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[Critique] Les chants du large — Emma Hooper

Caractéristiques

  • Traducteur : Carole Hanna
  • Auteur : Emma Hooper
  • Editeur : Les Escales
  • Date de sortie en librairies : 4 octobre 2018
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 432
  • Prix : 21,90€
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Une fable maritime parents-enfants

Deuxième roman de la Canadienne Emma Hooper aux éditions Les Escales après Etta et Otto en 2015, Les chants du large est une étonnante fable parents-enfants qui n’est pas sans rappeler l’univers du cinéaste Wes Anderson, mais aussi celui de l’écrivain John Irving (Le monde selon Garp) par son ton particulier. On y retrouve en effet des parents aimants et faillibles que l’on suit de l’enfance à l’âge adulte, et des enfants fantasques, en décalage apparent avec la réalité, qui s’accrochent à leurs rêves et n’hésitent pas à fuguer ou mettre au point d’étranges plans pour cela.

L’action se déroule à Big Running, un petit village de pêcheurs situé sur une île isolée du Canada. Finn, 10 ans, et Cora, 14, y vivent heureux avec leurs parents Aidan et Martha, à une exception près : pas un poisson n’a pointé le bout de son nez depuis des mois, et le travail vient à manquer. Les habitants, désespérés, commencent à déserter les lieux, abandonnant leurs maisons derrière eux, tandis que ceux qui restent se demandent quoi faire pour inverser le cours des choses. Lorsque Finn pêche un poisson vivant, le village voit cela comme un signe et s’accroche à l’espoir que d’autres reviennent. Mais rien ne vient, et Cora décide de quitter le domicile familial pour rejoindre le mainland et y chercher du travail, s’improvisant chercheuse d’ours. Finn, Aidan et Martha vont s’unir pour la retrouver, tout en vivant chacun leurs propres aventures, confrontés à leurs rêves (inachevés ?) et leurs frustrations…

Un récit des origines touchant, rempli de fantaisie

Voilà un roman des plus touchants ! Si nous avons cité, non sans raison, les noms de Wes Anderson et John Irving, Les chants du large possède une personnalité et un charme qui lui est propre. Par ailleurs, il ne se résume pas tout entier à ses excentricités. Alors certes, on apprécie la fantaisie de Finn — nommé après le héros de Dickens dans De grandes espérances, ce qui en soit est révélateur — qui joue des airs traditionnels aux noms fantasques à l’accordéon sur sa barque, et de Cora, qui emprunte des guides de voyage dans un bateau-bibliothèque et s’invente des mondes dans les différentes maisons abandonnées auxquelles elle donne des noms de pays, mais l’essentiel ne se trouve pas là. Ce qui donne au roman son essence et sa force, c’est ce que ces enfants qui s’inventent des mondes parviennent à sortir d’eux-mêmes et à partir à la découverte du monde ainsi, se trouvant (les uns les autres aussi bien qu’eux-mêmes) au passage.

L’action est divisée entre les années 69-75 d’un côté (l’histoire d’Aidan et Martha adolescents) et 1993, où se déroule l’histoire principale. Cette double narration permet d’établir des parallèles entre parents et enfants, rendant leur relation plus complexe et permettant de saisir les frustrations et réactions des adultes, séparés momentanément lorsqu’ils sont contraints de chercher du travail ailleurs tout en restant à Big Running. Cette histoire à deux temps a également pour avantage de montrer comment Finn et Cora ont acquis certaines capacités, en déroulant l’histoire originelle de la rencontre entre Aidan et Martha. Car Les chants du large est aussi une histoire des origines jouant sur la dimension mythologique, et il n’est ainsi pas innocent que le chant de « sirène » qui ouvre le récit soit en réalité utilisé pour raconter la rencontre entre les deux parents du roman, vue depuis le point de vue de leurs enfants.

Quelque part, en partant à l’aventure, Cora n’exauce-t-elle pas un rêve inavoué de ses parents, au moment même où ses parents cèdent chacun de leur côté à des tentations illustrant des voies qu’ils n’ont pas empruntées ? Et Finn n’incarne-t-il pas la résistance de la fratrie à partir ailleurs pour de bon ? Après tout, Les chants du large, c’est aussi l’histoire d’un couple et de frères et sœurs fusionnels, qui ont sans doute besoin de se retrouver seuls, de « prendre le large », pour se trouver eux-mêmes. Emma Hooper nous raconte cette histoire avec humour et une vraie tendresse pour ses personnages, qui semblent nager dans un bain mythologique qui les rattache à leurs racines profondes. On plonge alors avec plaisir dans ce récit familial, cette histoire des origines vue à hauteur d’enfants qui ont trop vite grandi — ou pas tant que ça dans le fond. Ensorcelant.

8/10

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