
Tout le monde connaît Da Vinci Code, le roman de Dan Brown paru en 2003 et adapté par Ron Howard en 2006 avec Tom Hanks et Audrey Tautou dans les rôles principaux. Mais saviez-vous que ce thriller ésotérique, best seller des années 2000, était en grande partie basé sur un autre best-seller, The Holy Blood and the Holy Grail (L’Enigme Sacrée en VF), paru en 1982 ? Et qu’une histoire encore plus folle se cachait derrière son écriture ?
Nous vous racontons ici la genèse cachée derrière ce classique de la culture populaire du XXIème siècle.
Une supercherie savamment orchestrée comme point de départ d’une folle enquête
A la différence du livre de Dan Brown, présenté sans ambiguïté comme une œuvre de fiction, The Holy Blood and the Holy Grail se présentait comme un essai racontant la palpitante enquête au long cours menée par un trio de journalistes et documentaristes britanniques new age, qui les menèrent du village de Rennes-le-Château niché au cœur du massif des Corbières jusqu’au musée du Louvre en passant par ce qui deviendra plus tard la Bibliothèque Nationale François Mitterrand à Paris.
Le point de départ de cette investigation ? L’un des auteurs, Henry Lincoln – par ailleurs acteur et auteur de science-fiction – profite de vacances en France pour se renseigner autour du “mystère” du village de Rennes-le-Château, sur lequel il travaille en compagnie de ses collègues Michael Baigent et Richard Leigh dans le cadre de documentaires pour BBC2.
Dans ce petit village de l’Aude, les habitants murmurent depuis des décennies que l’abbé Saunière aurait découvert un trésor caché dans la chapelle de son église à la fin du XIXème siècle, lui permettant ainsi de payer les coûteux travaux de réfection de la paroisse. Durant son séjour dans les environs, Lincoln se renseigne auprès des locaux et fait état de sa fascination pour l’œuvre littéraire d’un certain Pierre Plantard, qui a co-écrit un livre sur le sujet avec George de Sède en 1967, L’Or de Rennes, présenté comme un essai historique. Dans ce livre depuis reconnu comme étant une pure supercherie, la fortune subite de l’abbé Saunière ne représente que le point de départ d’un mystère ésotérique bien plus vaste remontant à la dynastie des Mérovingiens et à un obscur monarque, Dagobert II, le tout sur fond de société secrète héritée des Templiers, le Prieuré de Sion, qui aurait pour mission de protéger dans le plus grand secret les descendants cachés de la lignée mérovingienne.
Les investigations de l’Anglais remontent aux oreilles de Plantard, à l’origine de la multiplication des théories ésotériques sur le sujet depuis la parution de son livre. Voyant que l’auteur le prend au sérieux, Pierre Plantard, “illuminé” royaliste, ancien fervent défenseur du régime de Vichy très clairement aligné sur un catholicisme d’extrême-droite et antisémite, en profite pour manœuvrer et faire en sorte que Lincoln, Baigent et Leigh découvrent de fausses archives (une pléthore de faux documents et fausses généalogies qu’il a forgés en compagnie de son complice Philippe de Cherisey) qu’il a réussi à faire rentrer à la future Bibliothèque Nationale François Mitterrand entre 1964 et 1967 sous le nom très discret de… Dossiers Secrets. Stupéfaits, les documentaristes voient une intrigante histoire se déployer à partir du récit très cinématographique du cadavre d’un homme jeté sur la voie ferrée de la gare de Melun le 20 février 1967 depuis le train Paris-Genève en marche.
D’un récit ésotérique d’extrême droite à une mythologie new age progressiste

Notre trio effectue des vérifications qui semblent leur confirmer les faits et, en remontant la piste de faux documents disséminés par Plantard et son complice aux quatre coins de la France pour justifier la mission de ses différents organismes d’extrême-droite, qu’il présente comme des œuvres charitables inspirées pour certaines d’entre elles des valeurs de la chevalerie (de sa vision de celle-ci, du moins), ils vont dérouler une histoire dont les ramifications vont complètement échapper à Pierre Plantard et donner naissance à The Holy Blood and the Holy Grail en 1982, essai ésotérique dont la véracité historique est quasi immédiatement remise en question par les historiens sérieux – ce qui était aussi le cas, évidemment, de L’Or de Rennes de Plantard.
Le livre, plus que foufou, est assez palpitant dans son genre si on fait le choix obstiné de suspendre toute notion d’incrédulité et de croire que des journalistes expérimentés, même doucement illuminés, auraient véritablement cru qu’une société secrète aurait pu être répertoriée en toutes lettres dans les pages du bottin sous le statut d’association de loi 1901. Mais il est surtout fascinant par la manière (intentionnelle ou non) dont il retourne comme un gant l’idéologie radicale et antisémite de Pierre Plantard, obsédé de longue date de complots judéo-maçonniques, pour déboucher sur une mythologie new age célébrant le féminin sacré et une vision beaucoup plus féministe et inclusive du christianisme à travers l’union de Jésus et Marie-Madeleine (présentée comme le Graal car ayant porté l’enfant de Jésus), qui aurait donné naissance à la lignée des Mérovingiens. Un récit « historique » construit à partir d’une manipulation sert ainsi de base à la fabrication d’un contre-récit.
