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[Critique] Le Petit rêve de Georges Frog — Phicil & Drac

Caractéristiques

  • Auteur : Phicil (scénario et dessin) & Drac (couleur)
  • Editeur : Éditions Soleil
  • Collection : Métamorphose
  • Date de sortie en librairies : 14 juin 2017
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 210 pages
  • Prix : 27€
  • Acheter : Cliquez ici

Édité pour la première fois sous forme d’albums de 2006 à 2008 aux éditions Carabas, Le petit rêve de Georges Frog fait désormais l’objet d’une intégrale dans la collection Métamorphose des Éditions Soleil. Proposé dans une superbe édition grand format à l’impression irréprochable sur papier épais, avec une couverture de toute beauté évoquant les décors acajou des clubs de jazz des années 30, la bande-dessinée de Phicil et Drac trouve là un écrin à sa mesure.

Le milieu du jazz dans l’Amérique des années 30

image planche le petit rêve de georges frog éditions soleil collection métamorphose
© Soleil

L’histoire nous plonge dans le New-York des années 30, où une petite grenouille française du nom de Georges Rainette essaie de percer coûte que coûte dans le milieu du jazz professionnel, compétitif, déchiré par les problèmes raciaux et alors très précaire. Faisant fi des mises en garde de ses amis qui lui disent que les temps sont durs et qu’il ferait mieux de continuer ses études et se trouver un vrai boulot, Georges se lance à corps perdu pour réaliser son rêve, mais se heurtera à bien des difficultés. Pour commencer, il se retrouve à court d’argent et doit organiser des rent parties chez lui pour tenter de payer son loyer et, lorsqu’un gros producteur de jazz se dit intéressé par ses compositions, il lui demande de les « éclaircir » pour coller à sa couleur de peau, lui qui est fortement influencé par la musique des jazzmen « sombres ». Lorsqu’il rencontre Cora Cat, la fille de son nouveau voisin, il tombe amoureux et trouve là une source d’inspiration, mais les choses ne se passeront pas comme prévu…

A travers une histoire simple et attachante, Phicil, titulaire d’une maîtrise en musicologie, qui se destinait jadis à devenir pianiste de jazz, fait découvrir au lecteur le milieu du jazz dans une Amérique post-dépression, une musique aux racines afro-américaines, imprégnée de blues, et considérée alors comme « la musique du diable » par les bien-pensants. Disposant de peu de moyens, les musiciens doivent enchaîner jobs alimentaires et concerts dans les bars avant de répéter leurs morceaux, s’imposant un rythme de vie infernal qui poussent nombre d’entre eux à sombrer dans la drogue et l’alcool. Quant à ceux qui veulent s’adonner pleinement à leur art, il n’est pas rare qu’ils vivent dans des squats miteux ou des entrepôts, entretenant ainsi la réputation de vagabonds des artistes consacrant leur vie au jazz. N’arrivant pas à joindre les deux bouts, notre petite grenouille sera ainsi expulsée et, après avoir un temps trouvé foi en sa musique grâce à des musiciens de la Nouvelle-Orléans avec lesquels il forme un big band, il sera confronté au dilemme attendant tous les rêveurs : s’accrocher à son rêve, ou bien se laisser peu à peu embourber dans le quotidien et se perdre de vue.

Le jazz : faire un pied de nez à la souffrance

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© Soleil

Tout en délivrant de nombreuses informations sur le jazz et le contexte de l’époque, transposé dans un monde divisé entre « animaux clairs » et « animaux sombres », Le petit rêve de Georges Frog parvient à ne pas tomber dans le simple didactisme, tout en maintenant une intrigue claire et assez épurée. Pour faire comprendre et ressentir au lecteur ce qu’est le blues ou l’univers du jazz, l’auteur a par ailleurs la bonne idée de se concentrer sur les émotions du héros, qui se sert de celles-ci pour composer, réagir et rebondir, à l’image des bluesmen et jazzmen de l’époque, qui se servaient aussi de leur souffrance pour la transcender en musique, ou lui faire un pied de nez. La leçon d’improvisation que donne Georges à Rose alors qu’il est démoralisé est en cela exemplaire, et illustre à merveille ce parti pris fort efficace.

Si Georges apparaît par moments comme immature ou égoïste, ses réactions sont toujours pertinentes au sein de l’histoire, et Phicil parsème également ses planches de quelques références transparentes et bien senties à la France sous Sarkozy, celle du « travailler plus pour gagner plus ». Si la France en crise de 2008 est bien entendu très différente de celle de l’Amérique au lendemain du krash boursier de 1929, l’auteur semble nous dire que les temps sont encore et toujours difficiles pour ceux qui nourrissent des rêves artistiques, mais que la volonté et la solidarité peuvent être d’une grande aide. Georges et son big band se serrent les coudes et, s’ils ne finiront pas nécessairement par accéder à la renommée, leur passion les porte et les garde de s’enfermer dans une vie qui ne leur correspond pas. Il y aura bien entendu des désillusions, et, au moment de conclure son histoire, l’auteur opte pour une tonalité douce-amère, où le personnage devra peut-être réévaluer ses envies de rêve américain, sans pour autant vivre cette décision comme un renoncement.

Une oeuvre visuellement marquante, à l’approche inspirée

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© Soleil

Le volume est découpé en 4 parties qui sont autant d’albums, sachant que l’ensemble constitue une seule et même histoire avec un début, un milieu et une fin. Remplie d’humour, même lorsqu’elle décrit des situations difficiles, la BD se distingue dès le départ par le dessin de Phicil, au style très imprégné des géants du roman graphique américain tels que Art Spiegelman, avec une touche cependant plus naïve, et magnifié par les couleurs rétro de Drac, qui participent grandement au charme de l’ensemble.

Au final, Le petit rêve de Georges Frog est un bel hommage à la force de vie animant le jazz comme le blues, en plus d’une ode inspirée et touchante à la musique. On devine que les galères de cette petite grenouille et ses amis animaux touchent à quelque chose de personnel pour Phicil, et, tout en décrivant le contexte particulier du début des années 30 à New-York, l’auteur en profite pour évoquer des thèmes à même d’entrer en résonance avec les lecteurs d’aujourd’hui. Si, entre passion et raison, il faut savoir s’accrocher et maintenir le cap, quitte parfois à procéder à des ajustement nécessaires, la désillusion que l’on sent pointer à plus d’une reprise dans la BD n’empêche pas Le petit rêve de Georges Frog d’être une oeuvre finalement assez optimiste, où les liens que nous tissons permettent de se consoler des aléas de la vie, de nous dépasser, mais aussi de grandir.

N.B. : Pour une meilleure immersion dans l’univers des années 30 du Petit rêve de Georges Frog, Phicil propose une playlist jazz sur son blog.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
8/10

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