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[Critique] Alice de l’autre côté du miroir — Lewis Carroll, illustré par Benjamin Lacombe

image couverture alice de l'autre côté du miroir lewis carroll benjamin lacombe éditions soleil collection métamorphoseAprès avoir illustré le premier roman de Lewis Carroll l’an dernier, Alice au pays des merveilles, Benjamin Lacombe s’attaque à présent à Alice de l’autre côté du miroir, édité en fin d’année dans la collection Métamorphose des éditions Soleil. Une très belle édition dans la lignée de son prédécesseur, dont les couleurs, symétriques à celles du premier volume, annoncent déjà cette traversée du miroir.

Une suite sous forme de partie d’échecs

Car, si l’on retrouve la jeune héroïne de Lewis Carroll dans cette suite, Alice de l’autre côté du miroir est une oeuvre finalement assez différente, plus complexe par certains aspects et déroutante de prime abord. Certes, on retrouve ce nonsense typiquement anglais, qui côtoie une logique poussée à l’extrême, avec la présence de nombreux jeux de mots souvent intraduisibles en français mais pour lesquels Henri Parisot, qui offrit la meilleure traduction de l’oeuvre carrollienne, su trouver de brillants équivalents afin de retranscrire le charme et l’étrangeté surréaliste des livres. Mais, tout en conservant sa tonalité caractéristique, Lewis Carroll pousse les choses bien plus loin, en donnant à la suite des aventures de cette petite fille curieuse la forme d’une partie d’échecs.

Alice au pays des merveilles était une histoire improvisée lors d’une ballade en barque pour les trois filles de la famille Liddell, et plus particulièrement la jeune Alice, 6 ans, avec laquelle Lewis Carroll, Charles Lutwidge Dogdson de son vrai nom, entretint une amitié au long cours. Un conte malicieux et surréaliste qu’il peaufina ensuite pour l’offrir à l’enfant, et qu’il décida de faire publier après que son ami, le conteur George MacDonald (The Light Princess), lui ait fait un retour enthousiaste et confié à quel point ses enfants l’avait apprécié. Quant à Alice de l’autre côté du miroir, il s’agit d’une oeuvre mûrement réfléchie, chaque partie du récit correspondant à un coup d’échec qui amènera l’héroïne à devenir reine. Ainsi, le déroulement complet de la partie nous est annoncé en préambule, de sorte que l’on puisse s’y référer et voir la logique à l’oeuvre dans chacune des péripéties d’Alice.

Une réflexion dans la continuité d’Alice au pays des merveilles

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Alice traverse le miroir… Illustration : Benjamin Lacombe © Editions Soleil

L’amour des mathématiques de Lewis Carroll, mathématicien qui enseignait cette discipline à l’université sous son vrai patronyme, est ici affirmé de manière bien plus évidente que dans le premier roman, et il est assez fascinant de voir avec quelle imagination les règles des échecs, et la façon de déplacer les différentes pièces, se retrouve intégré au récit. Si l’on pourrait être tenté de dire, après une lecture hâtive, que cette rêverie enfantine où une petite fille imagine que ses chats deviennent des pièces d’échecs au caractère distinct, Alice de l’autre côté du miroir poursuit en réalité la réflexion mise à l’oeuvre avec Alice au pays des merveilles, que l’on peut voir, au-delà de l’aspect freudien souvent invoqué dans de nombreuses analyses littéraires, comme la manière dont un enfant se trouve confronté au monde étrange des adultes par le biais de l’éducation et son côté arbitraire. Dans l’introduction de cette édition, Benjamin Lacombe analyse d’ailleurs : « Alice se trouve confrontée à de véritables linguistes, dont les discours sont une contestation magistrale de l’arbitraire du langage. » 

La dimension onirique, inhérente à l’oeuvre de Lewis Carroll, est bien entendu présente et infuse une étrangeté qui a fait de nombreux émules depuis, mais aussi un aspect clairement métaphysique. Ainsi, Twideldeume suggère que le Roi Rouge, qui dort, est en réalité en train de rêver d’Alice, et que celle-ci n’existe donc pas ; une idée qui sera reprise dans la conclusion : de qui le récit de De l’autre côté du miroir est-il le rêve ? D’Alice, ou bien du Roi Rouge ? Les lecteurs qui découvriront pour la première fois le texte de Lewis Carroll seront également surpris de constater que plusieurs des éléments du dessin animé de Disney proviennent en réalité de ce second roman et non du premier : la rencontre avec les fleurs, Twideldie et Twideldeume, l’histoire des petites huîtres… On retrouve également parmi les personnages l’oeuf Humpty Dumpty, connu de tous les enfants anglo-saxons au travers de la célèbre comptine dont il est le héros.

