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[Critique] La vie sexuelle des soeurs siamoises — Irvine Welsh

image couverture la vie sexuelle des soeurs siamoises irvine welsh éditions au diable vauvert

Fitness, ton univers impitoyable

Après le prequel de Trainspotting, Skagboys, publié en France l’an dernier seulement, l’inimitable Irvine Welsh est de retour avec un huitième roman édité Au Diable Vauvert, La vie sexuelle des soeurs siamoises. Un titre provocateur laissant augurer une histoire bien barrée comme il en a le secret ; à ceci près que le titre est, en fin de compte, métaphorique.

Les vraies soeurs siamoises du roman restent en effet toujours à la périphérie de l’intrigue principale, et sont présentes par le biais des émissions télé voyeuristes que regardent les héroïnes, Lucy et Lena, avec une fascination quasi-morbide. L’écrivain écossais s’intéresse ici au milieu impitoyable du fitness en Floride, monde de frime, d’apparence, dominé par une discipline de fer et un mépris affiché envers le moindre bout de graisse. L’action se situe à Miami, où la coach fitness Lucy Brennan, la petite trentaine, maîtrise un jeune homme sur le point de tuer un homme sur un pont. La scène est enregistrée sur son smartphone par Lena Sorenson, artiste d’art contemporain bien en chair et mal dans sa peau qui s’empresse de remettre la vidéo aux médias, propulsant la jeune femme au rang d’héroïne du jour au lendemain.

Courtisée par les agents, producteurs télé qui veulent lui faire présenter un reality show ou encore par les paparazzi qui font le pied de grue devant son immeuble, Lucy se voit déjà en haut de l’affiche, mais sa vie ne va pas tarder à prendre l’eau lorsque les médias révèlent que l’homme qu’elle a sauvé était en réalité un pédophile. C’est alors que Lena, qui représente tout ce qu’elle déteste (obésité, manque d’assurance, dépendance émotionnelle), va refaire irruption dans sa vie et l’engager en tant que coach afin de perdre du poids et reprendre sa vie en mains. Lucy l’autoritaire jusqu’au-boutiste va prendre sa mission un peu trop au sérieux, et une curieuse relation, faite de rapports de force mêlés de fascination, ne va pas tarder à s’instaurer entre ces deux femmes que tout oppose en apparence…

Satire d’une Amérique schizo

Dès les premières lignes de La vie sexuelle des soeurs siamoises, Irvine Welsh plante le décor et surtout son « héroïne », Lucy, qui est la narratrice d’une partie du roman : dotée d’une assurance qui confine à la prétention et d’un langage de charretier, elle affiche un mépris tranquille envers ses pairs qui est l’apanage des personnes qui ne doutent de rien, et surtout pas d’elles-mêmes. L’écrivain commence par dresser le portrait de Lucy et ses différents personnages en les présentant comme des stéréotypes qui s’assument comme tels, de la coach de fitness obsédée par la malbouffe et les calories au culturiste vantard à l’ego suffisamment fragile pour lui rendre désirable quiconque s’intéresse un tant soit peu à lui, en passant par la petite grosse collante en admiration béate devant une femme mince et arrogante qu’elle ne tarde pas à prendre comme modèle. Il y aurait suffisamment de blagues cruelles et de phrases choc disséminées par Welsh tout au long de ces 500 pages pour remplir l’équivalent de plusieurs articles, nous nous contenterons donc de cet extrait ayant Lucy pour narratrice afin de vous donner un aperçu du ton :

—Eh bien on a du pain sur la planche pour vous remettre en forme, Madame Sorenson (…), mais la bonne nouvelle, c’est que vous avez déjà fait le plus dur en ouvrant cette porte.

C’est ce que les gros tas veulent entendre. Ils veulent croire qu’à partir de là, ce sera les doigts dans le nez. Que ça se fera littéralement sans qu’ils s’en rendent compte. Parce-que quel scandale si ça devait les empêcher même temporairement de rester avachis devant leur télé, et de se lever uniquement pour des razzias dans leur frigo, à engouffrer les pires merdes dans leurs grosses gueules d’otaries. Ils veulent continuer à se lever dans les 10, 11 heures. Quelle tragédie nationale si un régime fondé sur l’alimentation et l’exercice physique devait empiéter sur ces libertés américaines fondamentales. (p. 89)

Ces quelques lignes sont assez révélatrices car La vie sexuelle des soeurs siamoises, en fin de compte, c’est la satire des « deux » Amériques : celle (généralement plus précaire) des obèses, addicts à la malbouffe et qui entretiennent avec la nourriture un lien émotionnel toxique et celle, bien plus aisée, des accros au sport et à la diététique, qui ne pensent que par la discipline afin de modeler leur corps et affûter leur mental, se considérant sans la moindre ironie comme leur propre création. La seconde Amérique, bien entendu, n’a que condescendance ou dédain pour la première, qui ne fait simplement « pas assez d’efforts ». Ainsi, Lucy ne jure que par les smoothies, le thé vert et toutes ces nouvelles règles alimentaires parfois strictes (les micro-portions d’aliments protéinés, par exemple) qui se sont popularisées avec le veganisme et dont Irvine Welsh se moque ici avec une certaine jubilation. Cependant, la jeune femme obèse de l’histoire, Lena Sorenson, n’est pas pauvre, et son histoire et son parcours ne vont pas tarder à faire buguer la matrice bien programmée de Lucy, qui va chercher à comprendre comment elle en est arrivée là.

