article coup de coeur

[Critique] L’homme gribouillé — Serge Lehman & Frederik Peeters

Caractéristiques

  • Auteur : Serge Lehman (scénario) & Frederik Peeters (dessin)
  • Editeur : Éditions Delcourt
  • Collection : Hors Collection
  • Date de sortie en librairies : 17 janvier 2018
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 328
  • Prix : 30€

Homme-corbeau et secrets de famille

Voilà un roman graphique français singulier qui se démarque du tout venant ! Mais est-ce seulement une surprise quand on sait qu’il est signé Serge Lehman (La brigade chimérique, scénariste pour Enki Bilal) et Frederik Peeters, à l’origine de la série Lupus, mais aussi dessinateur inspiré de L’odeur des garçons affamés ? L’homme gribouillé commence comme un polar urbain nimbé de mystère, avant de basculer dans la France rurale (celle du Jura) et, finalement, un fantastique ensorcelant.

image planche 2 l'homme gribouillé serge lehman frederik peeters éditions delcourt
© Delcourt

Nous faisons la connaissance de Betty Couvreur, maquettiste et mère célibataire d’une adolescente pétillante, Clara, qui vit momentanément avec sa mère âgée, Maud, le temps d’un dégât des eaux. Betty souffre de crises d’aphasie depuis l’enfance, qui la privent momentanément de la parole et a grandi sans père, comme toutes les femmes de la famille, libres et indépendantes. Lorsque Maud est victime d’un AVC, un effrayant homme-corbeau fait irruption chez la vieille dame et menace Clara, réclamant qu’elle lui apporte un mystérieux paquet. Après avoir fait des découvertes surprenantes dans le coffre fort de sa mère, Betty décide d’enquêter sur son histoire familiale en emmenant Clara, afin de découvrir quel secret Maud lui a dissimulé durant toutes ces années. Leur route croisera celle de juifs ashkénazes, d’une société secrète, mais aussi d’étranges créatures folkloriques…

Un roman graphique fort à l’épaisseur mythologique

image planche 63 l'homme gribouillé serge lehman frederik peeters éditions delcourt
© Delcourt

Intégralement présenté en noir et blanc, L’homme gribouillé impressionne dès le départ par la fluidité de son trait et le travail de Peeters sur les clair-obscurs et les matières. De son ouverture au coeur d’un Paris dégoulinant tour à tour réaliste et quasi-fantastique aux paysages du Jura, dans un village non loin de Belfort, la BD possède un style fort, tout en ombres et lumières, où la frontière entre rêve et réalité est dès le départ très fine — ce qui ne fait que renforcer l’impact lorsque l’intrigue basculera définitivement dans le fantastique et le folklore. On a coutume de dire qu’il est impossible de conférer une épaisseur mythologique à nos histoires dans les pays francophones, contrairement aux anglo-saxons, pourtant, c’est bien un récit mythologique, directement inspiré de l’Histoire et la géographie des lieux, que nous proposent les auteurs.

Il sera ainsi question de la Résistance, de la Shoah, de golem, et de créatures rappelant le folklore nordique, et donnant soudain vie aux paysages joliment croqués évoquant bel et bien les environs fortifiés de Belfort. Difficile d’en révéler plus sans gâcher le mystère entourant cette surprenante histoire parfaitement gérée, en tout cas, Lehman et Peeters n’ont aucunement à rougir face à leurs camarades anglo-saxons tant la dimension fantastique et merveilleuse fonctionne ici, conférant à L’homme gribouillé une aura mystique du meilleur effet. On a un peu l’impression, ici, que Tardi rencontre Neil Gaiman et Alan Moore, nous plongeant dans un autre monde.

Les planches oniriques, très impressionnantes, sont parmi les meilleures qu’il nous ait été donné de voir ces dernières années et ce one shot passionnant prend un tour véritablement haletant dans son dernier tiers. Malgré les 327 pages que la BD affiche au compteur, elle se lit en réalité bien vite tant il est impossible de la lâcher avant la fin. Si l’on ajoute à ça une trame narrative subtile autour de la puissance féminine et de la transmission, basée autour d’un trio fille-mère-grand-mère qui n’est pas sans rappeler le folklore celtique — qui était également la source d’inspiration du roman de Neil Gaiman L’océan au bout du chemin, auquel on peut penser par moments — on obtient une grande bande-dessinée, qui fait d’ores et déjà partie de nos coups de coeur de l’année.

9/10

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