[Interview] Juan F. Thompson : « Mon père était avant tout un auteur »

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© Culturellement Vôtre

A l’occasion de la sortie de ses mémoires Fils de Gonzo aux Éditions Globe, où il revient sur sa relation avec son père, l’auteur Hunter S. Thompson, inventeur du journalisme gonzo et figure de proue de la contre-culture américaine, Juan F. Thompson était de passage à Paris fin mars, avant de faire un crochet par les Quais du Polar à Lyon, où il devait également présenter son livre. Nous en avons profité pour le rencontrer et l’interroger au sujet de sa démarche, sa jeunesse, ou encore de l’image et l’héritage littéraire de son père, dont la dimension engagée de l’oeuvre et le style affuté ont souvent été éclipsés par sa personnalité bigger than life et son mode de vie dissolu…

Culturellement Vôtre : Dans votre livre, Fils de Gonzo, vous écrivez à un moment que vous avez réalisé assez tôt dans votre vie que vous ne vous voyiez pas poursuivre une carrière d’auteur ou de journaliste. Et voici donc ces mémoires joliment écrites  ! (rires de Juan F. Thompson) Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

Juan F. Thompson : Lorsque Hunter est mort, il y a eu une énorme couverture médiatique et la plupart des articles se focalisaient sur la personnalité déjantée du type de Las Vegas Parano, sa consommation de drogues… Et c’était vraiment frustrant car j’ai toujours considéré qu’il était avant tout un auteur et que son mode de vie était secondaire par rapport à ça. Et, comme notre relation s’est améliorée au fil du temps, il était devenu important pour moi d’amener une perspective plus large quant à son œuvre. En réfléchissant à la meilleure manière de le faire et de raconter ce qu’il représentait pour moi sans chercher à écrire une biographie complète au sens conventionnel du terme, où j’aurais abordé absolument tout ce qu’il a fait, j’ai réalisé que la manière la plus simple d’atteindre mon but était de raconter l’évolution de notre relation au fil du temps et comment nous sommes parvenus à nous réconcilier, lorsqu’il a atteint un point où il était davantage apaisé.

Et lorsque j’ai commencé l’écriture du livre, j’ai ressenti le besoin de le terminer. Cela a pris du temps, environ 10 ans, et à certains moments, je me disais « c’est vraiment trop dur, je n’y arriverai jamais ! ». Mais lorsque, à un certain point, j’ai envisagé d’abandonner, j’ai réalisé que ce n’était pas possible, et que j’aurais vraiment regretté de ne pas être allé jusqu’au bout. A la fois parce-que je voulais vraiment raconter cette histoire, mais aussi parce-que l’écriture de ce livre était vraiment quelque chose d’important pour moi, en fin de compte. L’écriture en elle-même était également quelque chose d’important, ce qui m’a surpris, parce-qu’en effet, pendant longtemps, j’ai gardé cette activité à distance car j’aurais dû supporter les comparaisons avec mon père ou tout simplement ses propres critiques sur ce que je faisais, ce qui aurait été tout aussi difficile pour moi. Donc, plutôt que de devoir affronter ça, j’avais décidé assez tôt que je ne ferais rien qui soit en rapport avec l’écriture, et je me suis orienté dans une toute autre direction. Donc oui, cela m’a fait assez bizarre, après tout ce temps, de me dire « Ouah, l’écriture est quelque chose de très important pour moi aussi ».

Culturellement Vôtre :  Dans le livre, vous vous référez souvent à votre père par son prénom plutôt qu’en écrivant « mon père » ou « Papa ». Le livre faisant en quelque sorte office de mémoires sur votre relation, il est assez compréhensible que vous ne l’appeliez pas toujours Papa puisque vous ne parlez pas seulement de votre père, mais aussi d’un écrivain dont l’oeuvre était importante pour de nombreuses personnes. Mais, sans vouloir faire de la psychologie de bazar (je pourrais très bien avoir tort), j’ai eu le sentiment que c’était peut-être aussi une manière pour vous de vous pencher sur vos souvenirs – dont certains semblent encore très vifs – avec une certaine distance. Trouvez-vous cela pertinent ? 

