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[Critique] Coeur de loup — Katherine Rundell

image couverture coeur de loup katherine rundell gallimard jeunesseUne valeur montante de la littérature jeunesse

Jeune auteure anglaise de 29 ans encore relativement peu connue en France, Katherine Rundell a été remarquée en 2013 avec le roman jeunesse Le ciel nous appartient, qui suivait les aventures d’une orpheline et son mentor sur les toits de Paris et pour lequel elle a été récompensée du Prix Sorcières en 2015. Soutenue par Philip Pullman, l’auteur de la célèbre trilogie A la croisée des mondes, qui voit en elle une future grande, l’écrivaine possède un style fluide, simple et évocateur à la fois, traçant les contours d’un univers bien à elle, aux caractéristiques intemporelles, quelque part entre la fable et le conte.

Après Le ciel nous appartient et deux premiers romans encore inédits chez nous se déroulant au Zimbabwe, où elle a passé son enfance, Coeur de loup nous emmène aux confins de la Russie prérévolutionnaire, aux côtés de Feodora, une petite fille ayant grandi auprès des loups, que de riches aristocrates confient aux bons soins de sa mère, Marina, lorsque l’instinct de ces bêtes, élevées comme des « animaux de compagnie », reprennent le dessus. La superstition voulant que tuer un loup porte malheur, les riches propriétaires apportent les loups à cette femme isolée et sa fille afin de les réadapter à la vie sauvage avant de leur rendre leur liberté. Lorsque le général Rakov, dirigeant l’armée du tsar, capture Marina suite à un incident impliquant un loup, la petite fille se lance à sa recherche pour la délivrer, accompagnée des loups et d’un jeune soldat avec lequel elle s’est liée d’amitié. La Révolution, alors en ébullition, ne va pas tarder à les rattraper…

Un beau conte dans la Russie prérévolutionnaire

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L’une des illustrations de Gelrev Ongbico pour « Coeur de loup ».

Si Coeur de loup se déroule à une époque plus ou moins définie historiquement (entre 1905 et 1917), l’absence d’indication temporelle précise au sein du roman instaure immédiatement une atmosphère intemporelle, renforcée par l’emploi du présent dans l’avant-propos, et l’utilisation du fameux « Il était une fois » en ouverture du premier chapitre, qui respecte en tous points les codes narratifs propres aux contes. Les superbes illustrations de Gelrev Ongbico, tout en clair-obscur, rappellent quant à elle les belles gravures des livres anciens et font plonger le lecteur d’autant plus facilement dans l’atmosphère mystérieuse et sauvage des paysages russes enneigés.

Katherine Rundell, qui a par ailleurs animé des ateliers d’écriture créative parallèlement à son doctorat de recherche, a expliqué avoir relu beaucoup de classiques de la littérature russe, ainsi que des essais historiques sur cette période charnière du pays, mais il ne faut pas nécessairement chercher dans ce quatrième roman une vision 100% réaliste de ce qu’était alors la Russie. L’ensauvagement par des maîtres-loups est ainsi une pure invention de l’auteure, bien que sa description détaillée et fort convaincante de cette pratique (qui existe bel et bien en Afrique, mais pour les lions) la rende parfaitement crédible dans le contexte décrit.

L’adhésion à l’intrigue, introduite de manière aussi simple qu’efficace, se fait ainsi de manière naturelle : au bout de quelques pages, le lecteur se trouve immergé de plein pied dans l’univers du roman, aux côtés de Feo, sa mère et les loups. Tout en conservant une impression de simplicité d’un bout à l’autre, l’écriture de Katherine Rundell révèle une véritable maîtrise de la narration, qui est la marque des meilleurs conteurs : pas de fioritures inutiles, chaque mot est à sa place, et l’auteure n’hésite pas à convoquer des images d’une belle force d’évocation lorsque cela est utile au récit.

