article coup de coeur

[Critique] Carmen — Prosper Mérimée & Benjamin Lacombe

Caractéristiques

  • Auteur : Proper Mérimée (texte) & Benjamin Lacombe (illustrations)
  • Editeur : Soleil Editions
  • Collection : Métamorphose
  • Date de sortie en librairies : 13 décembre 2017
  • Format numérique disponible : Non
  • Nombre de pages : 173
  • Prix : 32,50€
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Benjamin Lacombe illustre un nouveau classique de la littérature


L’année 2017 aura été particulièrement chargée pour Benjamin Lacombe : par la magie du calendrier français, L’ombre du golem (sorti en Espagne il y a plus d’un an) et Carmen sont sortis à moins de trois mois d’écart en cette fin d’année. Ce dernier beau livre illustré, édité dans la collection Métamorphose des éditions Soleil après le dyptique Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir, fait donc suite aux grands classiques de Lewis Carroll, mais aussi d’Edgar Allan Poe (Les contes macabres) et Victor Hugo (Notre-Dame-de-Paris) illustrés par l’artiste dans des éditions de prestige.

Avant d’en venir au texte et aux illustrations, on notera que ce volume est véritablement de toute beauté avec sa couverture toilée où les cheveux en forme de toile d’araignée de la bohémienne ont été brodés, pour un rendu du plus bel effet. Comme pour les précédents volumes publiés chez l’éditeur, on trouvera des annexes intéressantes, ici, une nouvelle que Prosper Mérimée écrivit à l’occasion d’un voyage en Espagne quinze ans auparavant et qui influença grandement sa nouvelle de 1845. On y retrouve certains éléments de l’intrigue qui, une fois transformés, aboutiront au personnage de José Navarro, l’ancien lieutenant basque devenu brigand après avoir fait la rencontre de Carmen, une séduisante gitane dont il tombe fou amoureux et qui le conduira à être condamné à mort.

Carmen, une femme fatale dans toute sa splendeur

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© Benjamin Lacombe/Editions Soleil

L’auteur de La Vénus d’Ille était un érudit de son époque et, en tant que tel, il possédait aussi les idées colonialistes et racistes de son temps envers les gitans, qui étaient considérés comme une race à part. Benjamin Lacombe précise alors en préface que, malgré certaines observations quelque peu discutables, l’intention première de Prosper Mérimée était d’apporter un compte-rendu ethnologique avec un point de vue quasi-scientifique dans les chapitres I et IV. Pour ce dernier chapitre, qui est en réalité une conclusion de l’écrivain en dehors de l’histoire en elle-même, qui s’achève au chapitre III, les illustrations de Benjamin Lacombe établissent une certaine distance avec le propos, en nous rappelant que l’époque de Mérimée était un temps où l’on croyait pouvoir deviner les caractéristiques psychologiques et comportementales d’un individu à partir de la forme de son crâne — une pseudo science qui a fort heureusement été abandonnée depuis.

Mais évoquons l’histoire en elle-même ! Carmen inspira l’opéra de Georges Bizet du même nom, et son air entêtant, où une soprano chante : “Si tu ne m’aimes pas je t’aime, et si je t’aime, prends garde à toi”. Ce jeu du fuis-moi je te suis, suis-mois je te fuis est un art que maîtrise en effet à la perfection la Carmençita de la nouvelle, comme on la nomme, qui compte parmi les grandes femmes fatales de la littérature. Si l’on prend l’histoire au premier degré, Carmen a tout pour être considéré comme un récit misogyne. Pourtant, c’est à un niveau quasi-mythologique qu’il faut le voir : la bohémienne est une mante religieuse qui tisse sa toile dans la tête et le coeur d’un homme pour mieux le dévorer et le détruire. Elle a beau le prévenir, le bougre, devenu brigand, s’accroche et en paiera le prix fort.

Une atmosphère funeste et fantastique pour un récit tragique

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© Benjamin Lacombe/Editions Soleil

C’est en ce sens que Benjamin Lacombe illustre l’histoire, faisant de Carmen une femme-araignée aux pouvoirs mystiques. Dans l’un des tableaux du livre, son oeil apparaît dans la lune et surplombe un navire voguant sur une mer agitée, tandis que dans un autre, la plaine espagnole au coucher du soleil épouse les formes de sa poitrine et son visage. Quant à Don José, le pauvre fou qui s’est entiché d’elle et dont le narrateur fait la connaissance, il est représenté dans la pénombre, rongé tout entier. L’illustrateur nous offre là l’un de ses meilleurs travaux, tout en ombres et lumière, avec des images d’une beauté frappante. Il a su capter les couleurs chaudes de l’Espagne tout en insufflant une atmosphère crépusculaire et mélancolique à l’ensemble. Avant même le dénouement funeste, Carmen incarne la mort par sa seule présence, ce que le dessinateur retranscrit aussi bien dans les illustrations couleur en pleine voire double page que dans celles à l’encre en noir et blanc, jouant avec habileté sur les contrastes de noirs pour faire apparaître la toile de la gitane…

C’est donc encore un très beau livre que nous offre Benjamin Lacombe avec Carmen, lui qui a apporté toute sa fantaisie et son exigence aux deux Alice de Lewis Carroll, ainsi qu’au sublime Frida, paru l’an dernier. Tout en conservant son trait et son style particulier, son imaginaire sait épouser celui de la nouvelle de Prosper Mérimée, dont il retranscrit le trouble vénéneux avec beaucoup d’inspiration, nous permettant de redécouvrir cette oeuvre tragique d’un oeil nouveau. Du grand art.

9/10

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