image edition speciale toxiqueDrôle de poison

Chez Culturellement Vôtre, on aime le bis, cette offre à la périphérie du mainstream, qui donne aux amateurs d’œuvre de genre une richesse de contenu complètement farfelus. Nous allons intensifier la parution d’articles en rapport avec cette culture incroyablement foisonnante, qui a par ailleurs formé certains artistes qui, aujourd’hui, passionnent le public (Quentin Tarantino en tête). Cette fois-ci, c’est côté comics que nous abordons un ouvrage pour le moins « Z », avec ce Toxique qui nous rappelle avec grand plaisir l’époque bénie des bandes VHS imprimées de films gores aux scénarios improbables, ou encore les magazines pulps américains d’avant-guerre.

L’histoire de Toxique vaut son pesant de cacahouètes. Simon est balancé en taule après avoir été accusé, par son ex-petite amie du genre pas cool, d’un viol qu’il n’a pas commis. Alors qu’il purge sa peine au sein de la prison de San Quentin, aux USA, le malheureux n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds, et se lie d’amitié avec son codétenu Caleb qui se trouve être le chef d’une secte occulte, maîtrisant la magie noire. Cette camaraderie permet à Simon d’apprendre quelques « trucs », qui vont lui servir bien plus vite que prévu. En effet, après avoir répondu à l’attaque d’autres prisonniers, il se retrouve condamné à mort, là encore abusivement. Alors que sur, sa chaise, il attend que les effluves meurtrières l’emportent, Simon se lance dans une incantation dont les effets vont dépasser ses attentes. Transformé en gaz toxique vert, le prisonnier s’échappe. L’heure de la vengeance a sonné, puis il sera temps de se lancer dans une aventure pour lui permettre de retrouver forme humaine. Seulement, le héros va devoir se méfier de l’agent Storm, tout droit venu du FBI et complètement ravagé du bulbe, qui se lance à la poursuite de l’évadé vaporeux.

Toxique est clairement d’inspiration pulpo-nanardesque, son écriture étant à la fois désirée et maîtrisée. En effet, Adam Cheal (auteur habitué au genre avec Slowheart et Terminus at Fenton’s Green) va jusqu’au bout des choses au risque de passer pour un rabougris du ciboulot… et ça s’avère payant. Tout d’abord, même si l’on apprécie l’audace du second degré quand elle est bien utilisée, il était clair qu’elle n’est pas invitée à la table de Toxique. Il fallait, pour proposer une ambiance réellement intéressante, ne pas renier son propre concept en utilisant le pas toujours pertinent sourire en coin. En lisant cette BD on ne peut s’empêcher de rire de cette écriture si typique, qui aurait donné un très bon film signé Umberto Lenzi, et c’est grâce au sérieux avec lequel est traité un univers pourtant volontairement craignos. Mission accomplie donc, on rentre dans le délire proposé par Toxique et Adam Cheal n’arrive pas à ce résultat n’importe comment.

image wetta edition speciale toxiqueLe récit de Toxique est purement « whatthefuckesque », aussi bien dans sa pure trame que dans les détails qui la composent. Par exemple, la construction du personnage Simon est typique d’un traitement eighties que les amateurs de péloches bis connaissent bien. Jeté en taule après une injustice terrible, liée ici à un mensonge de son ex-femme dont on ne saura rien d’autre, cette sorte d’anti-héro gazéifié n’existe que par son but, et non par un background totalement inexistant. Tout ce qui l’entoure ne peut, dès lors, que provoquer des situations aptes à le révéler, et dans ce comics clairement pulp l’initiation est totalement improbable. L’exemple le plus frappant est ce grand moment de folie aussi furieuse que rigolarde : tout le passage au Vénézuéla mélange une ambiance très « cannibal movie », habitée par une imagerie fantastique débridée et sanglante. Bien évidemment, il est hors de question d’habiliter Toxique en tant que grand chef-d’œuvre de la la BD… tout simplement parce que l’auteur n’en a rien à faire de ce genre de qualification. On lit une œuvre bis, voire carrément « Z », aussi bêbête que bien rythmée. Ça se lit d’une traite, un peu hébété par un tel déluge de dialogues et de situations improbables tombant comme autant de cheveux sur la soupe.

Les illustrations d’Al Rodriguez pour Toxique sont à l’avenant : c’est du grand n’importe délicieux, fait pour contenter les amateurs d’excès gores. Là aussi, l’artiste recherche avant tout un rendu sérieusement rigolo, n’hésite devant aucune description exagérée pour mieux enrober une histoire déjà bien cinglée. On aime tout particulièrement ce que devient l’agent Jack Storm, passant d’un physique à la Fox Mulder, à celui d’une victime des Cénobites d’Hellraiser, en passant par une armure rappelant celle de Mr. Freeze. C’est, là aussi, tout autant crétinoïde qu’assumé, et en résulte une saveur bis bien savoureuse pour qui a l’esprit assez ouvert pour être capable d’accepter ce genre de trip. Notons que Toxique est disponible dans une édition spéciale en grand gormat (280×205), avec en bonus deux pages « pin-up » tout à fait dans le ton, un court édito signé Pat Shand (un sacré auteur, que l’on connaît pour son travail sur le très bon Robyn Hood), une colorisation du flashback (initialement en noir et blanc) et quelques illustrations additionnelles pour un total de 116 pages.

Toxique est un comics qui ravira les amateurs de ce que certains appelleront le « mauvais goût ». Il y a une vie loin des grosses productions, de ce que l’on voit s’étaler sur touts les encarts pub, et toutes les têtes de gondole. Ce véritable univers à part fourmille d’idées « autres », propose une véritable respiration entre deux œuvres à gros budget. Ce Toxique fait partie d’un trésor certes beaucoup moins qualitatif, mais un trésor quand même : celui de la pluralité. Et ça, c’est beau.

Toxique édition spéciale, un comics scénarisé par Adam Cheal et illustré par Al Rodriguez. Aux éditions Wetta, 116 pages, 21.90 euros. Sortie le 3 mars 2016. 

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato est un journaliste culturel spécialisé dans le cinéma (cursus de scénariste au CLCF) et plus particulièrement le cinéma de genre, jeux vidéos, littérature. Il rejoint Culturellement Vôtre en décembre 2015 en tant que co-rédacteur en chef. Manque clairement de sommeil.
Mickaël Barbato