[Critique] Wild Fell — Michael Rowe

image couverture wild fell michael rowe éditions bragelonneAprès un premier roman horrifique qui fut très bien accueilli en Amérique en 2011, l’auteur canadien Michael Rowe, journaliste de formation, est de retour avec Wild Fell, histoire de fantômes et de maison hantée inspirée de la littérature gothique anglo-saxonne, qui est également sa première oeuvre à paraître en France, aux éditions Bragelonne.

Une histoire de fantômes d’influence gothique

Vanté par l’influent Clive Barker comme « un roman fantastique de première classe »,  Wild Fell décrit des événements se déroulant à notre époque, mais où les lieux aussi bien que les protagonistes sont sous l’emprise d’une sordide histoire familiale vieille d’un siècle et demi. Histoire aux ressorts quelque peu classiques, dans le genre victorien, mais là n’est pas le principal. Le livre de Michael Rowe vaut avant tout pour sa construction, fluide et atypique à la fois, qui nous fait naviguer entre plusieurs époques et points de vue, son atmosphère ténébreuse caractérisée par quelques images des plus marquantes, et, surtout, une approche psychologique d’une grande subtilité qui donne toute sa force à ce qui aurait pu être une histoire de fantômes assez banale dans le paysage de la littérature fantastique de ces vingt dernières années.

Wild Fell commence pourtant à la manière d’un épisode d’une série fantastique, sorte de croisement entre X-Files et un slasher, où l’on suit deux adolescents dans les années 60 s’ébattre pour la première fois sur une petite île isolée, Blackmore Island, dominée par une large bâtisse de style victorien abandonnée et faisant office de maison hantée locale. Comme dans tout bon film d’horreur, le sexe adolescent ne peut être que sévèrement puni et les pauvres amoureux disparaîtront tragiquement dans les eaux troubles du lac. Détail glauque et fascinant à la fois, d’une beauté funèbre évoquant dans le même temps le mouvement gothique et préraphaélite, la noyée est retrouvée entièrement recouverte de papillons de nuit, à la manière d’un linceul. Les petites bêtes se sont même infiltrées jusque dans sa gorge, l’un des innombrables détails qui feront jaser pendant des décennies les habitants de cette petite ville, qui ne voudront plus s’approcher de ce lieu maudit.

Cette introduction pose les bases de la tragédie à venir, mais le reste du roman sera finalement très différent, dans le ton, de cette ouverture assez adolescente par les codes qu’elle invoque. Après une ellipse d’un demi-siècle, nous faisons ainsi la connaissance du narrateur, Jameson Browning — dont le nom est très certainement un hommage au grand poète victorien Robert Browning, qui était très ami avec Mary Shelley —la jeune quarantaine, divorcé et venant de laisser aux bons soins d’une clinique privée son père atteint d’Alzheimer. Grâce à l’argent obtenu suite à un accident de voiture, il décide sur un coup de tête d’acheter Blackmore Island et sa sombre demeure, Wild Fell, dont il ignore tout de la sinistre réputation, sans même avoir visité les lieux. Étonné d’avoir fait une affaire aussi avantageuse et intrigué par le malaise palpable lorsqu’il annonce cette acquisition aux habitants, il décide de mener sa petite enquête et ouvre la boîte de Pandore…

Un récit autour de l’identité et du genre

Mais, plutôt que de développer en longueur les faits mystérieux ayant eu lieu au XIXe siècle, qui seront surtout suggérés, mais jamais entièrement éclaircis, Michael Rowe prend le parti d’explorer la psychologie complexe de Jameson, le confrontant à un passé plus ou moins refoulé et une identité fluctuante qui ne s’est jamais vraiment fixée, en dépit des apparences qu’il a pris soin de construire tout au long de sa vie d’adulte. L’auteur nous plongera ainsi longuement, avant que le personnage ne pose un pied à Wild Fell, dans sa jeunesse, l’été de ses 9 ans pour être plus précis. On découvre alors un jeune garçon déchiré entre une mère distante et cruelle et un père aimant mais perdu, « fragile » de caractère et ami avec un véritable garçon manqué, Lucinda, qui se fait appeler Hank. Souffre-douleur, sujet de moqueries, sa vie change subitement lorsqu’une fille de son âge lui apparaît dans son miroir, et lui parle avec sa propre voix, par sa bouche, pour le soutenir mais également le venger lorsqu’il se fait brutaliser ou que quelque chose de mal lui arrive.

