image couverture gilliamesque terry gilliam éditions sonatineVoici un livre lucide et fou, cassant les clichés sur son auteur et principal sujet, ni fou ni amateur de drogues hallucinogènes, un artiste dont la suite de faits qu’il raconte brillamment n’entache pas le mystère. Comment décrire les Mémoires pré-posthumes de Terry Gilliam, paru aux éditions Sonatine ?

Pour commencer, on peut dire que c’est un joli livre de collages de photographies, dessins, affiches, photogrammes, archives au fil d’un texte drôle et cru, émouvant par sa simplicité rustique d’esthète autodidacte. C’est un ouvrage au bordel rigoureusement agencé, aussi riche par ses mots que par ses images.

On  aurait certes aimé que ces dernières soient plus grandes, comme le beau livre d’art que l’artiste rêvait (sans cette couverture souple qui se dégrade si vite). Mais qu’importe car nous avons entre les mains une vie, une œuvre en condensé, à l’esprit aussi acéré que la vision du monde de son film Brazil (1984) et non un catalogue de belles images plastifiées. Ceci étant dit à propos du contenant, le livre, comment décrire son contenu ?

Confessions d’un conteur américain

Tout d’abord, il ne faut pas pas perdre de vue qu’il s’agit d’une autobiographie (écrite avec l’aide de Ben Thompson), avec toutes les limites que cet exercice comporte. Terry Gilliam assume la subjectivité de son récit, au risque de colporter des mensonges : « comme je n’ai pas vérifié l’exactitude de mes souvenirs présumés en les confrontant à ceux du petit nombre – en constante diminution – de survivants parmi mes amis et ma famille, vous allez devoir me croire sur parole quand je vous dis que le récit qui suit est constitué à cent pour cent de faits objectifs et incontestés » prévient-il dans l’avertissement avec cet humour jaune et noir qui accompagnera tout le livre. Ce dernier sent à plein nez l’honnêteté, la sincérité, et lorsque l’auteur est pris en flagrant délit de mauvaise conscience ou de fausse modestie, il le reconnaît de lui-même. Bien sûr, Terry Gilliam ne dit pas tout et le lecteur aimerait connaître d’autres versions d’une même histoire, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut rejeter ce livre.

Puisqu’il s’agit d’une autobiographie plutôt honnête, il est facile de décrire Gilliamesque comme les confessions d’un individu singulier, qui tient malgré tout à préserver son jardin fantastique le plus secret : « Si vous espérez de mignonnes anecdotes attendrissantes sur le bonheur conjugal et familial, vous risquez d’être déçu. Ça, je le garde pour moi » déclare-t-il dans l’avertissement. Le lecteur sera aussi déçu s’il s’attend à la révélation de graves traumatismes d’enfance, que Terry Gilliam ne peut livrer puisque cette dernière fut plutôt heureuse, avec des parents fascinés par l’imagination et l’énergie débordantes de leur fils. La lecture de ces souvenirs d’enfance et d’adolescence rappelle l’origine américaine de Terry Gilliam, lui qui est devenu so british (sans toutefois perdre son accent). Entre autres détails intéressants, on découvre sa fascination pour les blasons et autres emblèmes des lycées et universités américaines, qu’il dessinait lui-même. En remontant le fil de l’imaginaire et des traditions assez récentes de son pays, Terry Gilliam les relie avec justesse avec leurs origines européennes : des blasons de son lycée de Birmingham (Californie) à ceux des boucliers des chevaliers de la Table Ronde, il n’y a qu’un pas de part et d’autre de l’Atlantique. Rien d’étonnant à ce qu’un homme aussi conscient de ses origines, multiples, ait pu l’effectuer aussi aisément, jusqu’à renoncer à la nationalité américaine.