Juan F. Thompson : Laissez-moi réfléchir… (long silence) Cela peut sembler paradoxal en un certain sens étant donné que j’indique ouvertement qu’il s’agit de mémoires à partir de mes souvenirs personnels, et que je ne me place pas dans une perspective d’historien, mais il était important pour moi, tout en restant dans ce champ, d’être aussi précis et honnête que possible et d’essayer de le comprendre plutôt que le juger. Donc cela explique peut-être en partie ce choix de vocabulaire. Et puis, vous savez, je ne l’ai jamais appelé Papa, ce qui, je pense, était en partie son choix. Il a probablement établi cette règle lorsque j’étais bébé et j’imagine qu’au lieu de dire « Papa » , il devait dire « Hunter » en se désignant. (rires) Du coup, je l’ai toujours appelé par son prénom. Cela m’aurait donc fait bizarre d’écrire « Papa ceci, Papa cela… ».

Malgré tout, c’est sans doute vrai de dire que je voulais rendre compte de l’intensité de mes sentiments à cette époque sans pour autant qu’ils prennent le dessus sur l’histoire. Et, encore une fois, je voulais essayer de le comprendre et de décrire les différentes facettes de sa personnalité que je connaissait de la manière la plus claire possible, sans le juger ni me focaliser sur la colère ou le ressentiment que j’ai pu ressentir. Et, c’est quelque chose que j’ai réalisé hier soir lors d’une interview où l’on évoquait le fait de prendre de la distance, mais je pense qu’il était important, non pas de prendre trop de distance et d’en parler comme si nous n’étions pas liés, mais de ne pas me laisser enfermer dans mon ressenti personnel. En tout cas c’est une idée intéressante, cela me fait réfléchir…

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Juan F. Thompson et son père, Hunter S. Thompson, dans la cuisine familiale d’Owl Farm en 1971. © Collection Juan F. Thompson

Culturellement Vôtre :  Vous disiez un peu plus tôt que vous craigniez les comparaisons avec votre père plus jeune. Étiez-vous nerveux à l’idée d’écrire ce livre  et avez-vous réécrit ou enlevé beaucoup de choses après le premier jet ? 

Juan F. Thompson : Oui. Je n’avais jamais écrit de livre auparavant, donc l’avantage, c’est que je ne réalisais pas dans quoi je me lançais. Et cela s’est révélé bien plus compliqué que je ne le pensais, ne serait-ce qu’en termes de longueur. Pas au sens où il s’agissait d’aligner un grand nombre de mots, mais où il fallait que je garde toujours en tête l’histoire dans son ensemble pour voir si ce que j’écrivais fonctionnait et était suffisamment fluide. Et je n’y arrivais pas, je devais prendre un bout à la fois. Donc le premier jet était vraiment une base de travail.

Et en ce qui concerne le choix des choses à inclure ou non, à mesure que je prenais de la distance après sa mort, j’étais moins inquiet à l’idée de ne pas toujours en dresser un portrait entièrement positif. Cela m’importait davantage d’en  donner une vision plus complète, sans pour autant faire appel à la colère ou chercher à le diaboliser. Donc j’ai commencé à inclure davantage de choses qui auraient pu le mettre en colère ou qu’il aurait jugées humiliantes à raconter dans un livre s’il avait été encore en vie. Mais, comme il était mort, cela me laissait la liberté d’en parler, d’autant plus que mon intention n’était pas de le dénigrer. J’avais le sentiment que cela ne posait pas problème, et même, plus que ça, que cela était important de me montrer aussi honnête que possible et de… (silence) Excusez-moi, je perds mes mots.

Culturellement Vôtre : Oui, c’était aussi une manière pour vous de montrer qu’il s’agissait de quelqu’un de complexe et qu’il n’était pas que ce personnage médiatique…

Juan F. Thompson : Oui. Et aussi, à mesure qu’il vieillissait, son corps a commencé à le lâcher. Je pense que c’était d’ailleurs un élément important dans sa décision de se suicider, et c’est aussi quelque chose qui a pris beaucoup de place dans notre relation. De voir cet homme qui avait été à certains moments assez menaçant, et, dans tous les cas, qui avait toujours incarné cette figure de pouvoir, d’autorité, le voir si vulnérable dans un lit d’hôpital, plongé dans un coma artificiel, et de devoir aspirer les mucosités de sa gorge pendant qu’il était inconscient, c’était à la fois étrange et dérangeant, mais cela m’a aussi aidé à le voir comme une personne ordinaire et non comme un demi-dieu.

