article coup de coeur

[Critique] America — Nine Antico

Caractéristiques

  • Auteur : Nine Antico
  • Editeur : Glénat
  • Collection : 1000 Feuilles
  • Date de sortie en librairies : 29 mars 2017
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 64 pages
  • Prix : 13,90€
  • Acheter : Cliquez ici

Pop mélancolie post-rupture

Après Girls Don’t Cry (2010) et Tonight (2012), Nine Antico retrouve Pauline et ses amies pour un troisième tome, America, laissant percer une poignante mélancolie derrière le vernis pop rétro qui définit le style de l’auteure sur cette série. Créée pour le magazine Muteen pour lequel Nine Antico travaillait en tant que pigiste, Pauline est une jeune parisienne franche et pétillante, libérée, ne voyant pas le sexe comme un tabou, mais cherchant malgré tout l’amour, avec un besoin de se voir à travers le regard de l’autre qui la partage, la déchire en dépit des apparences.

Ici, Pauline s’est fait larguer, et attend que la terrible dépression post-rupture dont on lui a tellement parlé la frappe. Sauf qu’elle ne sent rien venir, ne sait plus auprès de qui se plaindre alors que ses meilleures copines ont déserté Paris pour l’été, et décide alors d’effectuer un road-trip à travers les États-Unis, qui la conduira à New-York, San Francisco… Et, même si elle vogue d’un endroit à l’autre et d’un amant à l’autre, des pensées surgissent au détour de ses aventures, des flashs de son histoire passée qui la ramènent à cette rupture et laissent de plus en plus deviner qu’elle est plus touchée que ce qu’elle veut bien admettre. D’ailleurs, l’apparente indolence de la jeune femme qui, dès la première planche, se demande « Quand elle arrive cette dépression ? » est assez révélatrice, comme l’est sa manière de tourner en rond. Pauline, avec ses cheveux blonds, ses lunettes en forme de coeur façon Lolita de Kubrick et son franc-parler, cache une mélancolie qui se profile de plus en plus au fil des pages. Si Nine Antico nous fait pénétrer, par le biais de son héroïne, au coeur du mythe américain (et aussi sa réalité, pas toujours glamour), elle propose aussi une introspection douce-amère sur les relations amoureuses et leur fin, s’interrogeant sur notre rapport à l’autre et notre rapport à l’amour tout court.

Suite à une rupture, on doit en effet faire le deuil d’une relation et de tout ce qui nous rattachait à l’autre, à ce que l’on a vécu, mais on doit aussi accepter de voir disparaître tout ce que l’on avait projeté, nos espoirs d’avenir, d’accomplissement. Cette dimension plus grave, Nine Antico la traite tout en finesse, sans lourdeur aucune, en maniant avec habileté les contrastes et ruptures de ton. L’humour acerbe, les punchlines efficaces et les situations cocasses où se trouve plongée son héroïne ne font au final que davantage renforcer la mélancolie qui se dégage de l’ensemble, rendant America fort touchant, peut-être le plus maîtrisé des trois albums.

Se retrouver en partant à l’assaut du mythe américain

image planche 1 america nine antico éditions glénat
© Glénat

Le tout est, comme toujours chez l’auteure, qui a également publié des bandes-dessinées inspirées de la groupie Pamela DesBarres (Autel California, en 2014 et 2016), baigné de références à la pop culture américaine, sa littérature et, bien sûr, sa musique. Le titre de la BD pourra, bien entendu, évoquer le titre de Simon & Garfunkel, mais on pense aussi au classique de Lou Reed, « Coney Island Baby », qui avait d’ailleurs donné son nom à l’album du même nom de Nine Antico paru en 2010, lorsque l’héroïne se rend sur la célèbre péninsule new-yorkaise ayant fortement inspiré les films et séries de mafia comme Boardwalk Empire. Pauline couchera aussi avec son amant new-yorkais sur du Velvet Underground, etc. Le style visuel propre à l’auteure pour les aventures de Pauline (cases aux bords arrondis, couleurs rétro légèrement délavées…) sied ici particulièrement bien à cette mélancolie qui avance masquée.

Car, au final, America, c’est l’histoire d’une reconstruction : c’est en allant à la rencontre du monde et du mythe américain que Pauline se retrouvera et déconstruira ses propres mythes amoureux. On referme ce court album charmés et touchés, en s’interrogeant sur notre rapport à l’amour.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
8/10

Réagir à l’article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *