[Analyse 3/3] La revanche d’une blonde 25 ans après : « Just a Girl ? »

la revanche d'une blonde avec reese witherspoon elle woods en bikini encourage warren

Après avoir parlé du look d’Elle Woods et de la manière dont  le scénario de La revanche d’une blonde utilise son décalage avec son environnement, parlons de néoféminisme et du regard que la société des années 90-2000 portait sur les adolescentes et les jeunes femmes.

Privilège, vous avez privilège ?

L’une des critiques adressées au film de Robert Luketic comme à de nombreuses comédies et comédies romantiques américaines de cette période est de se concentrer sur une héroïne issue d’un milieu très privilégié. La revanche d’une blonde a évidemment conscience du privilège de son héroïne. La série prequel Elle porte, à cet égard, un regard plus fin et intéressant sur elle et tout ce qui, chez les autres personnages comme chez une partie des spectateurs, peut potentiellement agacer, voire provoquer une forme d’agressivité et de jugement de valeurs que l’hyperféminité a étrangement toujours tendance à susciter aujourd’hui.

Après tout, Elle Woods est montrée comme le produit d’un milieu très protégé, positif et optimiste dans la manière de se présenter, mais aussi déconnecté d’une partie des réalités, où les femmes, et plus encore les jeunes filles, ne sont pas prises au sérieux et sont parfois davantage considérées pour leurs qualités sociales voire décoratives, indépendamment de leurs compétences.

Dans la série, la mère d’Elle, qui semble tout droit sortie du soap opera Santa Barbara (ou de l’émission de télé-réalité The Real Housewives), est un exemple parfait de cela : elle a beau être souvent irritante, maladroite et nourrir des préjugés faciles, elle n’en est pas moins un as de la communication et de l’organisation rendant un fier service à sa communauté et à son mari, qui peine à reconnaître ses efforts. Le récit sait aussi, d’épisode en épisode, la rendre sincère et touchante lors de tête à tête avec sa fille ou son mari.

Pimpante adolescente de 16 ans débarquant à Seattle pour la première fois en 1995, ou jeune femme de 21 ans prenant place sur les bancs d’Harvard, l’univers de Legally Blonde nous montre une Elle Woods qui doit faire face à de fortes pressions, conséquences des attentes contradictoires de son entourage, mais aussi de la société sur elle en tant que « fille », qui la poussent à se sous-estimer elle-même. A chaque fois, elle devra sortir de sa zone de confort pour se découvrir et s’affirmer.

C’est d’ailleurs là qu’il nous faut brièvement revenir sur l’un des teenage movies culte des années 90 qui est l’une des références avouées de La revanche d’une blonde : Clueless de Amy Heckerling.

clueless d'amy heckerling stacey dash et alicia silverstone

Clueless : un teenage movie phare des 90’s qui a du mal à sortir des clichés

Comme beaucoup d’adolescentes de cette génération, j’avais accroché l’affiche de Clueless dans ma chambre en 1996 mais, en réalité, je ne verrai pour la première fois ce film qu’au début des années 2020. Il ne passait pas au ciné à côté de chez moi à l’époque mais, bizarrement, l’influence de cette comédie sur la pop culture des années 90 était telle que pendant plus de 20 ans, j’avais l’impression de le connaître : les filles populaires dont Cher est la leader et qui se moquent des plus « faibles » (comprendre « différents ») jusqu’à ce que l’amitié inattendue entre Cher et une nouvelle marginalisée ne la fasse grandir ; les séances d’essayage de tenues virtuelles avant l’heure (fantasme féminin absolu pour une gamine des 90’s abreuvée de mode en pleine ère « girl power »), etc.

Clueless était la rédemption des hautaines filles de riches qui torturaient le personnage de Winona Ryder dans le film culte des années 80 Fatal Games (Heathers), mais aussi une inspiration avouée pour La revanche d’une blonde, Lolita malgré moi (Mean Girls) (2003) ou encore 30 ans sinon rien (2009), autant de films de studio représentatifs des années 2000, qui ont connu un énorme succès auprès des spectatrices, et notamment des adolescentes, et ponctué mes années au lycée, puis à la fac.

Ce fut donc un choc pour moi de me rendre compte après tant d’années que ce film tant fantasmé, réalisé par une femme qui plus est (ce qui était très rare pour une comédie de studio à cette époque) avait, malgré un certain charme et de bonnes idées, du mal à sortir des clichés qu’il entendait dénoncer. L’évolution du personnage de Cher (interprété par Alicia Silverstone) a en effet de quoi faire froncer des sourcils. De superficielle et auto-centrée, le film finissait par nous dire (par la bouche de son love interest joué par Paul Rudd) qu’elle était aussi surtout « belle et gentille » (sic). Quelle prise de conscience, quelle révolution !

