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[Critique] Cinéma d’animation : La French Touch — Laurent Valière

Caractéristiques

Alors que le Festival du Film d’Animation d’Annecy s’est clôt hier soir, l’occasion était toute trouvée pour vous parler du très beau livre de Laurent Valière, journaliste à France Info, dédié au cinéma d’animation français et publié le mois dernier aux Éditions de la Martinière. Si le cinéma d’animation a fait l’objet de nombreux essais, notamment ces dernières années, les films français n’en sont que rarement le principal objet, et encore moins lorsqu’on parle de beaux livres, le plus souvent consacrés au cinéma américain, jugé plus vendeur dans un secteur dont les ventes sont en baisse depuis le début des années 2000. Laurent Valière, qui a effectué des recherches approfondies dans les archives et s’est entretenu avec de nombreux cinéastes, animateurs et professionnels du film d’animation, vient ainsi réparer cette lacune à travers un ouvrage aussi beau que fourni, qui ravira les cinéphiles.

Un panorama très complet du cinéma d’animation français

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© Éditions de la Martinière/Arte Editions

Divisé en 10 parties, Cinéma d’animation : La French Touch nous propose dans un premier temps de partir à la rencontre des pionniers (Emile Reynaud, Emile Cohl, Marius O’Galop…), qui ont animé des dessins dès les débuts du cinéma, et même avant dans le cas d’Emile Reynaud, dont l’invention du Praxinoscope remonte à 1892, soit trois ans avant l’invention du cinématographe des frères Lumière, dont la popularité nuira à ses projections animées et le mènera à la ruine. Puis, en procédant de manière plus ou moins chronologique, par « grandes périodes », l’auteur se penchera par exemple sur l’incontournable Paul Grimault, dont l’oeuvre inspira de nombreux cinéastes et animateurs, comme Hayao Miyazaki et Isao Takahata du studio Ghibli, qui n’hésitèrent pas à étudier son chef d’oeuvre Le Roi et l’Oiseau (1979) plan par plan. Un classique du cinéma d’animation dont Laurent Valière retrace la généalogie compliquée, des prémices du projet aux côtés de Jacques Prévert en 1944, qui donnera lieu à un premier film sorti par le studio Gémeaux en 1953 (La Bergère et le Ramoneur, d’après Andersen), mais renié par ses auteurs en raison des modifications réalisées par le producteur contre leur avis, jusqu’à la sortie de la version de Grimault 35 ans plus tard. Les chapitres suivants abordent ce que l’on pourrait appeler la Nouvelle Vague du film d’animation, l’émergence des séries d’animation françaises dans les années 80, l’impact du Kirikou de Michel Ocelot, qui relança le genre en 1998, l’avènement des films en images de synthèse, les adaptations de bandes-dessinées, le court-métrage ou encore les principaux studios et écoles d’animation en France.

Les textes sont présentés en petits paragraphes succincts mais précis permettant de replacer les films et l’émergence des différents « mouvements » et cinéastes dans leur contexte, et accompagnés de grandes illustration révélant un travail iconographique d’une grande richesse. Laurent Valière a volontairement écarté du livre les affiches de films et portraits de réalisateurs pour se concentrer sur les storyboards, concept arts et photos promotionnelles des différentes oeuvres, afin de mettre en valeur leur univers visuel comme le travail des artistes dont le travail consiste à donner vie à ces images. Car, comme le rappelle Valérie Hadida, character designer sur Chasseurs de dragons, « un beau dessin ne fait pas forcément un bon personnage ». En effet, encore faut-il qu’il donne envie de voir le protagoniste sortir de la page pour s’animer à l’écran. Au-delà de sa perspective historique, qui permet de redécouvrir autant les grands classiques que des oeuvres parfois un peu oubliées ou méconnues, Cinéma d’animation : La French Touch se distingue également par le regard très complet qu’il pose sur le milieu de l’animation en France de nos jours. Ainsi, chaque partie est entrecoupée de longs entretiens en compagnie de professionnels, qu’il s’agisse de cinéastes (Marjane Satrapi, Pierre Coffin, Bibo Bergeron…), animateurs, décorateurs, character designers ou encore producteurs, auxquels Laurent Valière pose des questions précises donnant lieu à des réponses aussi fournies que passionnantes. La dimension financière est également abordée, notamment en ce qui concerne les aides et initiatives en faveur du développement du cinéma d’animation français, qui a donné naissance à pas moins de 77 films au cours des dernières années.

La French Touch de l’animation : mythe ou réalité ?

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L’illusionniste de Sylvain Chomet (2010).

La richesse de ce cinéma brille à chaque page, et une question finit par se profiler : le cinéma d’animation made in France a-t-il une spécificité ? Peut-on parler véritablement d’une French Touch ou s’agit-il d’un abus de langage journalistique et commercial ? Une question à laquelle il est assez difficile de répondre si l’on en croit les différents intervenants interrogés à ce sujet. D’un côté, les animateurs français ont le vent en poupe Outre-Atlantique, notamment chez Dreamworks, qui emploie 40 d’entre eux. Un gros studio tel qu’Universal réalise également désormais les films Moi, Moche et Méchant, Tous en scène ou Les Minions, pour ne citer que ceux-là, dans les locaux du studio français Mac Guff Illumination, dont ils ont repéré l’indéniable talent. De l’autre, le cinéma d’animation français, d’une incroyable variété, ne saurait se limiter à un seul genre ni une seule identité visuelle, et il s’est également régulièrement inspiré des oeuvres américaines ou japonaises. Cependant, en creusant, quelques éléments de réponse commencent à se profiler : l’animation des personnages de ce côté-ci est fort différente de ce que l’on pourrait appeler « la méthode Disney », plus fluide, plus naturelle, elle ne cherche pas à anticiper les mouvements des personnages, d’où un rendu tout à fait reconnaissable aux yeux des artistes étrangers. De même, si les importantes limites budgétaires ne permettent pas aux films français d’atteindre le même rendu technique que de gros films américains, la débrouillardise des réalisateurs et animateurs pour trouver des solutions en respectant ces contraintes est reconnu unanimement et est également une source d’intérêt pour des studios étrangers, puisque ces artistes se montrent généralement très créatifs et auront à coeur de susciter une émotion à travers leur travail. Qu’il s’agisse de Sylvain Chomet (L’illusionniste), Michel Ocelot, Claude Barras et les autres, parfois moins connus, dont les oeuvres sont mises en avant dans le livre, tous possèdent non seulement un style, mais surtout un univers qu’ils font vivre sous nos yeux émerveillés, tandis que les centaines de techniciens allient savoir-faire et sensibilité.

Cinéma d’animation : La French Touch est donc un très beau livre qui deviendra vite incontournable pour les amateurs du genre en raison de la richesse de son contenu et de son iconographie. Refusant de trancher entre histoire, présent et dimension technique, l’ouvrage de Laurent Valière mêle ces différentes approches et parvient à condenser les évolutions au sein de chaque grande période sans perdre pour autant en pertinence ou précision. Entre grands classiques, figures célèbres et oeuvres récentes ou anciennes plus expérimentales ou méconnues, l’auteur dresse un panorama d’une étonnante diversité et nous fait également rentrer dans les coulisses par la petite porte, auprès des réalisateurs, animateurs et producteurs qui passent parfois jusqu’à 30 mois à concevoir un long-métrage, à raison de quelques secondes par jour. Les Éditions de la Martinière livrent comme à leur habitude un objet de toute beauté, à la qualité d’impression irréprochable, qui trouvera une place de choix au sein des bibliothèques de passionnés.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
8.5/10

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