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[Critique] Lettre à l’autre — Colette Bitker

image couverture lettre à l'autre colette bitkerLorsque l’art transcende le désir et le manque

Artiste-peintre née à Paris en 1929, désormais installée à Bruxelles, Colette Bitker a une longue carrière derrière elle, jalonnée de nombreuses expositions et de plusieurs monographies dédiées à son oeuvre. Ce Lettre à l’autre édité en novembre dernier aux Éditions Michel de Maule se distingue néanmoins de ces précédents ouvrages : mêlant dessins, peintures colorées et fragments de lettres, de poèmes, ce beau livre dévoile le dialogue intérieur de l’artiste à travers ces confessions à un Autre, un homme pour lequel elle semble avoir éprouvé un irrésistible coup de foudre, et dont on ignore, d’un bout à l’autre, s’il était partagé ou non, s’il a été vécu dans la « vraie vie » ou bien uniquement en songe, au sein d’un monologue intérieur ininterrompu que la peintre n’a cessé de poursuivre durant vingt ans afin de transcender cette passion à travers son art.

Rencontre d’un soir troublante et pleine de possibles ou liaison au long cours, marquée par le manque et l’absence ? Missives écrites pour elle-même, afin de se libérer d’un poids et combler le manque d’un impossible dialogue, ou bien envoyées ? Ces deux possibilités semblent tout à fait crédibles et peu importe, au fond, ce qu’il en est. Colette Bitker s’adresse à cette partie viscérale de nous-mêmes en quête d’absolue, qui rêve de l’impossible fusion avec l’être aimé et désiré, mais aussi d’être compris au-delà du possible ; un rêve d’amour qui viendrait rompre la solitude inhérente à notre condition, solitude que l’on peut ressentir quand bien même nous sommes avec quelqu’un.

L’homme comme muse et révélateur

Et puis, bien sûr, elle y parle de création et d’inspiration. Beaucoup. Dans Lettre à l’autre, par le biais de ces multiples fragments griffonnés un peu partout, elle invoque sa muse, une muse au visage masculin, toujours représenté de dos, présence charnelle qui insuffle une sensualité troublante à ses toiles et dessins. Sans visage, sans nom, il est à la fois source d’inspiration, destinataire et confident mutique et d’autant plus fiable qu’on se doute, à certains moments, qu’une bonne partie de ces missives ne lui ont sans doute jamais été envoyées.

Mais surtout, il est révélateur. Révélateur de désir en premier lieu, dont le trouble qu’il provoque chez l’artiste fait ressortir chez elle une sensualité tout à fait remarquable dans son oeuvre. Sa manière de représenter le corps féminin désirant est beau, sensible et troublant, et l’on sent ce besoin, cette envie de l’artiste de coucher sur la toile des sensations indescriptibles par les mots, ces derniers étant surtout là pour dire le manque, et l’aider à réfléchir à sa démarche. Ce manque, perceptible sur une petite poignée de toiles, devient évident lorsque les oeuvres de Colette Bitker sont mises en parallèle avec ses textes manuscrits, parfois écrits très petit, voire dans tous les sens. Ignorant tout des détails de la vie de l’artiste, le lecteur ne peut que se laisser entraîner, happer par les mots et ces peintures et dessins incroyablement sensoriels, en comblant les silences en creux par ses propres perceptions.

Lettre à l’autre est donc, vous l’aurez compris, un magnifique témoignage sur la création artistique, où le chaos et la solitude nés de l’amour et du désir accouchent d’une oeuvre belle et sensible. Cette solitude, nécessaire à l’artiste, Colette Bitker s’en sert pour sublimer ses sentiments et peindre avec d’infinies nuances ces sensations viscérales, que les mots échouent le plus souvent à retranscrire. Pourtant, ces fragments de poèmes et confessions intimes finissent par former un autoportrait touchant et mystérieux à la fois d’une artiste en pleine recherche.

En recherche d’une voie, peut-être, mais sans doute aussi, dans une certaine mesure, d’elle-même. En cela, cet Autre omniprésent est indispensable durant le cheminement de l’artiste, mais finalement secondaire. Sa décision d’interrompre ce dialogue intérieur, qui était devenu, avec le temps, davantage un monologue qu’un échange muet avec la Source dans laquelle puise chaque artiste, apparaît en ce sens logique et témoigne aussi de la volonté de la peintre de se renouveler, de donner un nouvel élan à une oeuvre qui aura ausculté avec une inspiration et une sensibilité certaine ces sujets universels que sont le désir et le manque.

Lettre à l’autre de Colette Bitker, Éditions Michel de Maule, sortie le 14 novembre 2016, 165 pages. 32€.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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