Elle : la « midinette » reprend le pouvoir

série elle amazon prime elle woods et dustin chantent just a girl de no doubtEn repensant à cette pauvre Cher et au sort qui lui est réservé, on ne peut s’empêcher de se dire qu’il n’est pas anodin que le prequel produit par Reese Witherspoon débute en 1995, soit l’année de sortie du film. Une scène de la série en particulier revient alors en tête : celle où, lors d’une fête chez la fille la plus populaire du lycée qui la rejette (une intello branchouille accro au grunge et à l’écologie), Elle, en haut de bikini fluo réminiscent des looks de Gwen Stefani (le rose en moins), chante à plein poumons « Just a Girl » du groupe No Doubt avant d’être rejointe par un camarade militant, qui chante avec elle pour la soutenir.

Un choix de chanson révélateur en lui même. Dans les faits, Gwen Stefani avait écrit ce tube car elle n’en pouvait plus que ses parents, d’origine italienne, la traitent comme une gamine à plus de 20 ans, l’empêchent de sortir et s’immiscent dans sa vie privée. Mais, utilisée dans le contexte de la série Elle, il ne s’agit plus nécessairement d’évoquer le côté protecteur des parents de la jeune fille (très relatif), mais surtout de confronter le regard parfois dévalorisant de la société des années 90 à l’égard des adolescentes, dont on n’attend au final pas grand-chose, si ce n’est qu’elles se conforment au rôle qu’on leur a attribué.

En ce qui concerne Elle, cela consiste à la réduire à sa féminité et à son goût pour la mode et le shopping, ce qui la pousse à négliger son ambition, son intelligence et sa capacité pourtant réelle à sortir de sa zone de confort. Pour lutter contre cette vision réductrice, le film sait jouer sur les clichés et les regards pour mieux les retourner en changeant de perspective de manière drôle et percutante, ce qui passe par l’image autant que par les répliques.

On rajoutera également que ce regard dévalorisant qui pesait sur les adolescentes se manifestait aussi par le mépris à l’égard de la culture adolescente féminine en général et son sentimentalisme exacerbé. Un mépris qui est loin d’avoir disparu aujourd’hui quand on pense de quelle manière on considère encore le genre de la romance littéraire ou des artistes comme Taylor Swift.

série elle amazon prime elle woods et dustin face aux casiers du lycée

Néo-féminisme, capitalisme et engagement

La revanche d’une blonde le film est à la fois une comédie drôle, intelligente et plaisante, mais aussi, en partie, un produit de l’ère du néo-féminisme, mettant en scène une star issue d’une génération d’actrices qui se sont lancées en masse dans l’entreprenariat au tournant des années 2010 (Gwyneth Paltrow, Jessica Alba, Kate Hudson…) en bâtissant une activité prolifique faisant (pour une partie d’entre elles) la promotion d’un mode de vie privilégié et d’une certaine idée du bien-être et du développement personnel dont elles continuent d’être les ambassadrices via leurs sites, livres et réseaux sociaux. Ces stars ont été des fer de lance de ce que l’on appelle familièrement le mouvement girl boss (qui ne se limite pas aux célébrités reconverties), joli nom promouvant l’entreprenariat au féminin, qui ne cache pas nécessairement une réalité plus complexe et parfois moins reluisante comme l’analyse très justement la journaliste et essayiste Sophie Gilbert dans son essai Girl on Girl.

Au sein de ce groupe d’actrices entrepreneuses, Reese Witherspoon occupe cependant une place assez particulière puisque, bien avant de vendre des théières, carnets et serviettes de tables via des partenariats dans le cadre de la partie « art de vivre » de son club de lecture en ligne, elle a créé sa première société de production, Pacific Standard, puis Hello Sunshine, pour promouvoir les fictions féminines dans toute leur diversité à l’écran, et en rémunérant justement les femmes, présentes à toutes les étapes de production. En visant le succès, évidemment puisque son but était de montrer à Hollywood que les histoires de femmes peuvent être pertinentes et continuer à faire recette, donc être tout à fait rentables.

Il n’est donc pas surprenant que plusieurs de ses productions, tout en parlant en partie à la génération qui a grandi dans les années 90-2000, se penche sur cette période avec un certain recul. A ce titre, Elle corrige le tir par rapport à ce qui pouvait être perçu comme des maladresses du film de 2001 et propose une vision plus fine et nuancée des choses sans renier pour autant sa fibre néo-féministe, qui demeure et fait aussi partie de son charme. Mais sous le vernis, la série prend aussi en compte ce que les années 90-2000 avaient « loupé » ou passé sous silence, dont la condescendance par rapport aux classes populaires.

