[Critique] Notre salut : « Life is Life » sous le régime de Vichy

article coup de coeur

Caractéristiques

  • Titre : Notre salut
  • Réalisateur(s) : Emmanuel Marre
  • Scénariste(s) : Emmanuel Marre
  • Avec : Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Harpo Guit, Mathilde Abd-El-Kader, Mathieu Perotto, Jean-Baptiste Marre, Manon Kneusé, Florian Surrier...
  • Distributeur : Condor Distribution
  • Genre : Historique, Drame
  • Pays : France
  • Durée : 2h39
  • Date de sortie : 30 septembre 2026
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  • Note du critique : 9/10
★★★★★
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Présenté en compétition officielle au dernier Festival de Cannes, où il a remporté le prix du Meilleur Scénario, Notre salut d’Emmanuel Marre raconte l’histoire d’Henri Marre, un homme ordinaire et sans envergure nourrissant des ambitions politiques qui va se faire embaucher au sein de l’administration sous le régime de Vichy, gravissant peu à peu les échelons à coups d’excès de zèle, jusqu’à devenir un rouage au sein d’une machine bureaucratique implacable, entraînant avec lui sa famille.

Un film sur la collaboration qui se concentre sur l’administration au sein du régime de Vichy donc, mais aussi, plus particulièrement, sur les techniques de management puisque Henri Marre, qui avait écrit le traité politique « Notre salut” autour de l’efficacité managériale, se trouve en position de supérieur hiérarchique dirigeant de “petites mains” chargées d’effectuer des classifications parmi des travailleurs et des chômeurs, mais aussi de transmettre des listes sur des Juifs et certaines catégories de citoyens à la police de Vichy.

Un nouveau film sur l’administration… sous Vichy

Le sujet du management au sein du monde du travail n’est évidemment pas étranger à Emmanuel Marre, qui avait réalisé les films de fiction Ceux qui travaillent (2019) et Rien à foutre (2021) sur ces mêmes sujets. Ici, l’Histoire de France vient nourrir la réflexion politique et sociétale et petite et grande histoire se mêlent intimement puisque, sans pour autant livrer à 100% ce que l’on pourrait qualifier de “biopic”, le réalisateur s’est ouvertement inspiré de l’histoire de ses arrières-grands-parents et de leur correspondance durant la guerre, transmise par une tante. Son aïeul Henri Marre a ainsi bel et bien écrit le traité “Notre salut” et travaillé pour le régime de Vichy.

Dans Notre salut, Emmanuel Marre s’interroge ainsi sur la manière dont un homme ordinaire aux ambitions frustrées s’aveugle et persiste dans son aveuglement malgré les événements qui se déroulent autour de lui.

swann arlaud dans le rôle d'henri marre dans le film notre salut d'emmanuel marre

La collaboration vue de l’intérieur

Dès la scène d’ouverture, Notre salut ne ménage pas son personnage principal, interprété par un Swann Arlaud toujours aussi convaincant, qui se glisse cette fois-ci dans la peau d’un homme qui est l’antithèse du héros de L’Etabli, autre film social basé sur des faits réels, dans lequel il incarnait un professeur de lycée bourgeois et militant communiste qui s’infiltrait en tant qu’ouvrier dans une usine Citroën à la fin des années 60 afin d’encourager la révolte des travailleurs exploités.

Le film s’ouvre ainsi sur une triste fête, alors que Pétain vient d’accéder au pouvoir et que le sentiment de défaite semble écrasant pour tous, sauf pour Henri Marre qui, tout en critiquant Hitler et sa politique, au sujet desquels il prétend être intraitable, se réjouit de l’instauration du régime de Vichy qui permettra selon lui à la France de relever la tête et de retrouver sa fierté, tout en faisant l’apologie du maréchal Pétain. Un homme vient alors lui parler et se moque de manière à peine voilée de lui, en lui disant en substance qu’il est soit sincère et convaincu et donc très con, soit qu’il joue un double jeu et qu’il devrait dans ce cas-là faire preuve d’un peu moins de zèle dans son rôle s’il souhaite ne pas attirer les suspicions.

