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[Critique] La Jeunesse de Mickey — Tébo

image couverture la jeunesse de mickey tébo éditions glénatAprès deux premiers albums au charme rétro particulièrement réussis (Mickey’s Craziest Adventures et Une mystérieuse mélodie), les éditions Glénat publient aujourd’hui une nouvelle bande-dessinée originale de Mickey conçue par un auteur francophone renommé. Après Lewis Trondheim, Nicolas Keramidas et Cosey, c’est donc au tour de Tébo de se frotter à la souris aux grandes oreilles avec La Jeunesse de Mickey, où il imagine l’impensable : Mickey, devenu vieux et sourd de la feuille, raconte ses plus grandes aventures à son petit-fils !

Un Mickey facétieux et impertinent

Dès les premières planches, où “Pépé Mickey” utilise un vocabulaire assez éloigné de celui du personnage que l’on connaît, le ton est donné : Tébo va dépoussiérer l’univers Disney et démystifier son plus fidèle représentant, imprimant sa patte et son humour tout en s’appuyant sur l’héritage des studios de l’oncle Walt. Au-delà du fait que Mickey n’avait jusque-là jamais pris une ride en près de 90 ans d’existence, l’auteur d’Alice au pays des singes revient au côté farceur voire sadique du personnage mis en avant dans certains des tous premiers courts-métrages, avant qu’il ne devienne une icône intouchable de l’Amérique qui obligea Walt Disney à faire de lui un modèle de vertu et à reporter ses caractéristiques les plus impertinentes sur Donald, apparu en 1934. Il prend ainsi cet aspect trop souvent oublié du personnage et le pousse à fond, tout en conservant une part de l’ingénuité qui a fait de Mickey un héros aussi populaire. Le résultat est aussi drôle qu’efficace : mi-ange mi-démon, la petite souris change parfois radicalement de comportement d’une case à l’autre, n’hésitant pas à user de la force face aux personnages osant résister à sa politesse légendaire.

Tébo joue beaucoup de cette tension entre “bon” et “mauvais” Mickey, utilisant finement l’image que nous nous faisons du personnage pour surprendre le lecteur. Ainsi, tout en faisant de son Mickey un héros facétieux et impertinent, et un grand-père un peu lourdingue, voire mythomane, Tébo reste dans les limites de la bienséance, en imaginant par exemple que la petite souris a été trafiquant de chocolat durant la Prohibition ou encore que le seul revolver qu’il possède tire de la mayonnaise. Il joue également malicieusement du décalage lorsque Pat Hibulaire lance à Mickey, qui vient de commander dans un saloon un chocolat chaud à lui défriser les moustaches : “Alors ballerine, on joue aux durs en buvant un chocolat chaud dans un saloon ?” 

Du western à la Première Guerre Mondiale

image planche double page western la jeunesse de mickey tébo glénat
La double page de la première histoire de “La Jeunesse de Mickey” de Tébo.

Ce genre de gags, reposant sur un renversement particulièrement efficace des codes, fonctionne très bien et Tébo explore de la sorte cinq univers différents, allant du western à la conquête spatiale, en passant par le Chicago de la Prohibition, les marais du Bayou ou encore la Première Guerre Mondiale. Si plusieurs courts-métrages de Mickey reprennent clairement les codes du western, et que les héros imaginés par Disney ont déjà exploré l’espace dans un certain nombre de bandes-dessinées, Mickey soldat tient en partie de l’invention de la part de l’auteur puisque Walt Disney s’est toujours refusé à utiliser véritablement son héros, aussi vertueux qu’optimiste, pour des films de propagande militaire au moment de la Seconde Guerre Mondiale, par exemple ; cet honneur reviendra à Donald et Pluto.