Il y a clairement une part de génie là-dedans, d’autant plus que Pierre Plantard, dont le parcours est très documenté – ses excès de zèle valurent à l’une de ses associations ésotérique et antisémite d’être interdite par les nazis durant l’Occupation – prétendait, à travers L’Or de Rennes et ses multiples mystifications, être le descendant direct de Dagobert II donc, en tant que fervent royaliste, le digne héritier du trône de France. Donc, en substance : les auteurs britanniques ont fait de cet homme défendant une vision extrêmement conservatrice et rétrograde du christianisme et de l’ésotérisme, une sorte d’icône new age malgré lui, descendant direct des amours interdites de Jésus et Marie-Madeleine… ce dont il se défendra bien évidemment.
En 1993, il est forcé de reconnaître sa mystification lorsqu’il est entendu dans le cadre de l’enquête sur la mort d’un ami de François Mitterrand, l’ancien résistant Roger-Patrice Pelat, inculpé quelques années plus tôt pour délit d’initié et mort des suites d’une crise cardiaque à l’hôpital. Pierre Plantard avait cherché à le faire passer pour le dernier grand manitou du Prieuré de Sion, notamment lors d’un appel téléphonique peu de temps avant la mort de Pelat. Une perquisition est effectuée chez lui, au cours de laquelle les faux documents autour du Prieuré de Sion sont retrouvés, notamment ceux censés prouver que Plantard est le digne héritier du trône de France. Sommé de s’expliquer au tribunal, il en sort avec une simple mise en garde. Douze ans plus tôt, il s’était vanté du passage de Mitterrand, alors en campagne, à Rennes-le-Château et cherché à instrumentaliser cette visite à son avantage. De leur côté, Lincoln, Baigent et Leigh admettent clairement que Plantard est un escroc… mais que ce qu’ils ont révélé sur le Prieuré de Sion est véridique.
Mitterrand, Plantard, Rennes-le-Château et L’Enigme Sacrée : quand la légende dépasse la réalité
Autant dire que tous ces rebondissements rocambolesques, plutôt que de faire taire rumeurs et théories du complot franc-maçonniques, les amplifient, mais avec désormais un courant new age assez soutenu qui “répond” aux théoriciens du complot tournés vers l’extrême-droite. Bien que le lien avec François Mitterrand soit factuellement ténu, l’intérêt légendaire et documenté du président français, disparu en janvier 1995, pour l’ésotérisme, est au centre de toutes les spéculations.
Dans les années 90-2000, les essais ésotériques analysant en long en large et en travers l’architecture de la Pyramide du Louvre et la symbolique franc-maçonne autour du Triangle d’Or à Paris se multiplient, avec des auteurs, hommes comme femmes, très convaincus et investis qui partagent volontiers leur passion en ligne ou sur les stands des foires rurales, où l’auteure de cet article rencontre de manière fortuite certains d’entre eux à la fin des années 2000, à peu près au moment de sa découverte de The Holy Blood and the Holy Grail sur un stand des bouquinistes sans savoir du tout de quoi il retournait ni le lien avec le Da Vinci Code de Dan Brown – qui a même remis le sujet à la mode. Si vous avez lu le polar ou vu le film d’ailleurs, vous avez une bonne partie du récit et des “révélations” de L’Enigme Sacrée. Brown, évidemment, n’a jamais prétendu, contrairement au trio britannique, que son roman était basé sur des faits véridiques, bien qu’il référence le livre de Lincoln, Leigh et Bailey parmi ses sources “historiques” de manière (volontairement ?) ambivalente en fin d’ouvrage.
Beaucoup de ces auteurs, romanciers ou essayistes passionnés de tous bords se référaient à Rennes-le-Château alors que le “mystère” a en réalité été définitivement résolu par un chercheur français curieux et rigoureux dans le courant des années 2000 (de mémoire, je n’ai pas retrouvé la référence), qui, à sa grande surprise, résolut rapidement le mystère en… consultant et recoupant les archives librement accessibles, qui permettaient de comprendre que l’homme de foi avait tout simplement détourné l’argent des messes de sa paroisse. Quelque chose qui était déjà connu dans les années 50, en vérité, avant que Pierre Plantard et Gérard de Sève ne se saisissent de cette légende du folklore français pour bâtir leur mystification idéologique. Mais quand la légende est plus “belle” que les faits, on le sait, c’est souvent la légende que l’on préfère imprimer. Surtout quand celle-ci fait le bonheur des “exégètes” de tous bords sur les forums et permet de vendre des livres qui se copient souvent mutuellement en tirant leurs recoupements et interprétations de théories non vérifiées publiées dans de précédents ouvrages souvent dérivés de celui de Sète et Plantard.