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Hunter S. Thompson (à droite) chez lui, entouré de Keith Richards, Jane Rose et sa compagne de l’époque Laila Nabulsi.© Collection Juan F. Thompson

Culturellement Vôtre : Vous vous souvenez également avoir pris de l’acide avec votre mère et votre beau-père à 14 ans, ce qui a dû vous valoir beaucoup de questions et remarques en interview (rires de Juan F. Thompson). Et vous pensiez que c’était plutôt normal à l’époque. Vous avez par la suite tenu à rester éloigné des drogues étant donné leur impact dévastateur sur la santé et le tempérament de votre père. Mais vous avez malgré tout fait vos propres expériences à l’adolescence. A quel moment avez-vous réalisé que la drogue pouvait être néfaste et faire perdre pied à quelqu’un ?

Juan F. Thompson  : (réfléchit) C’est drôle à dire, mais lorsque je suis entré à la fac, j’avais déjà terminé cette période d’expérimentation. (rires) De 15 à 17 ans peut-être, j’ai essayé différentes choses et j’ai réalisé que cela ne m’intéressait pas. Par contre, ce n’est que plus tard que j’ai commencé à voir les conséquences que la drogue pouvait avoir. A cette époque, prendre de la drogue était tellement ordinaire ! Et que des parents achètent de la drogue pour leurs enfants comme cela s’est passé dans mon cas, où on m’a emmené dans une piscine alors que j’étais sous acide, cela ne semblait absolument pas étrange. Mais lorsqu’on y repense depuis la perspective que nous avons aujourd’hui, cela paraît en effet très particulier…

Culturellement Vôtre : Oui, aujourd’hui nous sommes conscients des effets nocifs que cela peut avoir. Lorsque j’ai lu ce passage, je me suis dit « Oh mon Dieu ! Il aurait pu se noyer ! » (rires de Juan F. Thompson) Ce n’était pas raisonnable du tout. Mais cette tolérance envers la drogue peut aussi être mise en relation avec le fait qu’à l’époque, il y avait cette idée que le LSD pouvait vous ouvrir les portes de la perception et élargir votre conscience. C’était peut-être l’image que s’en faisaient votre mère et votre beau-père comme vous écrivez que tout un cérémoniel entourait la prise de cet acide…

Juan F. Thompson  : Ils pensaient que c’était tout à fait inoffensif, que cela pouvait avoir des qualités spirituelles dans le meilleur des cas, et que cela restait drôle dans le pire. Mais à l’époque, ils ne voyaient pas ça comme quelque chose de dangereux. Alors qu’aujourd’hui, même si ça reste dur à déterminer, mais pour un enfant, ce n’est sans doute pas une bonne idée. (rires) Ne serait-ce que d’un point de vue médical, en tout cas, sans même parler du reste. Ce n’était pas inhabituel à l’époque, quoi qu’il en soit. Mes parents faisaient des fêtes à Aspen, où nous vivions et, vous savez, les gens qui ont grandi au sein de cette culture, ils avaient décidé de rejeter tout ce qui venait de leurs parents, qu’il s’agisse des règles, des conventions, pour tout reconstruire sur de nouvelles bases. Et donc, les drogues faisaient partie du tableau, et étaient présentes à la cuisine, par exemple. (rires)

C’est donc étrange avec le recul, mais pour répondre à votre première question, je n’en ai pas vu les effets négatifs durant mon adolescence. Je n’avais pas d’amis qui buvaient ou se défonçaient vraiment, et nous étions trop jeunes pour conduire à cet âge. Ce n’est finalement qu’à la fac que j’ai commencé à voir des personnes s’y perdre véritablement, et devenir alcooliques ou toxicomanes. Je ne veux pas dire par là que les drogues sont entièrement mauvaises, mais elles ne sont sans doute pas inoffensives.

Culturellement Vôtre : Peut-être que le fait qu’il ne s’agissait pas de quelque chose d’interdit par vos parents explique aussi le peu d’attirance que vous aviez à cet égard ? Vous étiez sans doute moins tenté du coup…

Juan F. Thompson : Tout à fait. Je me serais rebellé contre quoi ? (rires) Je dis souvent en plaisantant que ma manière de me rebeller a consisté à mener une vie plus conventionnelle…

Culturellement Vôtre : A rester clean, donc !

