a donc, bien sûr, une portée politique ou “idéologique” à plusieurs niveaux ici, comme cela a souvent été dit sur le mode du reproche (ou pas d’ailleurs) à propos des studios Disney.

raya et sisu le dernier dragon fluo

Sisu : Un dragon dont le look et l’humour tranchent avec le reste du film…

Le “problème” ici ne tient pas au message universel contenu par le film en lui-même, malgré quelques petites lourdeurs (assez légères cependant comparé à d’autres exemples récents) de-ci de-là dans le traitement de l’intrigue, qui font que l’ensemble manque parfois un peu de relief, mais surtout dans ce mélange de tonalités parfois opposées.

C’est notamment le cas de l’humour de Sisu, calqué sur celui de sa doubleuse, qui a beaucoup improvisé et du coup créé un certain déséquilibre. Awkwafina (Ocean’s 8) est une véritable star montante aux Etats-Unis, notamment grâce à sa série Awkwafina is Nora from Queens et à son rôle dans la comédie de Warner Bros Crazy Rich Asians, qui a été un véritable phénomène Outre-Atlantique. On peut comprendre que Disney ait laissé cette liberté à l’actrice, ne serait-ce que d’un point de vue marketing, pour pouvoir d’autant plus mettre en avant sa participation. Le problème, c’est que les répliques du dragon semblent souvent tirées d’un film radicalement différent, à la tonalité plus enjouée et moderne, et il faut un certain temps, en tant que spectateur adulte du moins, pour s’y habituer à partir du moment où la rencontre entre l’héroïne et le dernier dragon a lieu.

Un autre reproche que l’on pourrait adresser également au film pour le traitement de Sisu est le design du personnage sous son apparence de dragon originelle. On a un peu l’impression que Disney a voulu vendre beaucoup de figurines et peluches fluo moches aux enfants, tant le character design semble calqué sur ces jouets au bon goût discutable que l’on trouve facilement au rayons jouets pour les petites filles depuis pas mal d’années maintenant.

Ce look fluo kitsch et étrange, au-delà de nos goûts personnels, tranche réellement avec l’esthétique des décors et des autres personnages, ce qui fait un drôle d’effet. On saluera tout de même la présentation en 2D lors de l’ouverture, qui fait appel à des techniques différentes – dans l’esprit de ce qu’avait fait Cartoon Saloon lors de la scène du conte dans Parvana, une enfance en Afghanistan.  On a un peu l’impression que le film a servi de laboratoire aux artistes de Disney pour tester plein de choses différentes… Dommage que l’ensemble ait parfois des allures de collage un peu artificiel.

sisu et raya dans le film de disney

… mais des points positifs dans le traitement

On sent néanmoins dans cette partie des références à d’autres classiques Disney un peu oubliés ou méconnus, comme Le dragon récalcitrant (1941), qui montrait les coulisses des studios et le travail des différentes équipes, et qui se concluait par le visionnage d’un moyen métrage autour d’un dragon qui ne veut pas jouer son rôle de terreur du village. On sent une forme  d’hommage à ce sympathique film dans Raya et le dernier dragon, ne serait-ce que par le caractère résolument pacifique de Sisu et sa maladresse.

Surtout, en fin de compte, c’est bien le personnage de Sisu qui permet aux personnages de dépasser leurs peurs, aboutissant à cette fin d’une belle intensité émotionnelle, et qui soutient le message du film, lui apportant du poids.

raya déterminée au début de raya et le dernier dragon de disney

Entre maestria visuelle, émotion et défauts : une impression mitigée

Au final, Raya et le dernier dragon est un film d’animation techniquement impressionnant et souvent visuellement superbe, mais malgré tout assez inégal et bien moins abouti, dans l’équilibre entre le fond et la forme, qu’une œuvre telle que Vaïana – qui était déjà co-réalisée par Don Hall.

C’est un film que les cinéphiles adultes pourront trouver parfois maladroit dans sa narration par ses ruptures de ton mal maîtrisées et quelques petites platitudes dans les dialogues ou éléments cousus de fil blanc (l’affrontement entre Raya et la princesse d’un des royaumes rivaux). Mais, dans tous les cas, on ne peut pas nier l’ambition manifeste  de cette nouvelle production, ni sa maestria visuelle et son souffle épique – plus particulièrement parlant dans son ouverture et sa conclusion, résolument forts en émotions.

Nous sommes donc en fin de compte assez partagés tant on sent une matière riche, qui ne demandait qu’à être développée. Il est difficile de ne pas penser à ce que Raya et le dernier dragon aurait pu être sans les réserves évoquées plus haut – cela est donc d’autant plus frustrant, même si l’on imagine que réaliser un film en confinement et télétravail, n’a pas dû être de tout repos pour les artistes impliqués.

Les enfants, quant à eux, devraient passer un excellent moment : il y a du rythme, de l’humour, de l’action et des scènes et personnages, qui ont été pensés pour parler aux jeunes spectateurs de différents âges – comme cela a toujours été le cas des films d’animation Disney.

Pour aller plus loin : Kumandra ou le Paradis Perdu ?

Dès le début du film, Raya et le dernier dragon joue avec la nostalgie d’un passé (idéalisé ou non ?) où le monde aurait été  unifié et en paix avant d’être perverti par la cupidité de chacun. De même que dans la Bible, dans la Genèse, il y a une idée de Paradis Perdu et de Chute, le nouveau Disney laisse à penser que finalement, le vers a perverti une certaine idée du paradis terrestre, qui n’aurait pas été une simple utopie, mais une réalité d’union entre les êtres et les différents royaumes et leurs cultures respectives.

Auteur

  • Cécile Desbrun est une auteure spécialisée dans le cinéma, la littérature, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle crée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit au fil des ans pour plusieurs publications en ligne. Elle achève l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'œuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi. Quand elle n'écrit pas, elle se passionne pour la cuisine, le théâtre, les mythes et légendes, la mode, et bien sûr Internet.

5/10

Réactions (2)

  1. Très bonne analyse que je partage en grande partie. Je resterais néanmoins sur la conclusion : c’est un Walt Disney qui s’adresse avant tout aux enfants qui vont sûrement l’adorer !

    1. Merci pour votre commentaire Christian !

      En effet, les enfants passeront sans doute un bon moment. Notre critique-analyse est avant tout là pour les adultes qui ont envie de creuser le sujet. 🙂 – C.D.

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