Un succès qui témoigne d’une soif pour une spiritualité et une mythologie modernes
Mais, dans le cas de L’Enigme Sacrée puis du Da Vinci Code, il s’agissait aussi d’opposer à un folklore conservateur (pour rester mesurés) un folklore progressiste donnant une image spirituelle positive de la religion, loin de ses dérives extrémistes et sectaires. Dan Brown ne s’y est d’ailleurs pas trompé en publiant son thriller ésotérique au début des années 2000, alors que les écrits du théologien Jean-Yves Leloup autour des évangiles gnostiques découverts en 1945 en Egypte à Nag Hamadi (dont L’Evangile de Marie, attribué à Marie-Madeleine – figure biblique réunissant en réalité plusieurs femmes rencontrées par Jésus), remettaient de plus en plus la figure de Marie-Madeleine et sa relation avec Jésus – elle aurait été sa “favorite” parmi les apôtres – sur le devant de la scène. Le film (raté selon moi) Mary d’Abel Ferrara avec Juliette Binoche, Marion Cotillard et Forest Whitaker suivra en 2005. Bien moins populaire évidemment, là où Da Vinci Code est devenu un véritable phénomène culturel et a propulsé Dan Brown en auteur à succès de toute une série de polars ésotériques.
Pour en revenir et en terminer avec L’Enigme Sacrée, je terminerai par ma réaction à la lecture du livre – que je n’ai, je l’avoue, jamais terminé, bien qu’il trône toujours sur le rayon Mythologies, Religion et Folklore de ma bibliothèque comme objet de curiosité. Le nom du livre m’était en réalité vaguement familier au moment où je l’avais acheté pour une poignée d’euros car il avait été cité par un artiste que j’appréciais. M’intéressant de longue date à l’image de la femme au sein de la culture mais aussi de la religion et des mythologies des différentes civilisations (merci la classe de latin et Joseph Campbell !), je m’étais dit qu’il y aurait peut-être là quelque chose qui m’intéresserait. J’avais donc commencé la lecture du livre de manière tout à fait sérieuse, sans savoir à quoi m’attendre ni même avoir vraiment lu le quart de couverture.
Je me souviens des effets de style des auteurs qui promettent du lourd, mais aussi de la rigueur et densité apparente du bouquin, rempli de références, qui fait que, jusqu’à un certain point, on peut le lire avec une certaine ouverture d’esprit – d’autant plus quand il est écrit par des journalistes qui disent avoir découvert des documents à la BNF, qui ne s’appelait pas encore ainsi… Je me souviens aussi de mon incrédulité grandissante en lisant les incongruités des découvertes des auteurs, déroulées avec une ingénuité désarmante – le récit de la découverte du prieuré au sein du bottin français vaut son pesant de cacahuètes – jusqu’au pic au bout de 180 pages environ (qui n’est même pas le pic du livre, qui se poursuit sur encore plusieurs centaines de pages) de la liste des grands maîtres de la société secrète, soigneusement archivés et parmi lesquels on trouve Léonard de Vinci, Victor Hugo, Bartok, Debussy, etc. J’ai arrêté là ma lecture en rigolant mais, je l’avoue : cela fut une plaisante lecture estivale, avec des ingrédients de blockbuster qui m’ont aussi permis de mieux appréhender le phénomène Da Vinci Code, que j’ai aussi dans ma bibliothèque mais que je n’ai toujours pas lu.
Après tout, au sein d’une société où la religion perd de plus en plus de terrain et est souvent associée par le grand public (notamment en France) aux excès idéologiques et aux abus perpétrés au sein de l’Eglise, il demeure malgré tout une soif de spiritualité qui puisse être abordée avec une plus grande modernité – enfin, pour une partie de la population du moins puisque nous vivons au sein d’un monde de clivages. Et, au-delà de la seule question spirituelle, le roman de Dan Brown avait le mérite de mêler un récit d’enquête policière à une mythologie liée à l’Histoire de France, permettant aux lecteurs, puis aux spectateurs, de passer du folklore d’une France rurale aux secrets et légendes associés à Paris et à des lieux tels que le Louvre. Sur un mode plus familial et semi-comique, le film français Le secret de Kheops avec Fabrice Lucchini, sorti en 2025, témoigne également d’une appétence pour une mythologie française, sur le mode de l’aventure familiale celui-ci.
Pour cette raison sans doute, et même si beaucoup se défendent d’avoir lu ou apprécié le Da Vinci Code – qu’il s’agisse du roman ou du film – l’œuvre reste un phénomène indémodable connu de tous. Et dont la genèse, plus confidentielle, est en soi assez passionnante.
A lire également :
L’article de Rosslyn Chapel à ce sujet
Article du Temps sur Pierre Plantard et l’invention du Prieuré de Sion