Juan F. Thompson : (rires) Oui, et travailler de 9h à 17h, fonder une famille… C’était ça ma rébellion.

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Le jeune Juan F. Thompson tient compagnie à son père, Hunter S. Thompson, lors de l’écriture de son livre Dernier tango à Las Vegas. © Collection Juan F. Thompson

Culturellement Vôtre : Quelle est selon vous l’idée préconçue la plus répandue au sujet de votre père ? Vous disiez tout à l’heure que les médias le présentent souvent comme le type de son roman Las Vegas Parano, mais aussi le personnage du film de Terry Gilliam. Mais pensez-vous qu’il y a également certaines choses sur lesquelles les gens se méprennent au sujet de son œuvre, par exemple ?

Juan F. Thompson : Oui. Je pense que l’une des erreurs qui revient souvent est de dire que sa méthode de travail consistait à prendre du whisky de qualité et d’avaler quelques pilules avant de se mettre à écrire et de coucher sur le papier ce qui lui venait à l’esprit. Et cela ne pourrait pas être plus éloigné de la réalité ! Si vous vous penchez sur ses premiers écrits, pas uniquement ses articles pour la presse, mais ses premiers livres, comme Hell’s Angels, il est très clair qu’il prenait vraiment l’écriture au sérieux. Il voulait devenir un bon écrivain et c’était un excellent auteur, ne serait-ce qu’en termes de savoir-faire et de maîtrise, dans la manière dont il agençait ses phrases, en faisant en sorte de raconter son histoire de manière fluide.

Et il a procédé de la même manière pour Las Vegas Parano (le livre semi-autobiographique écrit par Hunter S. Thompson en 1971 autour de l’échec de la contre-culture américaine des années 60, ndlr) qui est en vérité un livre construit avec soin. Ce qui est assez drôle étant donné que l’histoire se concentre sur deux personnes qui atteignent les limites de leur self-control d’un bout à l’autre, mais l’écriture en elle-même et la structure sont vraiment soignées. Et les gens considèrent souvent à tort que le journalisme gonzo n’est que de l’écriture spontanée, un flot de conscience…

Culturellement Vôtre : Oui, comme un flot de conscience à la Virginia Woolf, dans un genre tout à fait différent évidemment… Mais un type d’écriture qui donne l’impression de capturer la pensée d’un individu comme elle lui vient spontanément.

Juan F. Thompson : Oui. Du moins, Virginia Woolf donnait l’impression de retranscrire un flot de conscience spontané…

Culturellement Vôtre : Tout à fait. C’était une auteure immensément douée…

Juan F. Thompson : Oui, voilà. Donc ça, c’est la première chose. Ensuite, je trouve aussi que certaines personnes négligent souvent l’idéalisme qui motivait son écriture. On le résume à un type déjanté qui faisait la fête et se défonçait avant de décrire son expérience dans ses livres. Ce qui n’était pas le cas. Il avait des convictions très fortes au sujet de la direction que prenait la société, le rôle des politiciens et ce que devrait être la société. Il ne s’est pas contenté de dépeindre Richard Nixon en disant « Oh, mais tous les politiciens sont des pourris et il est comme tous les autres ! » Il était vraiment révolté, et il tenait à ce que ses lecteurs comprennent clairement que ce type était maléfique, profondément corrompu et qu’il était le président des États-Unis, ce qui rendait la situation dangereuse.

Culturellement Vôtre : Il essayait de provoquer une prise de conscience, en un sens…

Juan F. Thompson : Tout à fait. Il essayait de voir dans quelle mesure il pouvait changer les choses à son niveau. Par exemple, lorsqu’il s’est présenté pour devenir shérif (dans le comté de Pitkin au Colorado, en 1970, ndlr), c’était en quelque sorte une expérience qu’il menait pour voir si les jeunes électeurs qui ne se déplaçaient pas pouvaient être suffisamment motivés pour sortir de chez eux et se rendre dans un bureau de vote. Car, mon Dieu, c’est vraiment une source de pouvoir intacte qui pourrait être utilisée au service de quelque chose de juste. Et je pense qu’il a fini par réaliser que la politique n’était pas quelque chose dans lequel il souhaitait évoluer. Je veux dire, s’il avait été élu shérif, mon Dieu… (rires) Je n’arrive pas à le voir se rendre à son bureau tous les matins.