Une héroïne au coeur sauvage

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Deux des loups accompagnant Feodora. Illustration : Gelrev Ongbico

On s’attache ainsi très vite à Feodora, sa personnalité obstinée, farouchement indépendante, et son âme sauvage qui n’est pas sans rappeler celle des loups, qu’elle considère comme ses compagnons. Cette histoire de fille aux loups en rappellera bien évidemment d’autres, réelles ou fantasmées, comme celle de Misha Defonseca, auteure de Survivre avec les loups, présenté comme une biographie lors de sa publication en 1997, et depuis condamnée à indemniser son éditeur après que son mensonge ait été révélé. Mais ce point de départ évoque aussi certaines légendes anciennes, qui ont souvent lié les femmes à la liberté et l’énergie indomptable du monde sauvage, ce que fait ici Katherine Rundell à travers une intrigue traitée de manière réaliste. La mère et la fille vivant dans une maison isolée, sans hommes, l’une transmettant son savoir à l’autre, fait aussi partie de ces motifs récurrents dans les contes et légendes, tous ces récits basés sur une tradition orale, que l’on se racontait au coin du feu en ajoutant ça et là de nouveaux détails.

En ajoutant le contexte prérévolutionnaire à la quête personnelle de son héroïne, Coeur de loup gagne peu à peu en ampleur et acquière la dimension d’une fable qui, par sa dimension symbolique, aurait pu se répandre à travers la population russe pour l’encourager à la révolte. L’histoire de cette petite fille défiant le plus puissant général au service du tsar, armée de son seul courage et d’une intelligence remarquable, possède ainsi « l’étoffe dont sont faits les contes », pour reprendre une expression du roman (basée sur l’expression anglo-saxonne « this is the stuff dreams are made of ») et Katherine Rundell utilise d’ailleurs cette dimension exemplaire pour faire de Feo une héroïne involontaire et réticente de la révolution balbutiante, dont le nom se répand comme une traînée de poudre à travers les villes et campagnes. Accusée par la propagande de l’armée d’être une enfant-sorcière, Feodora devient ainsi une figure mythique au sein même du récit, avant de se retrouver à la tête d’une armée d’enfants.

Un récit initiatique prenant

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Les trois loups endormis près de Feodora. Illustration : Gelrev Ongbico.

Avant cela,  la petite fille solitaire devra traverser son lot d’épreuves et d’obstacles, qui lui permettront de comprendre que l’alliance peut faire la force et que tous les hommes ne sont pas des prédateurs dont il vaut mieux se méfier. Un parcours typiquement initiatique, dont elle sortira grandie, tout en conservant ce lien si fort avec la nature et les animaux. Leçon de courage, véhiculant un message positif sur la force de la volonté, l’espoir et l’entraide malgré la noirceur de certains passages, Coeur de loup, comme tout bon conte, encourage le jeune lecteur à affronter sa peur, sans que cela soit appuyé. Dépourvu de ton moraliste, le roman condamne la violence des hommes, et confronte l’héroïne à celle qui l’habite. Tuera-t-elle, comme elle le clame, le terrible Rakov qui veut s’en prendre à sa mère et ses loups ? La narration prenante de Katherine Rundell nous pousse rapidement à croire que tout est possible, mais l’auteure reste toujours dans le cadre d’une littérature adaptée aux enfants à partir de 10 ans, sans pour autant faire l’impasse sur la violence de l’époque.

Immersive, l’écriture de l’auteure parvient à nous faire ressentir le froid des nuits russes et la précarité des conditions de vie de ses personnages. Surtout, elle décrit avec une grande impression de réalisme ces loups majestueux, élevés en captivité et qui retrouvent peu à peu leur instinct. Chacun d’entre eux possède une personnalité qui lui est propre, et le rapport qu’ils entretiennent avec Feodora donne toute sa force à Coeur de loup, qui réussira à tirer des larmes, non seulement aux enfants, mais également au plus blasé des adultes.

Coeur de loup de Katherine Rundell, Gallimard Jeunesse, sortie le 22 septembre 2016, 336 pages. 14,50€

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
/10

Réactions (4)

  1. Je suis complétement d’accord avec ton commentaire.
    J’ai beaucoup aimé cette sensation de complicité que nous présente l’auteur

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  4. Waouuh, ses livres sont géniaux ! Ils nous donnent vraiment l’impression d’être dans le livre! J’ai lu « le ciel nous appartient » et je suis entrain de lire  » coeur de loup »
    Un reel coup de coeur pour le premier et un coup de coeur en avance pour le deuxieme 😉
    Ces 2 livres (seuls que j’ai lu pour l’instant) révelent de la douceur, de l’amour, du courage, les personnages étaient très attachant !

    Chadooore !

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