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[Critique] Florida — Jean Dytar

Caractéristiques

  • Auteur : Jean Dytar
  • Editeur : Delcourt
  • Collection : Mirages
  • Date de sortie en librairies : 2 mai 2018
  • Format numérique disponible : Non
  • Nombre de pages : 264
  • Prix : 27,95€
  • Acheter : Cliquez ici

Retour sur un épisode méconnu de la conquête de l’Amérique

Publié dans la collection Mirages des éditions Delcourt (Sacha Guitry : une vie en bande-dessinée, Morgane…), Florida est le troisième roman graphique de Jean Dytar, professeur d’Art Plastique à Lyon et auteur-dessinateur-coloriste passionné par la BD historique, dont les précédents albums se déroulaient respectivement dans la Perse du XIe siècle (Le sourire des marionnettes) et parmi les peintres du Quattrocento (La vision de Bacchus). Il s’intéresse ici à la conquête de la Floride au XVIe siècle, qui se solda par le massacre des colons français par les Espagnols.

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© Delcourt

Le récit nous plonge au lendemain du massacre de la Saint-Barthélémy commandité par Catherine de Médicis, où l’amiral Coligny et de nombreux protestants trouvèrent la mort. Jacques Le Moyne et son épouse Eléonore se sont réfugiés depuis plusieurs années à Londres pour échapper à la répression dont les protestants font l’objet en France. Ancien cartographe, il a participé 10 ans auparavant à l’expédition française initiée sous l’impulsion de Coligny pour explorer et coloniser la Floride, qui s’était achevée par le massacre des Français par les Espagnols. Rescapé, Jacques était revenu traumatisé et a toujours refusé de raconter à sa femme ce qui s’était passé. Mais, lorsque sir Raleigh vient lui rendre visite pour le convaincre de partager son témoignage et d’éventuels dessins avec des chercheurs, Eléonore, elle-même passionnée par la cartographie et l’exploration, le pousse à accepter…

Une odyssée humaine documentée et romanesque

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© Delcourt

Voilà une BD historique aussi riche que captivante ! Bien loin du cours didactique synthétique et un brin pompeux qui sont légion dans cette catégorie, Jean Dytar nous propose avant tout une véritable odyssée humaine à travers Florida, où il sera tout autant question de la fondation de ce que l’on appelait alors le Nouveau Monde, que des enjeux politiques et des alliances entre pays au temps des guerres de religion, ou encore des conséquences des massacres perpétrés au nom du pouvoir. A travers l’expérience éprouvante de Jacques le Moyne, simple carthographe et artiste passionné plongé malgré lui au coeur de l’horreur, Jean Dytar livre une réflexion d’une belle profondeur sur la colonisation et la manière dont auteurs et historiens ont façonné la vision de la fondation de l’Amérique dans l’imaginaire collectif, en occultant la violence des conditions de vie des colons (famines, mutineries) et des massacres perpétrés, pour retenir une vision exotique idéalisée et asceptisée. Le tout sans jamais tomber dans la facilité de la simplification : ici, le contexte historique est très développé, sans jamais perdre le lecteur qui ne maîtriserait pas parfaitement le sujet, ni perdre de vue la dimension romanesque de l’histoire.

En effet, Jean Dytar met ici en valeur l’importance des conflits entre protestants et catholiques dans la stratégie politique ayant mené l’amiral Coligny (protestant) à mener des expéditions pour coloniser d’autres territoires, dont la Floride, dont voulaient également s’emparer les Espagnols (catholiques); chose qui n’est guère enseignée en cours d’histoire à l’école, où les deux événements (massacre des Protestants en France et Fondation de l’Amérique) sont traités de manière séparée, sans établir de ponts entre eux. Par ailleurs, qui a déjà entendu parler de la conquête de la Floride en cours d’histoire au lycée ? Florida a le mérite de s’intéresser à cet épisode méconnu avec pertinence et sensibilité, pour un résultat d’autant plus passionnant que l’auteur n’hésite pas à combler les blancs de l’Histoire pour proposer une version romancée de la vie de Jacques le Moyne qui semble terriblement crédible.

Jacques le Moyne, une figure historique nimbée de mystère…

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Dans cette gravure de Théodore de Bry publiée en 1591 et attribuée à Jacques le Moyne, on peut voir Laudonnière et Athore, le fils du chef des Timucua Saturiwa.

En effet, à l’instar des figures historiques célèbres qui jalonnent les 256 pages de Florida (Mary Stuart, Elizabeth I, Raleigh, Drake, le corsaire John Hawkins…), Jacques le Moyne a bel et bien existé. Bien que les sources documentant sa vie soient disparates (on ne sait rien de ses trente premières années, ni au sujet de la fin de son existence), on sait qu’il accompagna bel et bien la flotte française menée par Jean Ribault en Floride en qualité de cartographe, et c’est à lui que l’on attribua les nombreuses gravures reproduites dans le premier ouvrage consacré à la conquête de la Floride en 1591 et édité par Théodore de Bry, dans lequel il livrait son témoignage. Cependant, la paternité de ces dessins fut sérieusement remise en question, les originaux ayant été perdus lors de l’attaque espagnole du Fort Caroline, du propre aveu de l’artiste, qui disparut avant la parution du volume.

Il aurait alors recréé ses dessins de mémoire, des années plus tard. Or, le style des gravures était très proche de celui de De Bry, et il est généralement admis par les historiens que celui-ci en était l’auteur véritable, à l’exception d’une gouache, qui pourrait être l’oeuvre de Le Moyne, bien que cela reste sujet à polémique. Sans dévoiler le retournement final (excellent), on saluera la manière dont Jean Dytar trouve ici une explication à la disparition des dessins originaux, et au remplacement des copies dessinées de mémoire par le Moyne par celles de De Bry.

Un roman graphique visuellement splendide

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© jean Dytar/Delcourt

Ce qui lui permet dans le même temps de renforcer l’identification au sort tragique de ce héros de l’ombre, traumatisé par ces événements sanglants, et dont l’oeuvre véritable, probablement trop violente et éloignée des clichés de l’époque, n’a sans doute jamais atteint le public. Visuellement, cela se traduit par un style riche divisé entre une partie sobre aux tons froids (le présent) et la tonalité onirique des différents flash-backs retranscrits dans un style “aquarelle”, dominé par des couleurs chatoyantes lorsque Jacques raconte sa découverte du Nouveau Monde. C’est alors le ressenti et la sensibilité de Le Moyne qui prennent le dessus, ce qui est également symbolisé par les fines lignes blanches barrant les dessins de chaque case, similaires à celles présentes sur les cartes de l’époque. On ressent vivement l’émerveillement du Français face à cette contrée inconnue s’étendant à perte de vue et ses habitants natifs, tout comme sa révolte et son désespoir lorsque les choses tournent mal…

Avec Florida, Jean Dytar réalise ainsi une grande BD d’aventure dont se dégage une vision humaniste sensible et pertinente sur un épisode historique globalement méconnu. Si ce que dessina Jacques le Moyne durant son périple ne peut qu’être laissé à notre imagination, l’auteur parvient à saisir la violence des guerres de religion et des conditions de vie des colons, mais aussi la complexité du contexte géo-politique de l’époque, avec une acuité rare, tout en nous émouvant. La fin, où des reproductions des pages originales du livre de Théodore de Bry se mêlent aux planches de la BD, est tout simplement brillante. Sans doute le grand roman graphique historique de l’année.

8/10

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