Des crayons aux caméras, une même vision

image monty pythons animation terry gilliamC’est l’Amérique des dessinateurs de bande-dessinées et du cinéma, si prompt à exalter les valeurs de la Déclaration d’Indépendance que voulait vivre le jeune Terry Gilliam, c’est elle qu’il aimait. Lorsque le jeune homme découvrit les ambiguïtés de l’American Dream et les révoltes qui agitaient à raison la lisse surface de la nation telle qu’elle était présentée par l’establishment, c’est contre ce dernier que Terry Gilliam décida d’œuvrer, par le dessin à défaut de balancer des cocktails Molotov. Son premier pas en ce sens fut de lire le magazine Mad, sa plus importante influence culturelle selon lui, et il reçut pour cela une punition corporelle renforçant sa conviction que, décidément, ce que faisait le génial Harvey Kurtzman gênait. Raison de plus pour continuer à lire Mad, l’inspiration de  la plupart de ses dessins et animations des années suivantes, de toute sa vie en fait. Son idole lui offrira la tâche de superviser son magazine Help ! au milieu des années soixante, dans lequel il mettra en scène des romans-photos, après ceux réalisés à l’université dans Fang !, premiers exercices de mise en scène.

Il est passionnant de lire cette autobiographie comme le parcours d’un dessinateur qui, des caricatures de lycéen aux animations réalisées avec les Monty Pythons, n’a jamais oublié ses envies d’adolescent joyeusement rebelle. Exaltant l’aérographe, racontant ses quêtes de gravures anciennes ou de femmes nues du début du siècle, mais aussi évoquant son travail de publicitaire, Terry Gilliam accorde autant d’importance à son parcours d’homme de dessin que de cinéaste, même si ce dernier finira par avoir raison de ses papiers découpés, de ses pochoirs et crayons. Le parcours du sixième membre des Monty Pythons semble foutraque, et pourtant sa cohérence est évidente à la lecture de ce livre, qui ne cache pas pour autant les hésitations, les échecs et les hasards qui l’ont mené vers la réalisation de films.

De sa rencontre avec les futurs Monty Pythons, grâce à un roman-photo réalisé pour Help ! dans lequel jouait John Cleese, aux bricolages scénaristiques et visuels qui furent nécessaires au cinéaste afin d’achever son film L’Imaginarium du docteur Parnassus (2009) après la mort de son acteur principal Heath Ledger, on perçoit que l’homme n’a pas changé, ou si peu : malgré ses succès et ses échecs, il demeure un gars découpant et réassemblant des images, qu’elles soient des dessins mis en mouvement, des photographies composant des histoires en romans-photos, ou des plans dont les décors, les effets spéciaux et les stars ont coûté énormément d’argent.

Terry Gilliam, un Don Quichotte sans hallucinations

image terry gilliam gilliamesqueComme Terry Gilliam l’écrit avec humour dans ce livre, peut-être que c’est son absence de traumatisme d’enfance qui l’a poussé à vouloir rejoindre l’usine à rêve du cinéma, si habile à broyer les individus. Peut-être souhaitait-il avoir des cicatrices, et les financiers menant les Studios et les sociétés de productions le lui en ont donné. Gilliamesque, Mémoires pré-posthumes est donc (on s’en doutait) le chemin de croix d’un réalisateur qui eut autant de chance que de malchance et n’a jamais abandonné ses rêves, cédant si peu aux sirènes du cynisme. Il est particulièrement intéressant de lire son approche des relations avec les comédiens et les producteurs, les jeux de séduction, d’humiliation et de retournements de cerveaux auxquels tout le monde (ou presque) semble se livrer pour parvenir à ses fins. Ce livre est donc, comme chacun des films de son auteur, le récit de la difficulté d’un individu à s’insérer dans un système de production aliénant.

Bien sûr, le lecteur ayant vu Lost in la Mancha (Keith Fulton et Louis Pepe, 2000), ainsi que tous les suppléments des DVDs ou Blu-rays des films de Terry Gilliam gagnera peu d’informations supplémentaires sur les productions de ses films en lisant ce livre. Le cinéaste aborde chacun d’entre eux d’une manière assez synthétique, compte tenu de la masse d’informations que pourrait faire l’objet chacun d’entre eux, mais son texte agit en complément de ce que le lecteur aura déjà vu, ou comme une introduction passionnante.  La lecture de ces chapitres donnent envie de revoir les deux documentaires de Keith Fulton et Louis Pepe, Lost in la Mancha mais aussi l’excellent Hamster Factor sur le tournage de L’Armée des douze signes (1995), sans oublier le beau témoignage de Vincenzo Natali sur celui de Tideland (2006). Touchant, drôle, cruel est le combat incessant du rêveur pour que ses rêves se réalisent que raconte Gilliamesque, combat qu’il sait inégal car la réalité est comme une force inexorable, la gravité qui condamne celui qui veut voler à se crasher. Le livre offre de nouveau, après les documentaires, l’opportunité à Terry Gilliam de démontrer son pragmatisme, sa pleine conscience des contraintes matérielles et des enjeux financiers, et cette pleine conscience rend d’autant plus admirable sa volonté de réaliser ses rêves.