Entre grotesque jubilatoire et sérieux

image portrait irvine welsh
Irvine Welsh © Steve Double

Et, si la coach fait une « héroïne » fort antipathique, Irvine Welsh est très fort pour distiller suffisamment d’éléments et d’indices qui permettent au lecteur de deviner que son attitude présente n’est que le résultat conjugué d’une éducation particulière et d’un traumatisme refoulé, qui l’ont poussée à affûter son corps comme une arme afin de se sentir invulnérable. Par moments, elle est également capable de faire preuve d’une étonnante justesse dans ses observations qui empêche le lecteur de la prendre totalement en grippe. Intrigués, nous tournons donc les pages pour comprendre le mystère Lucy Brennan et voir comment l’arrivée de Lena dans sa vie va la bousculer et modifier son équilibre.

S’agissant de Welsh, bien entendu, on se doute bien que Lucy ne va pas « s’humaniser » d’un coup au contact de son admiratrice, en réalisant qu’elles sont finalement bien plus proches qu’elle ne le pense. Lucy va donc partir de plus en plus en roue libre, et la situation échapper à tout contrôle… Le ton et les rebondissements aussi absurdes que grotesques pourront évoquer l’oeuvre d’un autre provocateur de la littérature anglo-saxonne contemporaine, Chuck Palahniuk, dont le dernier roman en date, Orgasme, pourrait être assez comparable dans le ton à certains égards. Outre la composante satirique, on retrouve dans La vie sexuelle des soeurs siamoises un même excès — le délire SF en moins — avec certains passages très crus. Irvine Welsh met en scène les fantasmes bisexuels de Lucy, qui ne sont pas trash de manière rigolote, mais au final assez dérangeants dans le sens où l’on devine qu’ils sont, là encore, un moyen pour elle de reprendre le contrôle en adoptant un comportement agressif qui ne correspond pas nécessairement au sien. Il y a aussi, par moments, un petit côté American Psycho au féminin assez étonnant, bien que l’écrivain ne se dirige pas, en fin de compte, dans la direction attendue du pétage de plomb psychopathe.

A partir du milieu du roman, Lena devient à son tour narratrice lors de certains chapitres, révélant peu à peu cette histoire que Lucy devine sans vouloir s’y confronter, effrayée par les propres souvenirs que cela fait naître en elle. Cette seconde voix apporte un certain équilibre au livre, dont on aurait pu craindre qu’il parte dans tous les sens, emporté par la frénésie de l’intrigue et de son anti-héroïne. La vie sexuelle des soeurs siamoises apparaît de prime abord comme un roman un peu schizo, ultra-potache en apparence, mais avec des pointes de sérieux que l’on devine clairement entre les lignes et Irvine Welsh parvient avec une maestria confondante à transcender les différents éléments de son histoire pour aboutir à un livre maîtrisé et véritablement brillant, bien plus subtil qu’il n’y paraît.

Une oeuvre folle profondément cohérente

Contrairement à Palahniuk avec Orgasme, qui partait peut-être un peu trop en roue libre et n’aurait pas eu la matière pour tenir la distance sur 500 pages, Welsh propose ici une oeuvre cohérente de bout en bout, dont la folie apparente se trouve pleinement justifiée par le développement de l’intrigue et des personnages. La finesse avec laquelle il montre le basculement dans le rapport de forces entre Lucy et Lena est tout à fait brillante, par exemple. Alors oui, dans la forme, c’est souvent trash, cocasse, excessif, mais l’Écossais maîtrise son propos et la dimension satirique de son livre, ce qui n’en rend l’ensemble que plus jouissif, d’autant plus que les nombreuses punchlines odieuses de Lucy sont souvent terriblement drôles.

A partir d’un prétexte narratif qui aurait pu sembler tout à fait artificiel et de protagonistes stéréotypés, il parvient donc à aboutir à quelque chose de bien plus contrasté — possédant même un discours féministe en filigrane — avec des personnages qu’il parvient à développer de manière intéressante, voire parfois même touchante, nous scotchant davantage page après page. On ne peut donc que vous conseiller cet étonnant La vie sexuelle des soeurs siamoises, qui prouve encore une fois qu’Irvine Welsh, ce n’est pas que Trainspotting.

La vie sexuelle des soeurs siamoises d’Irvine Welsh, traduit de l’anglais par Diniz Galhos, Au Diable Vauvert, sortie le 25 mars 2017, 512 pages. 22€

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.

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