[Critique] Les adultes n’existent pas — Sarah Andersen

image couverture les adultes n'existent pas sarah andersen éditions delcourtL’univers drôle et attachant de Sarah Andersen

Jeune illustratrice de bande-dessinée américaine vivant à Brooklyn, Sarah Andersen est devenue célèbre sur Internet il y a quelques années grâce à ses petits strips en noir et blanc « Sarah’s Scribbles » (« les gribouillis de Sarah », littéralement) publiés sur son site officiel, et largement diffusés via Facebook, Instagram ou Tumblr. Elle y raconte, à travers son trait distinctif et un humour décalé, les aventures semi-autobiographiques d’une jeune femme fraîchement diplômée et naviguant encore entre enfance et âge adulte.

Si de nombreux internautes français maîtrisant l’anglais étaient déjà familiers de son travail, celui-ci n’avait encore jamais été traduit et publié chez nous. D’où la bonne idée des éditions Delcourt de traduire le premier album de la jeune artiste, Les adultes n’existent pas, paru ce printemps dans un format pratique à glisser dans un sac pour se payer une tranche de bonne humeur dans les transports en commun ou à la plage. Cette courte bande-dessinée humoristique, qui se lit en un éclair, est assez typique des strips en ligne de ces dernières années, mais si Sarah Andersen parvient malgré tout à retenir notre attention, c’est qu’on sent chez elle un univers, entre naïveté et irrésistible ironie, véritablement attachant et permettant un grand nombre de déclinaisons.

Petites et grandes mésaventures de la génération Y

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© Sarah Andersen/Delcourt

L’artiste a révélé en interview que Bill Watterson, l’auteur-illustrateur du comic strip culte Calvin et Hobbes, avait exercé une forte influence sur elle, et cela se ressent. Sans atteindre le même niveau que ce sommet de la BD américaine, loin s’en faut, on sent chez elle une même tendresse et son attachement à l’enfance se traduit également par le dialogue constant entre son alter-ego d’encre et un petit lapin blanc, dont on ne sait pas trop s’il s’agit d’un animal de compagnie ou bien d’une peluche qui lui sert de doudou. Quoi qu’il en soit, ce petit compagnon so cute fait partie intégrante de son univers, et rassure souvent l’héroïne lorsque celle-ci doute d’elle-même, à moins qu’il n’assure le rôle de sa conscience en lui faisant gentiment la morale lorsqu’elle se laisse aller.

Car la problématique au coeur de « Sarah’s Scribbles », et donc de Les adultes n’existent pas, ce sont les petits et grands travers des enfants de la génération Y, avec toutes les insécurités que cela suppose chez une jeune femme de moins de 30 ans — pour rappel, la génération Y désigne les personnes nées entre 1978 et 1994, donc ce que nous appellerions, en France, la « Génération Club Dorothée ». Si Sarah Andersen est née et vit aux États-Unis et n’a donc pas connu les beaux jours de Dorothée, Ariane et la bande des Musclés, elle n’en partage pas moins avec nous un certain nombre de références et, surtout, un état d’esprit. Avouons-le, beaucoup de personnes entre 25 et 35 ans aujourd’hui sont encore de grands enfants, qui font des études de plus en plus longues, et donc vivent de petits boulots plus longtemps que leurs parents. Quant au mariage et aux enfants, on n’en parle même pas ! Combien de jeunes femmes, en couple, mais ne possédant pas encore leur diplôme de fin d’année, ont eu droit à cette approche subtile de leur Maman ou Tatie lors d’un dîner de famille : « Alors, le bébé, c’est pour quand ? »

Une BD à la naïveté charmante sur l’enfant tapi en nous

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© Sarah Andersen/Delcourt

Vous voyez le tableau ? Eh bien, Sarah Andersen, c’est un peu ça. A la différence près que plutôt de jouer sur les seules références générationnelles ou féministes, elle s’inspire de sa personnalité et ses insécurités personnelles pour en tirer des strips plein d’autodérision qui font bien souvent sourire. Sarah en version dessinée est donc une jeune femme peu sûre d’elle, angoissée, possédant quelques tendances antisociales/agoraphobes maîtrisées. Du genre à désespérer de devoir se lever le matin à la seule pensée du nombre de choses qu’elle va devoir faire et de toutes les personnes qu’elle va devoir rencontrer, à se comporter comme une ado dès qu’un garçon qui lui plaît pose le moindre regard sur elle ou bien à se sentir démunie face à l’entrée dans la vie active après de longues études. Un peu comme toutes les personnes de sa génération, donc, qui ont dû apprendre à être multi-tâches pour parvenir à joindre les deux bouts et faire face à un système ultra-compétitif, mais qui sont aussi longtemps restées dans leur cocon et redoutent de faire le grand saut dans le mystérieux « monde des adultes », qui n’aura jamais été aussi flou qu’aujourd’hui.

C’est notamment cette dimension particulière qui explique le succès de Sarah Andersen, qui possède depuis une petite poignée d’années une véritable fanbase, au-delà de la simple réaction de connivence « Ah ! Moi aussi ça m’est déjà arrivé ! ». Si Les adultes n’existent pas se révèle aussi attachant, c’est donc aussi parce-que son auteure y assume fièrement l’enfant qui vit toujours en elle, et dont elle semble redouter qu’il disparaisse un jour. Non seulement, pour un artiste, conserver cette part d’enfance et de naïveté est un beau terreau créatif mais, de manière générale, face à un monde de plus en plus dur, conserver une part d’innocence est aussi une manière de résister, de ne pas se laisser gagner par le cynisme ambiant, même si la procrastination est aussi un travers de cette génération, qui pèse comme une épée de Damoclès au-dessus des têtes pour nous rappeler qu’il faut malgré tout se dépêcher et faire ses preuves plutôt que de retarder l’inévitable.

Les adultes n’existent pas, c’est donc tout ça, plus tous ces petites mésaventures gênantes (mais universelles) que Sarah Andersen s’amuse à croquer avec malice. Sans nécessairement être la BD humoristique de l’année, il s’agit en tout cas d’un petit album tout à fait recommandable parmi la myriade de publications similaires, et qu’on préférera savourer par petits bouts au fil de ses envies lorsqu’on a besoin de souffler un bon coup au milieu d’une journée en mode multi-tâches.

Les adultes n’existent pas de Sarah Andersen, Delcourt, sortie le 26 avril 2017, 112 pages. 15,50€

Natacha Fleurot

Natacha Fleurot

Diplômée en Lettres Modernes, Natacha Fleurot rejoint la rédaction de Culturellement Vôtre fin 2015. Spécialisée dans les oeuvres jeunesse, young adult ainsi que la fantasy, elle réalise de nombreux articles dans les rubriques Livres et Cinéma. Passionnée de cuisine, elle teste aussi régulièrement des livres de cuisine et écrit dans la catégorie Food de la rubrique Lifestyle.
Natacha Fleurot
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