Comme les documentaires évoqués ci-dessus, l’autobiographie de Terry Gilliam ne cache pas ses désillusions et ses découragements, et donne au lecteur ce qui est peut-être la clé du bonheur qui se dégage de cette vie qui ne fut pas un long fleuve zen : cette clé se résume en une injonction : « Soyez fous ! Faites les cons ! Redevenez des enfants ! » Peut-être que si Terry Gilliam n’avait pas été aussi un comédien malgré lui, dépourvu de la subtilité virtuose des autres Pythons mais osant sauter comme un gamin fou à plus de soixante-quinze ans, déguisé en cardinal catholique, peut-être l’artiste aurait-il succombé depuis longtemps aux attaques de la réalité et à ses hordes de financiers. Ce livre est aussi celui d’un vieil homme, et c’est à ce fait qu’on a le plus de mal à croire tout au long de cette autobiographie.

« Always look at the bright side of life »

image terry gilliam sourireLe lecteur pressé pourrait se contenter de lire les parties qui l’intéressent et de négliger les autres, le fan de ses films pourrait être déçu que la conception de ses films n’occupe pas la majeure partie de l’ouvrage, et pourtant ce livre est un tout car il est une miniature de sa vie, à parcourir depuis l’enfance. Découvrir comment les choses ont trouvé leur agencement dans sa vie est une source de réflexion pour chacun d’entre nous, et c’est le gage d’une bonne autobiographie. La meilleure définition de Gilliamesque, Mémoires pré-posthumes est sûrement celle de Terry Gilliam lui-même, comme une « Grand Theft Autobiographie : une course-poursuite débridée à travers ma vie, avec moult dérapages et accidents, dont les meilleurs moments défilent à toute allure par la fenêtre. » Le paysage de sa vie est accidenté ; il n’en est que plus beau.

Avant une série invraisemblable de remerciements, destinée sans doute à figurer dans le Livre des Records, l’autobiographie de Terry Gilliam s’achève par une évocation de sa mort à venir, à travers un collage réalisé pour la préparation de The Defective Detective montrant une forêt qui « correspond à la vision que se font beaucoup de gens de la vie après la mort (à savoir : il y a un bar quelque part). »  On aimerait posséder son apaisement lorsqu’il compare la mort à une anesthésie générale : « Pendant les trois quarts d’heure de ma vie entre-temps, il n’y avait plus rien – un blanc, comme le bout d’une amorce au début ou à la fin d’une bobine de film -, et j’imagine que c’est à ça que doit ressembler la mort. Eh bien, je vais vous dire une chose. D’après mon expérience, ce n’est pas si mal. »

Gilliamesque, mémoires pré-posthumes de Terry Gilliam, Editions Sonatine, 2016, 308 pages. 25 euros. 

Jérémy Zucchi

Jérémy Zucchi

Né en 1986, Jérémy Zucchi écrit et réalise des films documentaire et de fiction, tout en poursuivant l'écriture d'articles et d'essais. Il publie des analyses portant sur le cinéma et les arts visuels sur Ouvre les Yeux (www.ouvre-les-yeux.fr) et sur la science-fiction sur son blog Éclats Futurs (www.eclatsfuturs.com) et interviens lors de tables-rondes, conférences et présentations de films. Il termine actuellement un essai sur le film Blade Runner. Vous pouvez contacter Jérémy Zucchi par mail à jeremyzucchi[at]gmail.com ou via son site www.jeremyzucchi.com.
Jérémy Zucchi