Évidemment, on aura tôt fait de se rendre compte que Henri Marre est en effet très premier degré. Le personnage est un pur opportuniste, qui pense ne pas adhérer à l’idéologie fasciste alors même que son traité politique, qu’il se représente comme un combat révolutionnaire, avant-gardiste et idéaliste, va clairement dans le sens du régime de Vichy et d’une dérive fasciste. Comme l’a mis en avant le réalisateur lors de la promotion du film, le personnage est avant tout aveuglé car il confond “son sort personnel avec celui du pays” – d’où ses frustrations et son impression de ne pas avoir pu obtenir plus tôt ce qui lui était dû, lui qui pense être fait d’une “autre étoffe” et sera prêt à toutes les compromissions pour pouvoir assurer son statut et le maintenir.

Dès la scène où il va à la rencontre d’un haut fonctionnaire, il apparaît clairement qu’Henri Marre se présente comme un véritable yes man prêt à tout pour se faire engager. En cela, le réalisateur ne fait absolument rien pour nous le rendre sympathique et le fait qu’il apparaisse comme “hors sol” et déconnecté des réalités n’est jamais montré comme une excuse. En cela, l’approche de Notre salut est diamétralement opposée à celle du film Les rayons et les ombres de Xavier Giannoli.  L’approche de Marre est également intéressante en cela qu’elle traite de la « banalité du mal » tout en ayant une approche très différente du Zone of Interest de Jonathan Glazer, où les personnages de S.S. ne pouvaient être vus que comme des monstres au sang-froid et à l’apathie inhumaines. Ici, les personnages pourraient être Monsieur et Madame Tout le Monde.

l'administration du régime de vichy sous l'occupation dans le film notre salut avec swann arlaud

Violence ordinaire d’un système coercitif

Ce qui fait de Notre salut un film particulièrement fort et marquant, c’est qu’il interroge un système oppressif et coercitif de l’intérieur et observe comment ce système attire à lui des individus ou parvient à les soumettre, grâce à quels biais, rhétorique et méthodes. Ce système est l’administration du régime de Vichy bien sûr, mais, à travers lui, grâce à une écriture particulièrement affutée, Emmanuel Marre en profite pour établir de manière subtile mais lisible des échos avec la période politiquement et économiquement troublée que nous vivons. Le film montre comment l’outil bureaucratique peut être dévoyé et permettre une dérive autoritaire que les institutions étatiques sont supposées empêcher…

“Je ne vous demanderai jamais d’enfreindre la loi”, dit l’un des personnages de manière “rassurante”, avec beaucoup de solennité. Les répliques du film jouent beaucoup avec une rhétorique administrative poussée dans ses retranchements, où l’on feint de ne pas dire ce que l’on dit et où l’on trouve toujours des formulations propres et conventionnelles pour dire des choses violentes ou moralement douteuses afin d’étouffer les doutes des fonctionnaires et aller au-delà de leurs barrages moraux et éthiques. A chaque fois, l’accent est mis sur le respect de la loi et des procédures administratives tandis que le langage sert de plus en plus d’une arme rendant les choses de plus en plus abstraites pour les petites mains au sein des bureaux – mais aussi leurs supérieurs.

De manière intéressante, Emmanuel Marre a engagé de nombreux acteurs non professionnels pour jouer les collègues d’Henri. Le réalisateur est allé chercher de véritables patrons de PME, mais aussi de hauts fonctionnaires, qui ont eux-mêmes participé aux dialogues, qu’ils ont enrichi de leurs propres suggestions de vocabulaire et tournures rhétoriques. Et, tout à fait clairement, la qualité d’écriture du film et des dialogues en particulier est remarquable d’un bout à l’autre.

Le régime de Vichy et la lutte contre les chômeurs

Derrière l’ironie glaçante dont il fait preuve, Notre salut est aussi un film historique d’une grande rigueur, qui évoque des faits réels assez peu connus (pas de cette manière-là, du moins), ce qui nous rappelle à quel point le régime de Vichy reste peu représenté à l’écran, comme le soulignait justement la critique de nos confrères du Monde. Souvent, c’est la collaboration de citoyens ordinaires que le cinéma français met en avant ou bien l’Exode, comme dans Monsieur Batignolle ou En mai fais ce qu’il te plaît.

Ainsi, le film d’Emmanuel Marre évoque montre le fonctionnement du Commissariat à la Lutte Contre le Chômage, qui était basé à Limoges – l’équipe du film a d’ailleurs tourné dans le bâtiment qui abritait les locaux durant l’Occupation. Et qui, sous couvert de lutter contre le chômage, luttait avant tout contre les personnes sans emploi, au sujet desquelles des classifications étaient établies, avant d’aboutir à des listes directement transmises à la police de Vichy… qui aboutirent, comme on le sait, à la déportation de Juifs, mais aussi de certaines catégories de personnes identifiées et suivies par l’administration.