Je ne pense pas qu’il s’attendait à gagner, mais il voulait voir s’il était possible d’inspirer les gens suffisamment pour qu’ils décident d’aller voter. Je pense en tout cas que cela lui a permis de passer de bons moments. Si vous lisez sa tribune en faveur d’un « Freak Power » (« pouvoir marginal » littéralement, du nom de son article « Le pouvoir aux marginaux dans les Rocheuses » publié dans Rolling Stone Magazine le1er octobre 1970), vous vous apercevrez que c’était assez couillu. Le texte est drôle, mais c’est une satire : il fulminait contre la manière dont Aspen changeait à toute vitesse, passant d’une petite ville montagnarde digne d’intérêt à un complexe immobilier pour riches. Et son texte insistait vraiment sur le fait que cela devait s’arrêter, même s’il l’a fait sous une forme humoristique.

Culturellement Vôtre : Certains des souvenirs que vous partagez sont assez douloureux : votre père semblait avoir beaucoup de colère en lui et se retournait souvent contre ses proches par frustration. Vous écrivez qu’une partie de son comportement était sans doute à attribuer à sa consommation de drogue et d’alcool, néanmoins, vous étiez souvent terrifié enfant lorsque vos parents se disputaient violemment la nuit. Ceci dit, vous parvenez également à montrer qu’il tenait beaucoup à vous, bien plus que ce qu’il voulait bien montrer, même si vous avez mis des années à le réaliser. Comment êtes-vous parvenu à réconcilier cette figure autoritaire avec le père que vous aimiez, respectiez et qui vous aimait ? Et le livre vous a-t-il aidé en ce sens ?

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Hunter S. Thompson entouré de sa femme Sandy et leur fils Juan, en 1977, peu avant le divorce. © Collection Juan F. Thompson

Juan F. Thompson : Le processus d’écriture ne m’a pas aidé de ce côté-là car nous avions déjà surmonté nos différents lorsqu’il est mort, Dieu merci ! L’écriture du livre n’avait donc pas d’objectif thérapeutique. Ce processus de réconciliation a été un long cheminement qui a débuté lorsque j’étais adolescent. J’étais très en colère contre lui et même écoeuré de la manière dont il traitait ma mère. Mais, d’un autre côté, je ressentais ce besoin profond d’établir un lien avec mon père. C’était heureusement réciproque, lui aussi souhaitait avoir une vraie relation avec moi. Et si, au départ, je lui reprochais de boire et ses crises de rage, au cours de ma vingtaine, j’ai fini par réaliser que cela faisait partie de lui, qu’il ne changerait jamais et que cela n’avait rien à voir avec moi. C’était simplement sa manière d’être.

Et j’ai réalisé que si je voulais avoir une vraie relation avec lui, c’est quelque chose qu’il me fallait accepter et que je devrais travailler là-dessus. Ce qui signifiait aller le voir, mais seulement le temps d’un week-end. Tout en sachant que s’il piquait une crise, je pouvais tout simplement partir. Après tout, je n’étais plus dans la situation d’un enfant qui est coincé chez ses parents. Je pouvais tout simplement lui dire « Très bien. Je repasserai demain. » Cela ne l’empêchait pas de se mettre en colère bien sûr, mais c’était différent car il n’y avait pas cette idée de menace imminente que vous pouvez ressentir lorsque vous êtes enfant, que vous êtes chez vous et que vous n’avez nulle part où aller. La difficulté résidait davantage dans le fait de trouver des stratégies afin de faire face à son caractère plutôt que de lui dire « Si tu m’aimes, tu changeras ».

Culturellement Vôtre : Ce qui n’aurait pas fonctionné, j’imagine…

Juan F. Thompson : Non, en effet. Cela n’avait rien à voir avec ses sentiments envers moi, il était simplement comme ça et je ne sais pas s’il aurait pu être une personne différente. Il était tellement… passionné, et surtout entêté, et habité par ces forces. Je ne le vois pas trop se réveiller la nuit et se dire « Je devrais arrêter tout ça et abandonner ce comportement abusif pour devenir plus gentil ». Je ne pense même pas que c’était une option pour lui. Ce comportement faisait partie de lui, pour le meilleur ou pour le pire.