Dans La revanche d’une blonde, le personnage de l’esthéticienne de la classe populaire jouée par Jennifer Saunders était sympathique, mais aussi, dans une certaine mesure, infantilisé et littéralement « sauvé » par Elle. La série semble l’avoir relevé, et montre rapidement comment la volonté sincère du personnage de vouloir rendre service à son prochain se retourne parfois contre ses meilleures intentions et cause des problèmes – comme faire renvoyer la secrétaire du lycée qui avait du mal à joindre les deux bouts en étalant sur la place publique ses actes de générosité contraires au règlement intérieur pour convaincre ses camarades de lui donner de l’argent pour l’aider.

Un autre aspect intéressant du film est que le personnage de Elle Woods est ouvertement sentimental, mais que cela n’est jamais montré comme une faiblesse. Même quand le film montre explicitement que l’héroïne est tombée amoureuse d’un homme qui ne la mérite pas, La revanche d’une blonde évite toute morale cynique et facile qui voudrait que, pour pouvoir s’épanouir personnellement et professionnellement, Elle rejette son sentimentalisme d’antan pour devenir une avocate endurcie ou célibataire. C’est plutôt la tendance du personnage à se sous-estimer qui lui a fait défaut en fin de compte, et pas son caractère fleur bleue.

la revanche d'une blonde avec reese witherspoon la vidéo d'admission d'elle woods à la fac de droit d'harvard

Retourner voir Legally Blonde en salles cet été ? Pas d’objection

Au final, revoir La revanche d’une blonde 25 ans plus tard est une expérience à la fois étrange et plaisante.

Etrange, car le temps a passé mais qu’on replonge avec une facilité confondante à cette époque du début des années 2000 en regardant le film, à la manière d’une time capsule réconfortante, qui nous fait également prendre conscience à quel point cette époque a forgé notre culture et une partie de nos références et de notre vision des choses quand on est né entre le milieu des années 80 et le début des années 90.

Plaisante, car le film a plutôt bien vieilli, se révèle toujours aussi drôle et pétillant et que ses scènes-cultes font toujours mouche, comme la vidéo de motivation de Elle Woods pour convaincre le jury de l’admettre à Harvard, dont la diffusion est suivie des délibérations de ce même jury qui l’accepte selon des critères d’ouverture et d’inclusivité. La réalisation de Robert Luketic (dont il s’agissait du premier long-métrage), tout en restant celle d’une comédie de studio grand public cochant toutes les cases du cahier des charges, est dynamique et sait jouer sur le découpage pour faire de Elle Woods une héroïne mythique et donner plus de poids aux gags et répliques du film. Quant au montage, il apporte un vrai dynamisme à l’ensemble sans que le film semble survoler quoi que ce soit, tandis que la B.O. emballe joliment le tout.

Au casting, aux côtés de Reese Witherspoon, on retrouve également des acteurs qui se sont par la suite distingués ailleurs, comme Luke Wilson, à l’affiche la même année de La famille Tennenbaum de Wes Anderson ou encore Selma Blair, déjà remarquée dans Sexe Intentions, et que l’on retrouvera notamment dans les Hellboy de Guillermo Del Toro, ou encore Ali Larter, qui sera rendue célèbre par son rôle de super-héroïne double dans Heroes. Victor Garber, lui, était déjà connu pour Titanic et deviendra la même année le père de Sydney Bristow dans la série de J.J. Abrams Alias.

On ne boude du coup pas notre plaisir face à cette invitation surprise de redécouvrir La Revanche d’une blonde en salles – s’il ne passe pas à côté de chez vous, sachez que vous pouvez le retrouver sur la plateforme de streaming SOONER cet été. La série prequel Elle sur Amazon Prime, elle, faisait partie des bonnes surprises que l’on n’attendait pas au-delà du simple effet nostalgie, mais on vous en parlera un peu plus dans une critique à part.

Article écrit par

Cécile Desbrun est une auteure spécialisée dans la culture et plus particulièrement le cinéma, la musique, la littérature et les figures féminines au sein des œuvres de fiction. Elle crée Culturellement Vôtre en 2009 et participe à plusieurs publications en ligne au fil des ans. Spécialiste de la femme fatale dans l'œuvre de David Lynch, elle effectue également un travail de recherche approfondi sur les artistes américaines Tori Amos et Taylor Swift. Directrice de publication du site, elle en corrige également les articles, au-delà de leur validation.

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