article coup de coeur

[Critique] Le vent nous portera — Jojo Moyes

Caractéristiques

  • Auteur : Jojo Moyes
  • Editeur : Milady
  • Date de sortie en librairies : 16 octobre 2019
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 608
  • Prix : 19,50€
  • Acheter : Cliquez ici

C’est l’un de nos grands coups de cœur de l’année 2019. L’auteure anglaise Jojo Moyes, connue pour son roman Avant toi, est de retour aux éditions Milady avec Le vent nous portera, une épopée féminine et féministe qui se déroule dans l’Amérique profonde de la Grande Dépression.

Une épopée féminine dans l’Amérique profonde des années 30

Alice est une jeune Anglaise récemment mariée à un riche et bel Américain dont le père dirige la mine de la petite ville du Kentucky où ils résident. Elle qui s’attendait à vivre une grande aventure en quittant son pays natal déchante vite : son mari refuse de la toucher et ne parvient pas à s’affirmer devant son père, un homme conservateur et autoritaire qui considère que le rôle d’une épouse est d’être docile et effacée.

Ainsi, lorsqu’elle apprend que la bibliothèque itinérante de la ville recherche une nouvelle bibliothécaire pour porter des livres aux habitants, elle se porte tout de suite volontaire. Contre l’avis de son beau-père, elle effectue ainsi chaque semaine des tournées qui la mènent dans les zones les plus reculées et dangereuses de ce coin montagneux des Etats-Unis aux paysages sublimes. Formée par Margery, une femme indépendante au fort caractère, elle découvre des familles vivant dans la misère, souvent méfiantes au départ, mais qui vont peu à peu s’ouvrir à mesure qu’elles découvrent les joies de la lecture.

En apportant “des étoiles” à la population (le titre original du roman est The Giver of Stars), Alice, Margery et leur petit groupe de bibliothécaires vont créer une mini-révolution : les secrets sur la sexualité, encore tabous, circulent sous le manteau sous la forme d’un petit livre, et les bibliothécaires pousseront les habitants à résister face au pouvoir qui les oppresse en leur apportant la plus grande de toutes les armes : le savoir. Et il y a, bien sûr, le plaisir de la lecture sous toutes ses formes, qui se propage des enfants aux adultes.

Une véritable ode à la lecture et au pouvoir de la culture

Il y a des romans dans lesquels on se perd avec un plaisir grandissant et que l’on est incapables de lâcher jusqu’à la dernière ligne. Le vent nous portera est de ceux-là. Au-delà de l’épopée intimiste et du sujet de l’émancipation des femmes (traité avec beaucoup de sensibilité et de pertinence), ce livre parle de l’émancipation de tous grâce au savoir, et du plaisir de la lecture sous toutes ses formes. Les livres sont représentés dans leurs différentes “fonctions” (découverte, évasion, apprentissage, aspect pratique pour les livres de cuisine ou les ouvrages juridiques…) sans autre jugement de valeur que la richesse que les lecteurs en retirent.

C’est donc une vision généreuse des livres et de la littérature qui se dégage de l’oeuvre de Jojo Moyes et qui porte le récit d’un bout à l’autre. Loin des clichés faciles, l’auteure nous offre une vision nuancée des petites gens de l’Amérique profonde. Plutôt que de les traiter comme des rednecks ignorants, elle montre les conditions difficiles dans lesquelles ils vivent, leur isolement (social mais aussi géographique) et leurs complexes (pour ne pas dire leur honte) vis-à-vis de leur niveau d’éducation, qui les rend au départ assez méfiants voire agressifs à l’égard d’Alice, cette jeune “lady” à l’accent britannique un peu snob. Une fois que celle-ci aura gagné leur confiance, ils pourront pour certains apprendre à lire et pour d’autres voir leur quotidien un peu apaisé.

Il y a bien sûr des personnages beaucoup plus sombres (le beau-père d’Alice, Clem McCullough…) ou lâches (le mari d’Alice), mais, quoi qu’il en soit, Jojo Moyes traite sa galerie de personnages, hommes comme femmes, sans le moindre manichéisme. Parmi eux, Margery O’Hare est sans doute le plus fascinant : cette jeune femme résolument indépendante, amoureuse et refusant de se marier, sort clairement du cadre imposé aux femmes par la société de l’époque, et sa sensibilité n’a d’égale que sa volonté à la cacher derrière des manières un peu rudes. L’amitié qu’elle noue avec ces femmes est également l’occasion d’évoquer la force de la solidarité féminine une fois que chacune s’accepte dans ses différences.

Un roman historique qui évoque avec justesse une période-clé

Le vent nous portera étant situé à une période charnière de l’histoire des Etats-Unis, le contexte social et politique de cette époque est bien présent : on trouvera par exemple des références à Eleanor Roosevelt, qui avait lancé un programme pour améliorer l’accès aux livres dans le Kentucky de 1935 à 1943, mais aussi au Ku Klux Klan. En effet, une bibliothécaire afro-américaine fait partie de ce petit groupe de femmes, ce qui crée un petit scandale parmi la population bien-pensante de la ville. Sous le coup de menaces, Sophia est contrainte de rester dans le local où les livres sont entreposés et devient l’archiviste du groupe, dont le rôle sera crucial à plus d’un titre dans le récit.

Jojo Moyes a fait de longues recherches sur le Kentucky et cela se ressent :  ses descriptions, jamais trop longues ni pesantes, sont précises et nous permettent de “ressentir” la beauté de la région et de sa nature indomptée, aussi fascinante que dangereuse. Il y a également un vrai suspense, mené de main de maître (nous vous laissons découvrir pourquoi) et qui tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin.

Un récit épique et intimiste passionnant

Ce roman sait saisir son époque comme le cœur de ses personnages. Et que dire du dénouement, malin et rempli d’humour ? Sans rien vous spoiler, nous dirons simplement qu’il offre un bel hommage aux Quatre filles du Dr March, utilisé ici de manière très originale. On peut y voir là une réponse pleine d’esprit à ceux qui méprisent la littérature dite “féminine”, que les homme seraient censés ne pas pouvoir apprécier.

Ode au pouvoir de la lecture et de la culture, Le vent nous portera est une formidable épopée, épique et intimiste à la fois, qui peint un portrait riche et sensible de l’Amérique de la Grande Dépression. Les talents de conteuse de Jojo Moyes nous transportent aux côtés d’Alice, Margery, Izzy, Sophia et tout leur petit groupe sur les chemins escarpés du Kentucky avec une rare acuité. On referme le livre à regret, avec l’impression de dire au revoir à des amis de longue date. Sélectionné par l’actrice et productrice Reese Witherspoon dans le cadre de son club de lecture en 2019, Le vent nous portera est en cours d’adaptation au cinéma. On espère que le film sera aussi riche et subtil que le livre.

9/10

Réagir à l’article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *