[Critique] Sérum – Cyril Pedrosa, Nicolas Gaignard

Caractéristiques

  • Auteur : Cyril Pedrosa, Nicolas Gaignard
  • Editeur : Delcourt
  • Date de sortie en librairies : 18 octobre 2017
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 160
  • Prix : 18,95€
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Le futur proche, c’est pas rose, le futur c’est morose

L’anticipation, voilà un genre que la bande dessinée à pas mal creusé, et ce depuis bien des années. Ce sous-genre de la science-fiction, parmi les plus propices à une ambiance anxiogène, doit beaucoup à des œuvres qui ont marqué des générations entières. Du côté de la littérature, on pense forcément au séminal 1984. Au cinéma, impossible de ne pas évoquer Brazil, Orange Mécanique ou Soleil Vert. Le manga n’est certainement pas en reste, notamment avec Akira. Bref, pas mal de matière, et Sérum, aux éditions Delcourt (Dead Inside, Les petites morts), se devait à la fois de tenir la distance et, au mieux, de proposer un regard neuf. On va voir qu’au moins l’un de ces objectifs est atteint.

L’action de Sérum se déroule à Paris, en l’an 2050. Depuis les purges qui ont fait suite au changement de régime, les tensions de toutes sortes sont loin d’être apaisées. Une organisation clandestine semble préparer une action spectaculaire. Reclus dans son appartement pour le moins étriqué, Kader vit en solitaire. Même s’il travaille, il ne parle à personne, ou seulement quand il se sent obligé. Une injection de Sérum, un produit psychoactif, l’empêche de mentir. Qu’il le veuille ou non, il ne peut dire que la vérité. Rien que la vérité. Toute la vérité. Et cette malédiction fait de sa vie un enfer.

Avec Sérum, Cyril Pedrosa (dont on conseille le très bon Trois Ombres) donne dans une anticipation prudente. Ou, plus précisément, soucieuse de respecter certains codes. Bien évidemment, le futur évoqué n’est pas rose, l’État se veut intrusif, derrière des apparences trompeusement rassurantes. Tout cela pourra donner un sentiment de déjà-vu, mais comme dirait un ancien présentateur : c’est le jeu ma pauvre Lucette. D’ailleurs, au-delà de cette petite retenue, on se doit d’écrire que l’univers est tout à fait intéressant, mariant le progrès avec une saveur qui nous paraît plus contemporaine. La description de Paris en est le meilleur exemple : on reconnaît les quartiers traversés, que l’évolution n’a pas spécialement défiguré plus que cela, au-delà des changements radicaux dus au changement climatique (adieu, la Seine). C’est, d’ailleurs, l’une des raisons qui nous permet de nous attacher de belle manière à cette histoire : on croit en son environnement.

Une trame prudente mais fondamentalement satisfaisante

Mais il serait assez injuste que de ne pas souligner les intentions de l’auteur qui, elles, se font plus courageuses. Sérum n’est pas dénué d’une certaine réflexion, sur le libre arbitre et l’importance de le laisser s’exprimer. Et ce même si le mensonge est un recours qui peut s’avérer dangereux. Cyril Pedrosa prend évidemment des risques, car la vérité est parfois nécessaire. Mais il assure une limitation du doute, chez le lecteur, grâce à un scénario captivant, qui donne beaucoup de place à son personnage principal, le taiseux Kader. Celui-ci est à l’image du monde qui l’entoure : maussade, il a baissé les bras. D’ailleurs, on ne peut pas écrire que cet univers soit très rigolard. On le découvre de manière assez frontal, de par le quotidien d’un protagoniste qui a beaucoup à révéler, notamment au cours d’un final réussi.

Si Sérum est une satisfaction, assez envoûtante au final, c’est aussi grâce aux dessins de Nicolas Gaignard, qui co-signe ici son premier album. Voilà une découverte agréable, tant l’artiste fait preuve d’un style déjà affirmé. Son trait est franc, et sa manière de laisser le lecteur faire son travail de projection dans l’univers est à souligner. On aime cette manière de simplifier les arrières plans, non sans leur donner une certaine force de par la mise en scène et le découpage. Bref, voilà qui termine de nous faire apprécier cette bande dessinée, tandis que l’édition, signée Delcourt, atteint sans mal le haut niveau dont qu’elles ont l’habitude de viser.

7/10

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