On retrouve aussi, à travers les dialogues, tout un discours sur la priorité donnée aux travailleurs français, et au cours desquels le terme de “parasites” est employé à plusieurs reprises. Toute ressemblance avec un certain contexte actuel n’est donc absolument pas fortuite.

A un moment donné, un personnage va jusqu’à dire “C’est des questions un peu idéologiques. Je vous demande de les mettre de côté.” Une réplique qui dit déjà tout de l’hypocrisie morale de l’époque. On entend beaucoup de choses autour des statistiques, de l’évaluation, du classement des travailleurs et des personnes sans emploi. Lors d’une séquence, on fait passer des examens médicaux à des chômeurs considérés comme difficilement employables afin d’évaluer leur santé physique pour voir vers quel camp de travail on peut les acheminer, tout en essayant de faire passer ça pour une opportunité.

La violence administrative et étatique est glaçante d’un bout à l’autre et l’enrobage rhétorique ne fait que renforcer son impact. En cela, on peut faire un parallèle avec L’Étranger d’Albert Camus, qui a récemment été adapté par François Ozon, et évoquait l’outil bureaucratique utilisé comme outil de coercition et de déshumanisation progressive.

Évidemment, le personnage principal, qui avait écrit un “traité politique” autour de l’efficacité managériale et de la productivité, ne remettra à aucun moment donné ce système, même lorsque un reste de conscience et son sentiment de sympathie personnelle le pousse à prendre la défense d’un collègue dans le collimateur de sa hiérarchie car il s’est mis à mal faire son travail, voire à faire double jeu car il ne peut plus accepter la situation.

sandrine blancke et swann arlaud dans le film notre salut

Correspondance d’un couple en plein déni

Le déni des personnages est évidemment au centre du film d’Emmanuel Marre, qu’il s’agisse de celui d’Henri, mais aussi de son épouse, Paulette qui passe de plaintive face à l’absence de son époux et à la situation économiquement difficile dans laquelle il place sa famille dans sa quête de gloire et de reconnaissance, à absolument ravie de la sécurité matérielle et du statut social qu’il finit par leur procurer, même si, des deux, elle reste la plus lucide, et de loin. C’est ainsi sa voix à elle que nous entendons en voix-off.

Le réalisateur a fait ce choix narratif pour mettre en scène les lettres échangées par ses arrières-grands-parents durant la Seconde Guerre Mondiale. Les mots de Paulette tentent de mettre son époux face à ses responsabilités et, évidemment, elle n’est pas à l’abri de tout reproche pour autant puisque c’est aussi pour regagner son respect qu’il redouble de zèle à partir du moment où il obtient un emploi. Lors du dernier acte, la débâcle du régime de Vichy et la débâcle du couple sont ainsi mises en parallèle, ce qui est cohérent pour un film s’intéressant à un personnage déterminé à lire sa destinée et son histoire à l’aune de l’histoire de son pays, quand bien même cela le pousse à s’illusionner.

swann arlaud dans le film notre salut d'emmanuel marre

Une approche documentaire pour un film historique vivant

Enfin, au-delà de son écriture aussi précise qu’incisive et des performances irréprochables de ses comédiens, Notre salut brille par sa réalisation et ses partis pris esthétiques, qui rendent son propos d’autant plus percutant.

Le film d’Emmanuel Marre nous fait vivre le régime de Vichy de l’intérieur sans jamais sombrer dans la complaisance émotionnelle ou esthétique (piège typique qui n’a pas épargné certains essais en la matière) et adopte une approche documentaire tout en s’autorisant des anachronismes dans l’utilisation de la musique.

Le film a ainsi été tourné en lumière naturelle avec une caméra Bolex digitale de manière à recréer la texture et le grain du 16mm d’époque. L’utilisation du flash lors de scènes de transition percutantes se déroulant lors de fêtes et d’événements mondains est à la fois marquante et étonnante, car elle parvient à être fidèle historiquement à certaines prises de vue brutes filmées par les équipes d’actualités dans les années 40, tout en semblant souvent très moderne et anachronique car la réalisation, la lumière et le cadrage des plans de ces scènes rappelle les photographies de l’Amérique underground des années 60-70, comme certains clichés de Nan Goldin. Cela interpelle le spectateur et casse toute identification avec les personnages qui, eux, s’imaginent être plus malins et intelligents que les autres puisque le contexte décrit est tout sauf progressiste et avant-gardiste. La première scène du genre, sur fond de new wave, met ainsi en réalité en scène l’état d’esprit “gueule de bois” des débuts du régime de Vichy et la fête mondaine a tout de la petite sauterie destinée à essayer d’oublier la situation par tous les moyens.

