[Critique] L’ADN du chaos – Elena Sender

Caractéristiques

  • Titre : L’ADN du chaos
  • Auteur : Elena Sender
  • Editeur : Albin Michel
  • Collection : Thrillers
  • Date de sortie en librairies : 28 janvier 2026
  • Format numérique disponible : oui
  • Nombre de pages : 384
  • Prix : 21,90 €
  • Acheter : Cliquez ici
  • Note : 6/10

Biologiste de formation et diplômée de l’ESJ, Elena Sender est journaliste scientifique, autrice et réalisatrice. Longtemps Grand Reporter pour Sciences et Avenir et réalisatrice de documentaires scientifiques, elle est également l’autrice de plusieurs thrillers, parmi lesquels Intrusion, Le Sang des dauphins noirs, Surtout ne mens pas et RePlay. Paru fin janvier chez Albin Michel, L’ADN du chaos s’inscrit dans cette veine, mêlant enquête familiale et questionnements contemporains autour de la génétique et de l’exploitation des données personnelles.

Identité, filiation et héritage

Tout commence par un test ADN offert lors d’un repas d’anniversaire. Pour Hannah, enquêtrice privée à la tête d’une agence héritée de son père, ce cadeau va faire voler en éclats des certitudes solidement ancrées. Ce qui devait relever de la simple curiosité devient rapidement une remise en question profonde de son histoire familiale, de sa filiation, et, par extension, de son identité. Car derrière cette enquête intime se dessine un enjeu bien plus vaste : L’ADN du chaos interroge frontalement notre rapport aux données personnelles et à leur exploitation, montrant comment le patrimoine génétique peut être détourné et instrumentalisé. Entre secrets de famille, filatures et circulation de fausses informations, le roman fait le lien entre sphère privée et dérives collectives, esquissant un monde où la connaissance fine des individus devient un levier de contrôle et d’influence.

Dès le prologue, le ton est donné. Une femme reconnaît avoir tué son père. Ce crime fondateur, posé d’emblée, installe une tension durable pour un thriller familial basé sur le non-dit et la culpabilité. Détective privée dans la vie, Hannah se retrouve entraînée dans une double enquête : l’une professionnelle, qui la mène jusqu’en Belgique à la recherche d’une tante inconnue, l’autre personnelle, nourrie par le doute sur ses propres origines. La famille devient alors un espace ambigu, à la fois refuge et lieu de dissimulation, où l’héritage ne se transmet pas uniquement par le sang, mais aussi par les mensonges et les omissions.

De l’enquête familiale au thriller d’anticipation

Avec l’introduction de la « Big Family » incarnée par Aurélien, Elvire et leurs enfants, le roman quitte progressivement le terrain du thriller familial pour investir celui du récit d’anticipation. Influenceurs suivis par des milliers d’abonnés, ils participent à la banalisation d’une exposition permanente de soi. Cette logique trouve son prolongement dans l’entreprise MyStory, spécialisée dans les tests ADN, qui collecte massivement les données génétiques et rend possible leur exploitation à des fins commerciales ou politiques. Elena Sender met en lumière les dérives potentielles d’un monde où la génétique, couplée aux algorithmes et à l’intelligence artificielle, permettrait de dresser des profils d’une précision redoutable. À partir de simples données biologiques, il deviendrait possible d’anticiper comportements, préférences et vulnérabilités, ouvrant la voie à des formes inédites de contrôle et d’influence. L’autrice questionne ainsi la frontière de plus en plus floue entre progrès scientifique et atteinte aux libertés individuelles.

Cette dérive trouve son incarnation la plus inquiétante dans le personnage d’Aurélien. Fasciné par l’idée d’une prétendue pureté génétique, il glisse peu à peu vers un discours suprémaciste. Convaincu que l’ADN peut servir de fondement à une hiérarchisation des individus, il rêve d’imposer des tests à grande échelle afin d’exclure celles et ceux qui ne correspondraient pas à ses critères. À travers ce personnage, le roman aborde frontalement le racisme, l’antisémitisme et la propagation de la haine en ligne. Les forums et réseaux sociaux permettent la banalisation des idées les plus extrêmes, renforcées par des algorithmes qui favorisent l’entre-soi et la radicalisation. Au cœur de cette mécanique inquiétante se dessine une autre question centrale du roman : sommes-nous définis par notre ADN ou par nos choix, notre éducation et nos rencontres ? En opposant déterminisme biologique et construction personnelle, L’ADN du chaos invite le lecteur à interroger la place que nous accordons à nos origines, et les dangers qu’il y a à vouloir les ériger en vérité absolue.

Entre ambitions fortes et limites narratives

La construction du roman repose sur une alternance de points de vue entre Hannah et Aurélien, avec des chapitres de longueur variable qui donnent au récit un rythme globalement efficace. Les passages consacrés à Hannah, plus incarnés et à la première personne, emportent davantage l’adhésion que ceux centrés sur Aurélien. Cette mécanique fonctionne néanmoins sur le plan du suspense, notamment dans la dernière partie, plus nerveuse, lorsque la menace se précise autour de la protagoniste. Elena Sender joue également avec une division du récit en actes, évoquant une structure théâtrale dont la pertinence reste discutable, tant elle n’apporte pas de véritable valeur ajoutée à la narration. Si la tension est bien entretenue jusqu’au dénouement, la conclusion laisse un sentiment mitigé. Plus largement, le roman brasse un grand nombre de thématiques contemporaines passionnantes – génétique, dérives technologiques, manipulation de masse – mais sans toujours prendre le temps de les approfondir réellement.

Entre deux âges, mère et épouse, active professionnellement, Hannah est une héroïne singulière qui s’inscrit à contre-courant des figures féminines habituellement mises en avant dans les thrillers, ce qui constitue l’un des atouts principaux du roman. Son regard, ses doutes et sa position de détective confrontée à sa propre histoire offrent un point d’ancrage solide au récit. Cependant, cette réussite ne se prolonge pas pleinement du côté des personnages secondaires. Elvire, les sœurs de Hannah ou encore certains membres de son entourage manquent d’épaisseur, malgré la volonté manifeste de l’autrice de créer des scènes de complicité et d’intimité familiale. Les relations, pourtant décrites comme très fortes, peinent à susciter une réelle émotion. Il en résulte une impression persistante de distance, comme si le roman n’osait jamais basculer complètement dans le viscéral.

Avec L’ADN du chaos, Elena Sender signe un thriller résolument ancré dans les inquiétudes contemporaines, explorant avec pertinence les liens entre génétique, identité et dérives idéologiques. Si le roman séduit par la richesse de ses thématiques et par son héroïne atypique, il peine toutefois à créer une véritable immersion émotionnelle et à approfondir pleinement les enjeux qu’il soulève. Une lecture sympathique, mais qui laisse un léger goût d’inachevé.

Article écrit par

Lorsqu’elle n’enseigne pas l’italien, Lucie Lesourd aime discuter de sa passion pour le cinéma, le théâtre et les comédies musicales. Spécialisée en littérature young adult et grande amatrice de polars et thrillers, elle rejoint Culturellement Vôtre en février 2020 pour y partager ses avis lecture et sorties culturelles. Depuis, elle est également devenue une (excellente) critique de cinéma et parle régulièrement de cinéma de genre (avec une prédilection pour les films d’horreur) et de cinéma d’auteur.

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