[Critique] La fille aux cheveux étranges — David Foster Wallace

image couverture la fille aux cheveux étranges david foster wallace j'ai luDavid Foster Wallace a marqué la littérature américaine contemporaine et pourtant, il reste peu connu en France. Auteur du monumental Infinite Jest, oeuvre-phare du milieu des années 90 (publié chez nous sous le titre de L’infinie comédie en 2014 seulement), il a écrit principalement des essais, deux romans et trois recueils de nouvelles. C’est avec La fille aux cheveux étranges, l’un de ses premiers ouvrages, rassemblant sept nouvelles, que nous vous proposons de découvrir cet univers empreint d’humour et d’absurde.

Un fil rouge

Si les recueils de nouvelles sont souvent inégaux et disparates, il y a presque toujours un fil rouge qui permet de relier les histoires. Chez David Foster Wallace il s’agit, en général, de la violence du monde et de la cruelle ironie qui touche chacun d’entre nous. Dans La fille aux cheveux étranges (qui est le titre de l’une des nouvelles), les thématiques abordées sont principalement la télévision et sa place dans notre société (il faut avoir en tête que le livre a été écrit en 1989…), l’omniprésence de la publicité et son impact sur les individus et, bien sûr, l’étrange.

« Petits animaux inexpressifs » est une histoire triste mêlant le destin des producteurs/directeurs de la fameuse émission Jeopardy et deux adultes, enfants abandonnés dont l’un est autiste, qui vont devenir les stars du jeu. Cette nouvelle se révèle être une puissante fable désabusée sur les adultes qui se perdent dans la vie réelle, de la même façon que des enfants abandonnés cherchent une corde à laquelle se raccrocher. Chez Foster Wallace, la télévision change les populations en autistes, à l’image de cet enfant abandonné en raison de son handicap.

Dans « Mon image », centré sur la publicité, les publicitaires vont pousser l’ironie jusqu’à parodier des pubs pour manipuler les téléspectateurs. Cette boucle perpétuelle représente-t-elle les feintes et les tromperies dans lesquelles nous évoluons allègrement, sans chercher à nous en affranchir  ?

« Par chance, l’expert-comptable pratiquait la réanimation cardio-pulmonaire » est plus court, moins captivant. « La fille aux cheveux étranges », la nouvelle-titre, est quant à elle le monologue d’un punk, Sale Chiot, assistant à un concert de Keith Jarrett alors qu’il est sous l’emprise du LSD. En cherchant à narrer la drogue et un trip en particulier, la narration rend ce personnage plutôt simplet, et pas forcément très intéressant à suivre, de sorte que la nouvelle apporte peu de choses au recueil.

« Lyndon, portrait du président Lyndon Johnson » aurait pu être la pièce maîtresse de ce recueil tant les éléments étaient prometteurs  : vice-président puis président après l’assassinat de Kennedy, cet homme peu connu a pourtant gouverné en des temps difficiles et troubles pour les Etats-Unis. Alors que les violences raciales battaient leur plein, il doit d’abord composer avec le meurtre de Martin Luther King, puis Malcom X,  le tout en parallèle avec la guerre du Vietnam. Luttant pour les égalités, il est considéré comme l’un des présidents américains ayant le plus aidé la lutte pour la reconnaissance des droits des homosexuels. L’homosexualité est donc le thème d’arrière-plan, malheureusement traité par des clichés qui ne sont ni intéressants pour l’histoire, ni pertinents. Cependant, la fin fait que cette nouvelle mérite sa place au sein du recueil et justifie très largement cette lecture.

Plus dérangeant, « John Billy » tient du fantastique et lorgne clairement du côté du gothique : un homme heureux à qui tout réussit dans la vie, jusqu’à un accident qui lui donne une curieuse infirmité aux yeux. Quasiment détachés, ils pendent en dehors de ses orbites, ce qui occasionne des situations délicates. Totalement différent des autres récits, cette nouvelle ne laisse pas indifférent, notamment par son rythme turbulent.

Pour finir, dans « Tout est vert » et « Ici et là-bas », deux nouvelles plus brèves centrées autour des sentiments, les histoires s’éliment et se fanent à travers deux monologues pour la première, et une probable projection (au moins partielle) de l’auteur pour la deuxième, qui prête à différentes interprétations.

David Foster Wallace propose ainsi au travers de ce recueil des textes très épars, trop tout (courts, longs, désespérants, irritants) mais qui engendrent également une réflexion et ne laissent (quasi) jamais indifférents. La nature bipolaire et dépressive de l’auteur transparaît dans toutes les histoires, probablement malgré lui. Ce qui est sûr, c’est que si ces œuvres partagent, La fille aux cheveux étranges constitue une bonne introduction, qui donne envie d’en voir plus.

La fille aux cheveux étranges de David Foster Wallace, J’ai Lu, sortie le 31 août 2016, 478 pages. 8,40€

/10

Réagir à l’article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *