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Mardi 9 Février a eut lieu la deuxième rencontre littéraire (après la première consacrée à Boualem Sansal) organisée par la Fondation Alliance Française, qui a pour but tous les mois de faire une conférence autour d’un auteur francophone. Le mois de Février était tourné vers Dany Laferrière dont le livre Mythologies Américaines vient de paraître aux éditions Grasset, regroupant quelques uns de ses plus grands succès. Il est intéressant de noter que pour la première fois cette rencontre fut capturée pour être rediffusée dans toutes les Alliances Françaises. L’occasion de revenir sur une biographie mouvementée et une bibliographie surprenante et percutante.

Né en 1953, Windsor Klébert Lafferière (qui prendra au bout de quelques années le nom de Dany Lafferière) doit très vite être confronté à un pays instable politiquement : Haïti. Son père, également nommé Windsor Lafferière, est maire de Port-au-Prince. Lorsque François Duvalier « Papa Doc » prend le pouvoir, il part en exil, laissant sa femme et son très jeune fils partir vivre à Petit Goâve auprès de la grand-mère de Dany, femme très importante dans sa vie. Et rapidement, dans son histoire, la place des femmes est abordée : en cette période de dictature haïtienne, il décrit sont enfance comme très heureuse, son père étant remplacé par « une flopée de femmes » (mère, grand-mère, tantes). En un sens ces femmes lui ont évité de ressentir les difficultés qui pesaient sur le pays et sur sa famille (puisque son père était un opposant politique en exil). Pourtant, Dany Laferrière évoque douloureusement une question très personnelle et familiale dans L’énigme du retour : la mort de son père absent. L’auteur a essayé de le contacter mais son père n’a pas voulu le voir, préférant nier tout son passé douloureux. A son enterrement, Dany Laferrière évoque son retour en Haïti et les différences entre ses souvenirs et la réalité, très distincts ; un roman très personnel bien que (comme son appellation l’indique) romancé. Après cela lui viendra l’envie d’écrire suite à une réflexion de François Sagan : « l’amour est tellement beau que, quand la vieillesse arrivera, je paierai pour en avoir ». Pour un écrivain le thème est tout trouvé : l’amour contre de l’argent en Haïti. Laurent Cantet (connu en particulier pour Entre les murs) adaptera le livre dans un très beau film avec Charlotte Rampling en 2005 : Vers Le Sud.

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Un an après le tremblement de terre de janvier 2010 qui a ravagé son pays, Dany Laferrière publie un nouveau livre : Tout bouge autour de moi. Il ne l’a pas voulu comme un roman mais comme un carnet de route, observant plutôt qu’interrogeant. Ce livre n’était pas initialement prévu mais deux raisons l’ont poussé à le publier ; tout d’abord en voyant un évangéliste américain parler de malédiction sur le peuple haïtien, notre auteur s’est senti d’intervenir pour contrer les superstitions. Comment peut-on être maudit et victime à la fois ? Ensuite Dany Laferrière voulait tester ses qualités intrinsèques d’écrivain, il a donc décidé d’écrire un journal relatant cette catastrophe car « un narrateur ne meurt jamais ». Il en tirera une définition pour Haïti : si toutes les maisons sont détruites, la pierre n’a pas résisté à la violence des chocs sismiques mais dès le lendemain les gens sont dans les rues, la nécessité de la vie les remet dans leurs habitudes.

Dany Lafferière est un auteur atypique, que ce soit dans son style (par proses pour certains ouvrages, toujours bref dans son phrasé) ou par son attitude. Il nous en donne encore la preuve lorsqu’il dénonce une forme d’hypocrisie chez les écrivains qui disent écrire pour eux. Il revendique son côté commercial, racontant avec humour ses débuts quand il appelait les librairies pour leur demander son propre livre ; ainsi les libraires pensaient qu’il était très demandé et finissaient par le mettre en avant sur leurs étalages ! Dany Laferrière estime que cette lucidité sur son métier est ce qui lui permet d’être libre, de ne pas dépendre d’une maison d’édition puisqu’il s’est fait tout seul. Et, au final, c’est surement cette liberté qui permet à cet auteur d’écrire ce qu’il veut, sur des thématiques parfois sulfureuses ou inédites avec talent. Et c’est ainsi qu’il est récemment entré à l’Académie Française, premier écrivain ne possédant pas la nationalité française, mais qui a bien sa place parmi les Académiciens.