Cependant, dans le court-métrage de 1929 The Barnyard Battle, Mickey participe à la “guerre” des souris contre les chats, représentés à la manière des soldats de l’Empire allemand durant le Première Guerre Mondiale, avec leurs casques à pointes, tandis que des références sont également faites à la Guerre de Sécession qui déchira l’Amérique de 1861 à 1865. Sans oublier qu’une photo au mur aperçue furtivement à la fin de Out of the Frying Pan, Into the Firing Line (1942) montre un Mickey soldat au garde à vous et souriant, ce qui, bien entendu, dégageait une idée patriotique forte bien qu’aucun dessin Disney de l’époque évoquant la guerre ne tourne autour de Mickey à proprement parler.

Une BD tout en mouvement, au trait burlesque

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Mickey affronte Pat Hibulaire pour sauver Minnie.

Venons-en enfin au dessin de cette bande-dessinée : Tébo adopte un trait vif et humoristique, très comic strip et cartoonesque, qui apporte un petit aspect caricatural et une bonne dose d’impertinence. L’apparence de Mickey, Dingo ou Pat Hibulaire est donc bien différente de celle que l’on a pu voir dans les BD ou courts-métrages Disney, peu importe l’époque. Si l’on devait malgré tout rapprocher le Mickey de Tébo d’une des grandes époques de la souris aux grandes oreilles, on pencherait sans hésiter pour les années 1920 à 1930, où les traits du personnage tenaient davantage du burlesque.

Découpé en cinq petites bandes-dessinées représentant autant d’histoires de Pépé Mickey à son petit-fils Norbert, La Jeunesse de Mickey est également un véritable plaisir pour les yeux, Tébo s’amusant avec le format des cases et la composition au sein d’un découpage dynamique et astucieux. Pour chacune des histoires, on retrouve ainsi une première planche au look rétro tenant lieu de page-titre, avec une illustration en pleine page, mais aussi un dessin en double-page à la composition souvent assez complexe, qui intervient à un moment-clé du récit et nous donne l’impression de plonger dans l’album. Ce sera par exemple le déraillement d’un train, Mickey la tête dans l’eau d’un lac dans le bayou ou encore poursuivant Pat Hibulaire dans une usine de chocolat. Dans ce dernier cas, la petite souris et son ennemi juré sont représentés dans des positions successives, de sorte que l’on peut suivre, d’une page à l’autre, leur course-poursuite et le chemin périlleux emprunté par Mickey pour surprendre son adversaire. Cet artifice propre à la bande-dessinée, qui joue sur le mouvement et le côté cartoon, nous donne ainsi, d’une certaine manière, l’impression de voir un petit film animé se dérouler sous nos yeux en une seule grande illustration.

La Jeunesse de Mickey est donc une nouvelle réussite pour cette belle collection de Glénat rendant hommage à l’héritage de la célèbre souris et son histoire. Impertinent tout en s’appuyant sur l’univers Disney pour mieux jouer avec ses codes et surprendre le lecteur, l’album de Tébo ne donne certainement pas dans l’hommage figé, ce qui est une très bonne chose. Si représenter Mickey en grand-père lourdingue a tout du sacrilège à première vue, ce prétexte lui permet de revisiter avec humour l’histoire du personnage, tout en se rapprochant de l’esprit burlesque des premiers dessins Disney, où la petite souris pouvait se montrer bien plus facétieuse, voire sadique, assez loin de l’image polissée que l’on en a gardée. L’album, tout en ayant la patte distinctive de Tébo et sa personnalité, rappelle aussi la modernité de l’univers de Mickey, et la capacité du personnage, véritable star de bande-dessinée, mais également de cinéma dans ses “jeunes” années, à se fondre dans n’importe quel univers, du western à la science-fiction, en passant par à peu près tous les décors d’aventures possibles et imaginables. En cela, La Jeunesse de Mickey est un bien bel hommage, dressant un pont entre la bande-dessinée contemporaine et celle d’hier.

La Jeunesse de Mickey de Tébo, Glénat, sortie le 26 octobre 2016, 80 pages. 17€

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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