De superbes illustrations qui font ressortir l’humour et le surréalisme du récit de Lewis Carroll

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Alice nage en pleine confusion lorsque le cavalier blanc lui parle d’une étrange chanson tournant autour d’yeux de morue. Illustration : Benjamin Lacombe © Editions Soleil

Benjamin Lacombe propose quant à lui des illustrations dans la continuité de celles qu’il a imaginées pour le premier livre : des peintures couleur en pleine ou double-page d’une part, des cabochons à l’encre de Chine noire et rouge d’autre part, insérées sur certaines pages de texte. Les premières sont plus complexes par les nombreux détails qu’elles possèdent, tandis que les secondes donnent une représentation épurée et très dynamique des personnages et du style de l’illustrateur. Un style immédiatement reconnaissable, mais sur lequel Lacombe ne se repose jamais : si son Alice, qui emprunte encore au peintre Balthus par certaines de ses poses alanguies (voir l’image où elle trompe son ennui en jouant avec ses chats dans un fauteuil) est assez typique par ses traits des jeunes filles que l’on retrouve souvent dans les livres de l’illustrateur, de même que l’aspect de certains animaux (chiens, chats, auxquels il a consacré Destins de chiens et Facéties de chats), il puise d’un bout à l’autre dans l’oeuvre de Lewis Carroll pour l’accompagner au mieux et en retranscrire la fantaisie, mais aussi l’étrangeté et l’ambivalence.

Puisque Alice de l’autre côté du miroir est une gigantesque partie d’échecs entre pièces blanches et rouges, le contraste entre ces deux couleurs est repris un peu partout dans les illustrations de Benjamin Lacombe : les fleurs sont rouges, la robe d’Alice est blanche, Twideldie et Twideldeum sont en rouge et blanc, etc. Le résultat, superbe, se distingue des dessins originaux de John Tenniel tout en s’inspirant de certains d’entre eux (Alice dans le fauteuil, Humpty Dumpty sur son mur…) et nous plonge dans l’univers d’Alice avec une belle force d’évocation. Benjamin Lacombe fait des merveilles, notamment, dès qu’il s’agit de faire ressortir l’humour de Lewis Carroll et la dimension onirique voire surréaliste de son oeuvre, comme en attestent cette illustration en pleine page où le visage d’Alice, dans l’eau, se confond avec celui d’un poisson, ou encore celle, à l’encre de Chine, où l’héroïne et Humpty Dumpty volent sur le dos d’un poisson géant. Comme pour le premier livre de l’auteur anglais illustré par Lacombe, on retrouve plusieurs rabats qui permettent d’obtenir une grande image en quatre volets, et que l’on ouvre après avoir lu une phrase mise en avant en caractères géants sur une double-page, ce qui en fait ressortir le rythme, par exemple, mais met aussi en exergue la temporalité du récit (le long bêlement d’une chèvre) ou son intensité (des bruits de tambours de plus en plus forts qui résonnent dans la tête d’Alice).

Des contes mathématiques ingénieux

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La présentation des différents personnages comme autant de pièces d’un jeu d’échecs dans la préface. Illustration : Benjamin Lacombe. © Editions Soleil

Enfin, tandis que le premier volume publié aux éditions Soleil contenait en annexe des extraits de la correspondance de Lewis Carroll avec certaines de ses amies enfants, ainsi que des photographies d’enfants (dont celle d’Alice Liddell) prises par l’auteur lui-même, Alice de l’autre côté du miroir propose des extraits des Contes mathématiques et exercices logiques conçus par l’auteur anglais pour le magazine The Monthy Packet en 1880. De petites histoires amusantes dont chaque noeud présentait des problèmes mathématiques à résoudre. Les jeunes lecteurs pouvaient alors tenter de résoudre ces exercices publiés de manière épisodique en envoyant leurs réponses au magazine. Lewis Carroll commentait ensuite celles-ci et détaillait la solution. Quatre noeuds (soit quatre histoires différentes) sont ici proposés et attestent de l’imagination de l’auteur et de sa pédagogie puisque ces petits récits avaient pour but avoué d’instruire les enfants (ou plutôt les adolescents) tout en les divertissant.

Si l’on avoue que l’on n’a pas cherché la réponse bien longtemps avant de nous tourner vers la réponse — ces problèmes étant bien plus complexes, dans notre lointain souvenir, que ceux donnés au collège, par exemple — la forme de ces petits contes interpelle par leur invention et leur ingéniosité et se révèle un joli complément à cet Alice de l’autre côté du miroir qui ravira autant les admirateurs de l’oeuvre de Lewis Carroll que ceux de Benjamin Lacombe. Bien entendu, on ne saurait également que trop conseiller d’offrir ce joli livre (également disponible dans un coffret réunissant les deux volumes) aux jeunes lecteurs de 8 ans et plus pour leur faire découvrir cette oeuvre incontournable de la littérature jeunesse, mais que la jeune génération ne connaît généralement que par le dessin animé Disney ou ses récentes adaptations cinématographiques.

Alice de l’autre côté du miroir de Lewis Carroll, illustré par Benjamin Lacombe, éditions Soleil, collection Métamorphose, sortie le 30 novembre 2016, 300 pages. 29,95€.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.

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