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[Critique] Sacha Guitry : une vie en bande dessinée – Dimberton, Chabert, Paillat

Caractéristiques

  • Auteur : François Dimberton, Alexis Chabert, Magali Paillat
  • Editeur : Delcourt
  • Collection : Mirages
  • Date de sortie en librairies : 14 juin 2017
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 128
  • Prix : 17,95€
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Une bande dessinée qui a de l’esprit

Sacha Guitry, un nom qui suffit pour exciter tout amateur de théâtre. Dramaturge doué, certainement le plus grand de son temps (avec le recul nécessaire, en tout cas), ses pièces et films sont passés à la postérité, non seulement pour les sujets qui s’y développent, mais aussi pour les bons mots qui les habitent. Un constat qui, il est vrai, souffre d’un véritable passage sous silence, Guitry étant souvent cité mais, finalement, peu abordé. Dès lors, c’est avec un grand intérêt que l’on a accueilli la nouvelle d’une BD lui étant dédiée, intitulée Sacha Guitry : une vie en bande dessinée, parue aux éditions Delcourt (Mon opéra rock, Pop Memories)

Sacha Guitry : une vie en bande dessinée se donne comme objectif de retracer la vie de l’homme de théâtre, mais non sans un certain angle. Il est évident que les amours de cet immense dramaturge captent une partie de l’attention du scénariste, François Dimberton (Taxi Molloy, Mémoires d’un aventurier), sans pour autant élaguer le moindre sujet. Dans cette biographie sentimentale, on suit un parcours qui étonne, encore et toujours, de par le rocambolesque des situations, mais aussi grâce à l’utilisation de certaines des plus fameuses répliques de cet homme du bon mot. Fils de l’acteur le plus connu de son époque, Lucien Guitry, il aurait été tentant de penser que Sacha ait des prédispositions pour l’art de la scène. Ce n’est pas tout à fait le cas : ses débuts sont difficiles, marqués par un véritable manque de confiance en soi. Du moins, en son apparence physique.

C’est son talent pour l’écriture qui l’a sauvé. Ou, plus précisément, son amour pour le théâtre. Sacha Guitry : une vie en bande dessinée le démontre bien, ce qui donne une cohérence avec les sentiments amoureux de l’auteur. C’est d’ailleurs très bien résumé par une citation de Guitry lui-même : « C’est le théâtre qui m’a sauvé la vie. Sans lui, je serais mort de désespoir.« , qui ne fait que renforcer l’impression d’un homme qui aura traversé bien des épreuves. Les femmes, donc. François Dimberton nous peint des relations difficiles, conflictuelles, qui se terminent mal. De quoi pousser le dramaturge à composer des répliques cinglantes, que certains ont eu vite fait de qualifier de misogynes. Écrivons-le plus nettement : certaines de ses phrases, pourtant de pures bijoux de constructions, ne pourraient même pas être imaginées, sous peine de recevoir mille anathèmes, de la part d’une bien-pensance étouffante. Sacha Guitry était un homme complexe, source de beaucoup de ses propres soucis, et la bande dessinée ici traitée aboutie bien à cet état de fait.

Pour l’amour du bon mot

Sacha Guitry : une vie en bande dessinée revient aussi sur l’un des passages les plus difficiles pour le dramaturge : l’Occupation. Il lui a été reproché, là aussi très bêtement, d’avoir continué à travailler sous le joug nazi. Bien entendu, ces langues de vipère oubliaient qu’il a su jouer de tout son poids pour faire libérer des artistes juifs, comme le romancier Tristan Bernard. À la Libération, Guitry fut incarcéré, pour motif d’intelligence avec l’ennemi, par le très flippant Comité d’épuration du Spectacle. Accusation éhontée et totalement infondée, certainement appuyée par quelques plumes jalouses du maître, et qui sera balayée par la Justice elle-même, après quelques soixante jours d’emprisonnement. La bande dessinée montre qu’il s’en remettra difficilement, relançant de plus belle une amertume qui ne le quittera plus.

Il savait faire rire tout en flattant l’esprit, une force bien rare de nos jours. Sacha Guitry : une vie en bande dessinée donne envie de se replonger dans son œuvre, de partir à la rencontre de ses pièces de théâtre, et de (re)découvrir ses films. Bien que classique dans sa construction, cette BD capte immédiatement l’intérêt, pour ne plus le lâcher avant un final qui, adroitement, fait le lien avec un autre album de la collection Mirages, Louis De Funès : une vie de folie et de grandeur. Le rythme, soutenu par un nombre important de citations toutes plus exquises les unes que les autres, ne retombe jamais, et les pages se tournent à grande vitesse.

Sacha Guitry : une vie en bande dessinée s’avère être une biographie fascinante, sorte de porte d’entrée pour qui ne connaît pas la vie du dramaturge. Cette œuvre ravira aussi les plus grands fans de cet homme complexe, grâce à une bonne utilisation de ses répliques inoubliables. Quant aux dessins, signés Alexis Chabert (La Prophétie des deux mondes, Bourbon Street) aux illustrations et Magali Paillat (Ocelot) aux couleurs, ils nous ont séduit. De par leur finesse, un style poétique qui lèche les rétines, ces représentions ont de quoi marquer les mémoires. D’autant que la mise en scène, via un gros effort sur les plans, est aussi d’une grande qualité. Au final, on ne peut que recommander cet ouvrage, d’autant que l’édition, signée Delcourt, est aussi soignée que ce qu’on est en droit d’attendre de cette maison.

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato est un journaliste culturel spécialisé dans le cinéma (cursus de scénariste au CLCF) et plus particulièrement le cinéma de genre, jeux vidéos, littérature. Il rejoint Culturellement Vôtre en décembre 2015 en tant que co-rédacteur en chef. Manque clairement de sommeil.
Mickaël Barbato
8/10

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