Culturellement Vôtre : Quel passage a été le plus difficile à écrire ?

Juan F. Thompson : Tout ce qui concerne sa détérioration physique. Surtout ça. S’il avait été encore vivant, ce que je dis à propos des disputes avec ma mère, cela ne lui aurait probablement pas fait plaisir, mais personne n’aurait été vraiment surpris. Alors que les passages décrivant son état impuissance absolue à l’hôpital ou la dernière année, lorsqu’il a commencé à perdre le contrôle de son corps, il les aurait vraiment ressentis comme humiliants. Et c’est quelque chose que j’ai vraiment dû peser : « Est-ce que je dois en parler ? Est-ce vraiment important ? Est-ce un manque de respect à son égard ? »

Et j’ai fini par réaliser que ces passages étaient importants, parce-que cela faisait partie intégrante de notre relation et m’a aussi permis de mieux le comprendre, ainsi que les effets de cinquante ans de consommation d’alcool. Pas dans un sens moraliste, mais cela a fini par laisser des séquelles. J’ai donc décidé d’intégrer ces éléments au livre pour que les lecteurs puissent avoir une image plus complète. Vous me demandiez plus tôt en quoi les gens pouvaient se méprendre à son sujet, et un autre mythe le concernant est cette idée qu’il était invincible, que la drogue et l’alcool pouvaient tuer d’autres personnes, mais que lui était un peu comme Superman et qu’il pouvait toujours rebondir. Mais ce n’était pas le cas ! Il a réussi à éviter plus ou moins les effets nocifs de tout ça plus longtemps que la plupart des gens, mais cela lui a quand même laissé de profondes séquelles.

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Hunter S. Thompson aux côtés de son fils Juan le jour du mariage de ce dernier. © Collection Juan F. Thompson

Culturellement Vôtre : Juste avant de parler du jour où il s’est suicidé, vous écrivez quelque chose qui est assez choquant à lire, qui est qu’il vous avait demandé de nettoyer l’arme qu’il a utilisée le lendemain pour mettre fin à ses jours. Mais, même si cela peut sembler cruel en un sens lorsqu’on le lit, pensez-vous que c’était peut-être également une manière pour lui de maintenir un lien fort avec vous jusqu’à la fin et de se sentir moins seul, d’autant plus que vous étiez dans la pièce voisine à ce moment-là ? Pensez-vous qu’il avait peut-être peur de se sentir seul ? Je ne sais pas si ce que je dis est très clair…

Juan F. Thompson : Oui. La veille, je pense qu’il était sans doute assez sûr de mettre fin à ses jours le lendemain. Je n’en suis pas certain, mais il était sans doute assez décidé. Il devait probablement savoir qu’il le ferait lorsqu’il m’a donné ce revolver à nettoyer, et il devait avoir dans l’idée d’utiliser cette arme, mais Dieu merci, je ne m’en suis pas douté. Il a tellement pris soin de ne rien laisser paraître, je ne pense vraiment pas qu’il voulait se montrer cruel.

Culturellement Vôtre : Oui, nettoyer ses armes était un rituel entre vous lorsque vous lui rendiez visite, et il ne voulait sans doute pas modifier cette habitude et prendre le risque que vous vous posiez des questions.

Juan F. Thompson : Oui, voilà. Je pense aussi que la deuxième partie de votre question est pertinente au sens où, lorsqu’il est parti, il voulait être entouré de personnes qui l’aimaient afin de ne pas être seul. Ce qui, en un sens, peut paraître très égoïste, mais est tout à fait compréhensible. Evidemment, si je m’étais trouvé dans la même pièce à ce moment-là, cela aurait été tout à fait différent et, en effet, dans ce cas, cela aurait été aussi brutal que cruel. Mais il ne l’a pas fait. Il a pris soin d’attendre que personne ne soit avec lui dans cette pièce. Je regrette en revanche que mon fils ait été présent dans la maison, car cela l’a vraiment traumatisé. Pas parce-qu’il comprenait ce qui venait de se passer, mais parce-qu’il voyait la réaction de ses parents et que cela le terrifiait. Il savait que quelque chose de terrible venait d’avoir lieu, mais il ne savait absolument pas quoi. (silence) Mais, en fin de compte, je pense qu’il ne voulait pas être seul, et qu’il voulait s’assurer que je serais là pour que son corps soit traité avec respect.