Ce parti pris reviendra lors d’autres scènes de transition marquantes où des morceaux électroniques célèbres sont utilisés pour renforcer le décalage entre ses personnages “hors sol” et les événements de l’époque, qu’ils s’efforcent de ne jamais regarder en face, même quand les enfants adolescents du couple rentrent paniqués du lycée un jour car une de leurs camarades s’est fait arrêter en pleine rue. On ne verra ainsi jamais la guerre ni les arrestations, les déportations, et le film est fait de ces mêmes ellipses que le réalisateur dit avoir retrouvées au sein de la correspondance de ses arrières-grands-parents.

Dans l’une des scènes, on assiste à un montage d’archives filmées réelles au rythme du célèbre et très footballistique “Life is Life” et, lors d’une autre scène marquante, les comédiens exécutent une étrange et ridicule chorégraphie au son d’une musique de type new wave. On aurait pu penser que la chorégraphie de ce passage surréaliste – impression renforcée par la réalisation et le montage – avait été entièrement inventée par l’équipe du film pour renforcer le fait que les personnages sont déconnectés des événements, mais il s’agit bien d’une véritable chorégraphie d’époque, dont les images ont été archivées par l’INA.

Le film possède aussi des passages beaucoup plus intimistes et, que ce soit lors des scènes administratives ou des scènes où nous sommes dans l’intimité du couple, Emmanuel Marre reste toujours au plus près des personnages. L’image et la tonalité se font plus sensibles et émotionnelle lorsque Paulette s’adresse à son époux à travers ses lettres mais, là encore, le réalisateur n’excuse pas son aïeule pour autant puisque, d’un bout à l’autre, persiste le sentiment d’un gâchis face à des personnages qui s’étaient déjà perdus avant même la guerre. Et le film de mettre en avant comment le sentiment d’échec personnel des personnages nourrit leurs frustrations qui deviennent le moteur de leur aveuglement consenti.

Un film français dérangeant mais essentiel

Au final, Notre salut n’est à aucun moment un film “confortable”. Le film d’Emmanuel Marre se frotte frontalement au tabou qu’est le régime de Vichy sans jamais détourner le regard ni faire preuve de complaisance et, s’il fait volontairement écho avec notre époque troublée actuelle, l’écriture du film ne tombe jamais dans la facilité de surligner son propos à l’excès car elle fait preuve d’une grande rigueur et sait faire confiance à l’intelligence du spectateur.

Les partis pris esthétiques et musicaux du film permettent de rendre le tout intelligible tout en appuyant là où ça fait mal sans provocation gratuite. Ils évitent aussi au spectateur de se sentir pris en otage émotionnellement avec ses personnages sans lui prémâcher le travail pour autant puisque la dépiction très réaliste et rigoureuse de l’outil bureaucratique est d’une véritable violence. Le film ne cherche d’ailleurs jamais à nous protéger de celle-ci.

Un film historique qui est aussi un film politique et engagé donc, qui montre qu’un système totalitaire n’est pas que le fait d’une idéologie particulière (ici, le nazisme), mais trouve avant tout ses fondements autour d’un système capitaliste poussé dans ses retranchements, où l’obsession pour l’efficacité managériale et la productivité pousse à la “rationalisation des ressources”, même quand celles-ci désignent des êtres humains que l’on va peu à peu déshumaniser avant même que le pire ne survienne. Un film qui fait mal, clairement, mais essentiel aujourd’hui.

[Critique] Notre salut : « Life is Life » sous le régime de Vichy

Article écrit par

Cécile Desbrun est une auteure spécialisée dans la culture et plus particulièrement le cinéma, la musique, la littérature et les figures féminines au sein des œuvres de fiction. Elle crée Culturellement Vôtre en 2009 et participe à plusieurs publications en ligne au fil des ans. Spécialiste de la femme fatale dans l'œuvre de David Lynch, elle effectue également un travail de recherche approfondi sur les artistes américaines Tori Amos et Taylor Swift. Directrice de publication du site, elle en corrige également les articles, au-delà de leur validation.

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