[Critique] Coldheart Canyon – Clive Barker

image coldheart canyonClive Barker se paie Hollywood

Les éditions Bragelonne continuent leurs magnifiques ressorties des romans de Clive Barker, en grand format et toujours avec l’excellent Bastien Lecouffe Deharme pour l’illustration de la couverture. Après Secret Show, Galilée et Sacrements, on retrouve l’un des maîtres de l’horreur (adoubé par Stephen King lui-même) avec l’une de ses œuvres les plus abouties et les plus riches : Coldheart Canyon.

Coldheart Canyon nous raconte l’histoire de Todd Pickett, un acteur dont la beauté n’est pas spécialement gage de bonnes prestations d’acteur. Seulement, la star de pacotille s’est offert un lifting, et ce dernier n’a pas vraiment les effets escomptés. Afin de se cacher du regard de ses fans, l’acteur va se replier avec son garde du corps à Coldheart Canyon, une gigantesque bâtisse que Katya Lupi, une ancienne grande gloire du muet, s’est offerte voilà bien longtemps. Quelle surprise, pour Todd Pickett, quand il découvrira que l’ancienne idole vit toujours dans cet endroit impressionnant, et qu’elle paraît toujours aussi jeune et belle qu’à ses vingt ans.

Commencer un livre écrit par Clive Barker, c’est toujours l’assurance de plonger de plein pied dans un univers malsain et attirant. Coldheart Canyon ne déroge pas à la règle, avec une ouverture à l’ambiance pesante, où l’on suit la remise à Katya Lupi d’une fresque aux pouvoirs prodigieux. Sans trop vous spoiler, sachez que cette œuvre d’art provient du village d’origine de la belle. Les « retrouvailles » entre cette fresque et l’ancienne star changera cette dernière à jamais, devenant une sorte d’aimant à esprits lubriques, amateurs d’orgies et capables de bien des déviances. Cette introduction pourra faire penser furtivement à quelques sentiments rencontrés dans Boulevard Du Crépuscle, du moins dans la description de Katya, voire même de Todd Pickett un peu plus tard. Coldheart Canyon partage avec le film de Billy Wilder une critique de la starification, et de Hollywood plus globalement, on le sent assez fortement tant les différents personnages, très bien écrits, paraissent comme des âmes damnées par le succès.

Une atmosphère chargée, malsaine et sexuelle

Coldheart Canyon n’est cependant pas qu’un roman sur le cinéma, qui ne pouvait qu’être très critique après l’expérience très difficile qu’a pu connaître Clive Barker à Hollywood. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de nous délivrer un récit bourré de symbolisme, notamment grâce à la représentation de la fresque, qui nous présente « la chasse », un drame vécu par un duc qui, sans maîtriser ses actes, tua le fils maudit de Lilith et du Diable. Vous imaginez bien que le noble l’a senti passé, et désormais se doit de réparer son affront, ce qui créera quelques… désagréments. Les descriptions de l’auteur se font oniriques, toujours aussi glauques qu’à son habitude et poétiques comme rarement. Les créatures qu’on y rencontre, réprouvées et grotesques, sont marquées par le talent de Barker pour le mélange si troublant de répulsion et de compassion.

Comme souvent chez Clive Barker, le soin apporté à l’écriture des personnages de Coldheart Canyon est sidérant. Même les clichés sont maîtrisé chez l’auteur, on s’en rend compte comme jamais avec Todd Pickett. Katya, elle, est sans doute le protagoniste le plus flippant du roman. Marquée par un passé très difficile, à base de prostitution contrôlée par sa propre mère, elle semble parfois en recherche d’une douleur à faire ressentir. On ne peut pas écrire beaucoup plus à son sujet, sous peine de spoiler, mais elle est typiquement cette âme torturée, qui frappe de par ses paradoxes émotionnels. enfin, on a Tammy, une femme bien en chaire et admiratrice de Todd Pickett. Tout d’abord assez banale, son destin surprendra le lecteur sans aucun doute.

Histoire de fantômes au style typique de son auteur, dont certains passages pornographiques doivent être signalées (ça ne fait pas dans la dentelle), Coldheart Canyon est un livre qui ne peut pas laisser indifférent. Peut-être parfois un peu long sur certains segments, le rythme est tout de même plutôt bon, ne laissant que peu de place au sur-place. L’intrigue avance vite et bien, le lecteur prend rapidement la mesure et se surprend à voir défiler les pages jusqu’au bout de la nuit. Moins gore que d’autres livres de l’auteur, Coldheart Canyon n’en reste pas moins perturbant, parfois carrément dérangeant, et tout se règle dans un final étouffant. Du grand art.

Coldheart Canyon, un roman écrit par Clive Barker. Couverture illustrée par Bastien Lecouffe Deharme. Aux éditions Bragelonne, 622 pages, 25 euros. Sortie le 16 novembre 2016.

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato est un journaliste culturel spécialisé dans le cinéma (cursus de scénariste au CLCF) et plus particulièrement le cinéma de genre, jeux vidéos, littérature. Il rejoint Culturellement Vôtre en décembre 2015 en tant que co-rédacteur en chef. Manque clairement de sommeil.
Mickaël Barbato
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