Culturellement Vôtre : Ce qui semble cohérent puisqu’il vous avait aussi remis certains de ses objets personnels la veille…

Juan F. Thompson : Oui.

Culturellement Vôtre : Ce qui signifie qu’il avait confiance en vous.

Juan F. Thompson : Oui, c’est comme ça que j’ai choisi de l’interpréter. Et Dieu merci, j’étais bien trop tendu la veille pour me douter de ce qu’il avait en tête.

Culturellement Vôtre : Le style de votre père était unique. Mais voyez-vous un auteur qui aurait repris le flambeau, qui serait en quelque sorte son héritier ? Pas quelqu’un qui chercherait à le copier, mais qui ferait preuve de la même audace à sa manière et essaierait d’éveiller le même genre de conscience politique ?

Juan F. Thompson : Il écrivait beaucoup pour Rolling Stone en tant qu’auteur, et je pense qu’aujourd’hui, au sein de ce magazine, Matt Taibbi (je le lui ai d’ailleurs déjà dit), en raison de son style et des sujets de ses articles, affirme le fait qu’un travail journalistique de fond doit être effectué, et il le fait de manière brillante. Son approche est différente, il n’adopte pas le même type de point de vue subjectif accompagné de drogue et d’alcool, mais cela n’a jamais été l’essence de l’écriture de mon père de toute façon. C’est donc le premier nom qui me vient à l’esprit et, il y a quelques années, au moment de la crise financière, il avait par exemple comparé Goldman-Sachs à une sorte de vampire, ce qui était assez couillu d’écrire ça dans un magazine américain à propos de l’une des plus grosses banques d’investissement au monde. Un bon point pour lui.

Culturellement Vôtre : Pour finir, comment pensez-vous que votre père aurait réagi à l’élection de Donald Trump ? Aurait-il écrit un livre ou cherché à l’interviewer ?

Juan F. Thompson : Il aurait clairement été écoeuré et consterné. Mais il aurait davantage été écoeuré par les gens qui lui ont accordé leur vote. Parce-que, en toute honnêteté, Trump n’a pas vraiment cherché à se faire passer pour… (cherche ses mots)

Culturellement Vôtre : Il n’a pas cherché à se faire passer pour un type bien.

Juan F. Thompson : Absolument pas. Si vous avez suivi l’élection, ce qui se passe aujourd’hui est tout à fait cohérent avec le bouffon que l’on a vu faire campagne. Il n’y a donc aucune surprise de ce côté-là. Je pense que ce qui aurait profondément déprimé mon père est que, en dépit de ce qu’il était ouvertement, les gens ont malgré tout décidé de voter pour lui. Cela me rappelle une tirade géniale qu’il a eue à Philadelphie, après la victoire de Nixon. Mon père était vraiment déprimé et il a dit : « C’est peut-être vrai. Nous sommes peut-être une nation de vendeurs de voitures d’occasion à 22 millions de dollars ». Si les personnes qui votent sont vraiment prêtes à élire des gens qui vont clairement nuire à leurs intérêts, sans même chercher à s’en cacher, que reste-t-il à faire ? C’est vraiment une situation décourageante.

Culturellement Vôtre : Oui, et malheureusement, je ne pense pas que cela concerne seulement les États-Unis. C’est une tendance que l’on retrouve un peu partout…

Juan F. Thompson : Oui, mais je ne pense pas que, mon Dieu… (silence) Je ne pense pas qu’il se serait laissé abattre par le désespoir. J’imagine qu’il aurait écrit à ce sujet de manière mémorable, quitte à se rendre impopulaire, car il s’en serait davantage pris aux personnes qui ont voté pour Trump, mais aussi à ceux qui sont en colère contre Trump alors qu’ils ont choisi de ne pas voter. Vous savez à quoi vous attendre en agissant de la sorte !

Propos recueillis et traduits de l’anglais au français par Cécile Desbrun. 

Nous remercions chaleureusement Juan F. Thompson pour sa disponibilité et son amabilité. Fils de Gonzo est disponible depuis le 22 mars 2017 aux éditions Globe. Découvrez notre critique.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.

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