Vous l’aurez compris, il sera question de genre ici, de la frontière séparant l’un de l’autre, et de leur cohabitation conflictuelle au sein d’un individu. Sujet plutôt à la mode en ce moment, mais traité avec beaucoup de finesse ici, sans le moindre message à caractère militant. Car Wild Fell est avant tout un roman fantastico-horrifique, et l’attention de l’auteur reste concentrée sur le genre, qu’il utilise avec brio pour rendre compte des tourments déchirant son personnage principal, sans pour autant en faire une métaphore, à proprement parler, autour du transgenderism. Si cette dimension trans est bel et bien présente en creux, Michael Rowe ne prétend pas pour autant proposer une réflexion autour de cette question, et la dimension fantastique n’apparaît jamais comme un simple apparat s’effaçant au profit d’une interprétation purement rationnelle et psychologique.

Les deux cohabitent du début à la fin et l’auteur est suffisamment malin pour se garder d’écarter une hypothèse à la faveur de l’autre. Wild Fell peut tout aussi bien se voir comme une véritable histoire de fantômes hantant les vivants à travers les siècles, que comme la dépression d’un jeune garçon, puis d’un homme traumatisé par un lourd passé et développant une seconde personnalité tenant lieu de mécanisme de défense et symbolisant son identité refoulée. Sans oublier une troisième possibilité, qui serait celle d’un esprit s’infiltrant dans un hôte avec lequel il partage un traumatisme commun. Quoi qu’il en soit, la subtilité de ce portrait éclaté du héros saisit par sa maîtrise et sa construction, qui rend la conclusion d’autant plus marquante, à quelques réserves près.

Une conclusion saisissante

S’il est difficile de vraiment développer sur ce point précis sous peine de trop spoiler, disons que les souvenirs potentiellement refoulés de Jameson, qui lui seront présentés par son alter-ego féminin possessif et sadique, apparaissent comme trop ahurissants par rapport à ce que l’on sait de l’histoire du protagoniste pour nous paraître crédibles. Bien sûr, c’est le propre du refoulement et de la dissociation de réécrire un tant soit peu l’histoire biographique pour rendre souvenirs et ressenti plus acceptables, mais, en l’absence d’indices sur lesquels l’auteur peut s’appuyer pour immiscer un doute véritable dans l’esprit du lecteur et générer un trouble, ce retournement, dont on ignore s’il est réel ou pas, perd en force sans pour autant tomber à plat. Pas d’effet coup de poing — que l’histoire aurait aisément pu avoir — dans cette conclusion, mais une impression de spirale et de poupée russe saisissante, témoignant du piège dans lequel le héros est pris, comme un insecte dans une toile d’araignée. L’imagerie gothique convoquée par Michael Rowe en filigrane tout au long du roman, avec ses papillons de nuit et cette mystérieuse jeune femme ayant vécu dans la demeure en compagnie de son frère et son père au XIXe siècle, atteint son apogée lors de ces dernières pages, particulièrement efficaces.

Wild Fell, sans être le « futur classique » promis par Tim Lebbon en quart de couverture, se révèle donc un roman fantastique habilement construit, imprégné d’une atmosphère ténébreuse, un peu comme si la noirceur de la littérature gothique victorienne contaminait un présent plus terre à terre. Surtout, l’oeuvre de Michael Rowe se distingue par sa finesse psychologique— qui est la marque des vrais bons romans du genre — qui nous plonge dans le désarroi de son héros avec une maîtrise peu commune. On saluera, notamment, la justesse de toute la partie se déroulant au camp de vacances l’été de ses 9 ans, et la description de sa relation avec sa tortue. Alors que l’auteur aurait pu opter pour un twist rationalisant la dimension surnaturelle de l’histoire, il préfère au contraire laisser cohabiter ces deux aspects (fantastique et psychologique) pour une force d’évocation bien plus grande, qui évite du même coup le piège du message à lourds sabots, écueil typique de ce genre d’histoires reposant en partie sur une métaphore des blessures de l’âme. Wild Fell est donc aussi bien une histoire de fantômes qu’une histoire d’identité des plus troublantes.

Wild Fell de Michael Rowe, Bragelonne, sortie le 14 septembre 2016, 285 pages. 20€

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.

Réagir à l’article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *