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[Critique] The Girls – Emma Cline

image couverture the girls emma cline éditions de la table rondeUne semaine après la sortie du California Girls de Simon Liberati, voici donc The Girls, premier roman de l’Américaine Emma Cline, 26 ans, qui fut auréolé de critiques dithyrambiques en Angleterre et aux Etats-Unis.

Manson Girls, adolescence et désir

A l’instar de l’écrivain français, l’auteure se penche sur les filles du clan de Charles Manson, responsable des terribles meurtres qui eurent lieu durant l’été 1969 à Los Angeles, dont celui de l’actrice hollywoodienne Sharon Tate, épouse de Roman Polanski et enceinte de 8 mois et demi au moment de sa mort. Cependant, plutôt que d’opter pour une approche documentaire, reprenant les faits détaillés dans le volumineux essai Helter Skelter écrit par le procureur chargé de l’affaire – livre qui faisait partie de la bibliothèque familiale des Cline – Emma Cline choisit ici de partir des événements et de la personnalité des membres de la secte pour créer une histoire et des personnages fictifs, bien que leur source d’inspiration soit assez transparente. Ainsi, Russell, grand gourou séducteur et spirituel, musicien à ses heures, remplace de manière évidente Charles Manson, tandis que Suzanne, objet de désir pour la narratrice, Evie, est en grande partie inspirée par la plus charismatique des filles Manson, celle présentée comme étant la plus cruelle également : Susan Atkins, dite « Sadie ».

A l’approche immersive, mais paradoxalement distanciée de Simon Liberati, qui n’entamait pas le mystère de la psychologie des membres de la « Famille » Manson, tout en donnant quelques indices sur les raisons de cette emprise et de cette violence, Emma Cline préfère dresser un portrait psychologique d’une jeune jeune fille de 14 ans, complètement fictive, dont la route croisera celle des filles appartenant à une secte établie dans un ranch et qui se laissera happer par cette communauté soudée. Des filles décrites dès l’introduction comme « Aussi racées et inconscientes que des requins qui fendent les flots ». The Girls ne se pose pas comme une réflexion  sur la fin du flower power, ni ne cherche à exorciser les démons de cette époque. Il s’agirait plutôt d’une observation fine et souvent cruelle de l’adolescence chez les filles, de leur besoin de reconnaissance et du désir de s’abandonner, qui peut s’avérer dangereux lorsque celui-ci est propulsé par un manque d’estime personnelle. Il y est également question d’amour et d’amitié, les deux se confondant parfois. Evie admire Suzanne, qui vénère Russell, envie sa liberté, la désire et tombe amoureuse, laissant le piège se refermer sur elle. Le parcours et les actes fatidiques de Suzanne tendront alors un miroir trouble à la narratrice : si les deux adolescentes, pourtant si différentes, se sont reconnues l’une et l’autre dans une certaine mesure, la narratrice aurait-elle pu, elle aussi, commettre le pire ? Ce doute parcourt tout le roman, sans que jamais cette question lancinante trouve une réponse.

Filles perdues en quête de salut

image portrait emma cline
L’auteure de The Girls, Emma Cline.

Partagé entre deux époques, 1969 et ce qui pourrait être le présent, The Girls prend l’histoire à rebours pour mieux mettre en avant l’inéluctabilité de la tragédie finale, tout en montrant les conséquences, plusieurs décennies plus tard, sur la narratrice, prisonnière sans âge d’un passé peut-être plus réel que son présent. Servi par l’écriture incroyablement riche et précise d’Emma Cline, qui cerne ses personnages et instaure une atmosphère lourde de tension avec une facilité déconcertante, le roman se déploie de manière implacable, et parle de l’adolescence et du désir qui caractérise cette période avec une justesse rare. Il y a du Virgin Suicides dans cette oeuvre mélancolique à souhait, où des jeunes filles se perdent en quête d’une planche de salut.

Sauver et être sauvé sont ainsi deux faces d’une même pièce, irriguant le roman : Evie rêve d’être sauvée, mais aussi de sauver Suzanne. L’auteure suggère d’ailleurs que la narratrice est peut-être une version plus douce de celle-ci, qui n’aurait pas eu le temps de mal tourner. Comme tout objet de désir en grande partie inassouvi, Suzanne demeure mystérieuse, insaisissable, la perception d’Evie n’étant peut-être que le reflet de ce qu’elle-même ressent et espère. Le désir d’être « trouvé », percé à jour par un Autre qui saurait voir en nous, peut-être plus clairement que nous-mêmes, le sentiment d’appartenance que nous ressentons lorsque nous pensons avoir trouvé ce quelqu’un, que nous croyons d’ailleurs comprendre mieux que personne, sont également des thèmes connexes qui sont explorés avec une intelligence rare par la talentueuse Emma Cline, nous permettant de comprendre, de manière détournée, au moins une partie de l’embrigadement de ces filles idolâtrant une illusion.

Sombre miroir

Le passage à l’acte de Suzanne et les autres est montré comme inéluctable dès lors que l’organisation bien rodée de la communauté se délite, que la drogue consommée se fait plus dure et que l’aveuglement envers le gourou a atteint le point de non-retour. L’acharnement d’une rare cruauté sur les victimes, cette haine sortie de nulle part, restent nimbés d’un certain mystère, mais là encore, l’auteure suggère, par le biais d’Evie, qui s’interroge sur elle-même, que nous connaissons tous ce sentiment et que la frontière entre les assassins et les personnes « normales » est peut-être plus ténue que ce que nous voulons bien croire. La narratrice a-t-elle échappé au pire grâce aux seules circonstances, ou bien parce-qu’elle n’avait pas cette noirceur, cette violence en elle ? Charles Manson a-t-il créé des monstres, ou seulement attisé une noirceur et une folie déjà présentes ?

Si Evie adulte est la plupart du temps repliée sur elle-même, terrorisée au moindre bruit, Emma Cline démontre brillamment que l’ennemi ne vient pas de l’extérieur, mais est bel et bien intérieur, mettant le doigt au passage sur ce qui a profondément traumatisé les gens à l’époque. En effet, si des terroristes islamistes renvoient à l’altérité, par exemple, le fait que les tueurs étaient des hippies à l’apparence tout aussi inoffensive que les milliers de personnes ayant vécu le Summer of Love, nous renvoie inévitablement à nous-mêmes. Les habitants de Los Angeles auraient beau barricader portes et fenêtres la nuit, la peur serait toujours là, car elle avait franchi toutes les barrières pour se glisser insidieusement en chacun.

L’écrivaine parvient à communiquer tout cela par le prisme de l’intime, qui lui permet de toucher à quelque chose d’universel, c’est là la grande force de ce roman. Les meurtres en eux-mêmes l’intéressent peu et sont finalement bien moins détaillés que dans California Girls, qui auscultait au contraire les faits dans toute leur horreur, sondant le Mal pour mieux l’exorciser. Roman de contre-initiation envoûtant au parfum suranné, The Girls se détache de la figure de Charles Manson, périphérique, et transpose le pouvoir et la fascination qu’il exerçait sur ses fidèles au sein d’une relation entre deux jeunes filles membres d’une secte similaire. Un récit en forme de sombre miroir, où l’autre nous renverrait l’ombre au lieu de la lumière, mais aussi une oeuvre sensible sur l’adolescence, ses doutes et ses errances par une jeune auteure prometteuse dont on suivra attentivement l’évolution.

The Girls d’Emma Cline, Editions La Table Ronde, sortie le 25 août 2016, 331 pages. 21€

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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