[Critique] Halcyon Lunch T.2 – Hiroaki Samura

image tome 2 halcyon lunchThe last meal

Après un tome 1 que nous avions apprécié, notamment pour son énergie décomplexée, voilà que la deuxième et dernière partie d’Halcyon Lunch vient boucler une histoire pour le moins absurde. Rappelons qu’aux commandes de ce manga pas comme les autres on trouve Hiroaki Samura, l’auteur ultra-doué qui en a fait voyager plus d’un avec son excellentissime L’Habitant de l’Infini, l’une des premières bandes dessinées japonaises à avoir percé en France. Seulement voilà, il est clair que l’artiste ressentait le besoin de retrouver un peu de liberté après avoir bouclé ce qui restera peut-être comme l’œuvre de sa vie (et que l’on vous recommande chaudement), et l’on peut dire que la matérialisation de ce sentiment, cet Halcyon Lunch, est très surprenante.

Prenant la suite d’un premier tome condensé, très bien rythmé, qui clairement ne savait pas trop où il allait tout en ayant l’incroyable faculté de dessiner un univers captivant, Halcyon Lunch T.2 était attendu au tournant. Surtout que, dans une volonté de totale transparence, Hiroaki Samura exprime lui-même une sorte de navigation à vue, lui qui savait que son histoire se devait de tenir sur deux mangas mais qui, par exemple, s’est vu obligé de rajouter des chapitres pour former un tout « cohérent » (les guillemets sont de vigueur). Ce qui est très fort, c’est que le précédent tome était tellement « whatthefuckesque », que pour écrire vrai on se fiche un peu du liant. Le lecteur veut surtout retrouver cette univers, cette touche comico-absurde qui a tant fait rire les lecteurs depuis le début d’Halcyon Lunch.

Précédemment dans Halcyon Lunch, nous avons quitté Gen et son extracteur humanoïde Hyos, chez Metako. Sans véritable trame par ailleurs, et et c’est pour cela que l’on redémarre à toute vitesse. Ryuka, le fils du quadragénaire SDF, vient se rappeler à son bon souvenir, ce qui va dévoiler quelques éléments du passé de Gen, notamment autour de sa fille adoptive et complètement tordue, attirée par la figure paternelle. Vous avez l’impression qu’on s’éloigne du schmilblick intergalactique esquissé dans le précédent tome, et vous n’aurez pas tort sur ce premier chapitre. Au demeurant très agréable, cette histoire un peu glauque permet de rendre possible un élément qui interviendra plus tard dans le récit, et c’est peut-être là une nouvelle donne dans Halcyon Lunch T.2. Bien évidemment, le scénaio retrouve par la suite ses éléments cosmiques, mais le temps du pur est révolu : il faut donner un point final à la chose. Alors que le précédent ouvrage glissait avec une aisance confondante, l’approche du final est vécu par Hiroaki Samura avec un sérieux formel que l’on ressent d’une forte manière.

S’il est toujours aussi fou, voire bordélique dans le fond, Halcyon Lunch T.2 se doit aussi de faire face à ses responsabilités : livrer une fin à ce récit plus que déjanté. Du coup, on a moins droit à ces séquences foldingues de… créations vomitives (on rappelle que Hyos est un extracteur humanoïde chargée par une entité extraterrestre de manger tout et n’importe quoi, pour le régurgiter par la suite sous des formes monstrueusement grotesques et en tirer de l’énergie à destination de la civilisation d’un autre monde, ça c’est de la parenthèse), au profit d’expositions parfois un peu longuette. Plus toussotant, le rythme d’Halcyon Lunch T.2 n’atteint pourtant pas le fondamental du manga, toujours aussi barré et bourré de références parfois très, très drôles. D’ailleurs, impossible de ne pas aborder l’aspect comique, tant c’est un choc pour celles et ceux qui ont connu Hiroaki Samura avec le beaucoup plus sérieux L’Habitant de l’Infini.

Une excellente traduction

Il faut souligner bien fort que cette grosse réussite de tonalité on la doit grandement à Aurélien Estager, traducteur d’Halcyon Lunch. Il est responsable de plusieurs petits fous rires provoqués sur votre humble serviteur, qui du coup paraissait un peu bête dans les transports, dont une explosion un peu trop bruyante pour « toutou pour ma chérie, ma chérie », un gag qu’il est impossible de totalement vous expliquer ici tant il est à la fois alambiqué et simple comme bonjour. C’est un peu ça, Halcyon Lunch T.2 : on se perd un peu dans une histoire parfois à la limite de l’incompréhensible, mais l’on assiste à un tel déferlement d’humour, qui par ailleurs implique beaucoup le lecteur tant le duo auteur-traducteur aime faire appel à la culture du lecteur, que l’on ne peut s’empêcher de tourner les pages frénétiquement.

Attention cependant, il serait trompeur de décrire Halcyon Lunch T.2 comme un manga uniquement comique. En regardant de plus près, on voit aussi qu’Hiroaki Samura laisse exploser un sens critique assez fort, et très piquant. En fait, on comprend sur la fin que l’auteur ne fait pas plus attention à son histoire qu’à la description de ses personnages : des caractères assez reconnaissables, pas spécialement archétypaux mais surtout humains, et jamais aussi crétins que lorsque la situation qui les englobe est elle-même parfaitement idiote. Samura s’amuse, derrière cette plume éminemment comique, à décrire l’humanité comme vaine, jusqu’au sommet représenté par l’un des gag finaux : une sorte de renaissance gigantesque et pas très hygiénique, qui veut dire beaucoup sur le point de vue du mangaka. Alors certes, côté histoire pure on termine Halcyon Lunch T.2 avec une impression fouillis côté scénario, mais l’important est ailleurs : on vient de se prendre une décharge faite d’un mélange corrosif d’humour et de critique sociale. Et c’est tellement réussit que l’on ne cache pas avoir pris le temps d’avoir tout relu, depuis le premier tome, avant d’écrire cet avis…

Côté édition d’Halcyon Lunch T.2, Casterman est à féliciter pour cet ouvrage d’une qualité supérieur. Tout, du papier à la traduction, donne à l’ouvrage un supplément d’âme. On insiste encore une fois sur la traduction, cette liberté donnée pour adapter au mieux des textes que l’on imagine purement japonisant, ce la donne une pure réussite. Signalons que ces exercices de traductions conscientes des latitudes auxquelles elles sont destinées sont aussi rares qu’à chaque fois couronnées de succès, rappelons la tordante version française de Vampires en toute intimité. Autre très bonne initiative de Casterman : le tome 2 a beau être plus épais en pages que le premier, les deux Halcyon Lunch sont proposés au même tarif. Voilà une œuvre bien atypique, pas simple d’accès, mais qui délivre une telle dose de folie qu’il est tout à fait conseillé de s’y frotter plutôt deux fois qu’une.

Halcyon Lunch T.2, par Hiroaki Samura, traduit par Aurélien Estager. Aux éditions Casterman, 210 pages, 12.95 euros. Sortie le 4 mai 2016.

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato est un journaliste culturel spécialisé dans le cinéma (cursus de scénariste au CLCF) et plus particulièrement le cinéma de genre, jeux vidéos, littérature. Il rejoint Culturellement Vôtre en décembre 2015 en tant que co-rédacteur en chef. Manque clairement de sommeil.
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