Caractéristiques

- Titre : Déferlante
- Auteur : Céline Denjean
- Editeur : Michel Lafon
- Date de sortie en librairies : 12 février 2026
- Format numérique disponible : Oui
- Nombre de pages : 464
- Prix : 21,95 €
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- Note : 5/10 par 1 critique
Figure incontournable du polar français contemporain, Céline Denjean est également à l’initiative du collectif « Les Louves du polar », créé en septembre 2022 afin de mettre en valeur le polar féminin. En une dizaine de romans, l’autrice s’est imposée comme une valeur sûre du genre, saluée par les lecteurs comme par la critique, récompensée notamment par le prix Polar du meilleur roman francophone de Cognac pour Le Cheptel et finaliste du prix Landerneau pour Matrices. Publié le 12 février 2026 aux éditions Michel Lafon, Déferlante marque un tournant dans sa bibliographie : un virage ambitieux qui peine, malgré ses intentions, à convaincre pleinement.
Roman déroutant et nouvelle trajectoire
L’action de Déferlante s’ouvre dans le Finistère nord, lors des funérailles d’Alessandro Chavez. Autour du cercueil, le silence apparent masque mal les tensions profondes qui opposent deux clans : les Chavez et les Delaroche. Albertina, mère du défunt, est persuadée que Cloé Delaroche – actrice célèbre depuis l’enfance et épouse d’Alessandro – porte une part de responsabilité dans sa mort. Lorsque Cloé est enlevée à la sortie du cimetière, les rancœurs anciennes explosent et entraînent les deux familles dans une spirale de manipulation, de menaces et de chantages. Dès les premières pages, Déferlante surprend, voire désarçonne, le lecteur familier de l’univers de Céline Denjean. L’autrice délaisse ici les codes narratifs qui ont fait son succès pour adopter un dispositif singulier.
Le récit s’ouvre avec une narratrice inconnue, racontant à un certain Lecuret l’histoire d’une enquête. Leur rencontre obéit à un rituel immuable : une fois par an, ils se retrouvent pour une transmission presque cérémonielle. L’intrigue proprement dite ne débute donc qu’au chapitre suivant. Cette mise en abyme évoque la tradition du conte, avec l’idée d’un récit transmis, façonné par la parole et la mémoire. Une démarche audacieuse, assumée, mais qui crée d’emblée une forme de distance. L’entrée dans le texte se révèle en effet laborieuse et le lecteur peine à trouver ses repères, comme tenu à l’écart de la narration. En choisissant cette nouvelle trajectoire, Céline Denjean prend un risque réel, rompant avec les attentes liées à ses précédents romans. Un choix courageux, mais qui peut, pour le lecteur, s’accompagner d’une frustration initiale difficile à dissiper.
Une saga familiale dense et étouffante
Au cœur de Déferlante se joue l’affrontement de deux familles que tout oppose, la mort d’Alessandro Chavez ne faisant qu’attiser une haine déjà profondément ancrée. Céline Denjean dépeint un milieu bourgeois refermé sur lui-même, où notoriété, argent et filiation structurent les rapports humains. L’autrice adopte ici une écriture plus descriptive et plus appuyée que dans ses précédents romans, multipliant les descriptions et les scènes de vie de cette élite sociale. Le récit présente un très grand nombre de personnages : Cloé, Alessandro, Albertina, Pierrick, Adèle, Étienne, Charles, et bien d’autres encore. Les liens familiaux, parfois complexes, nourrissent l’ambition de la fresque familiale mais nécessitent également une attention constante de la part du lecteur, au risque de provoquer une forme de saturation.
Entre rivalités familiales exacerbées et secrets enfouis, chaque personnage semble dissimuler une part d’ombre, nourrie par des années de ressentiment et de frustrations. À cela s’ajoute le poids du regard médiatique, omniprésent autour de Cloé, traquée par les paparazzi jusque dans son deuil. Cependant, cette richesse thématique s’accompagne d’un déséquilibre narratif. L’introspection, très développée, occupe une place centrale, reléguant souvent l’action au second plan. Les descriptions abondantes et le style parfois ampoulé alourdissent le rythme et donnent au roman une tonalité plus contemplative que véritablement tendue. Là où l’on attendrait une montée en puissance dramatique, Déferlante choisit l’exploration psychologique, au risque de diluer la tension et, paradoxalement, de mettre à distance l’émotion du lecteur.
Une construction audacieuse mais inégale
La construction de Déferlante constitue sans doute l’un de ses aspects les plus singuliers. Chaque chapitre porte pour titre les derniers mots qui le composent, instaurant une forme de boucle et un jeu avec le lecteur qui cherche à deviner dans quel contexte ils seront prononcés. À cette structure s’ajoutent les échanges récurrents entre la narratrice et Lecuret, qui encadrent et commentent l’histoire, donnant au roman une dimension réflexive assumée. Céline Denjean multiplie également les flashbacks et les changements de points de vue. Les mêmes événements sont revisités à plusieurs reprises, parfois quelques heures ou quelques jours plus tôt, afin d’en proposer un éclairage nouveau. Ce procédé, souvent utilisé juste après une scène clé, permet de recontextualiser immédiatement les faits et d’en révéler les enjeux cachés. L’intrigue se construit ainsi par strates successives, décortiquant un même crime sous différents angles, jusqu’à en faire émerger toute la complexité morale. Une démarche ambitieuse, qui témoigne d’une réelle volonté d’innovation formelle.
Cependant, si cette construction impressionne, elle montre aussi rapidement ses limites. Les interventions de la narratrice et de Lecuret, censées analyser le récit et en souligner les zones d’ombre, instaurent un recul constant qui freine l’élan narratif et l’identification. En commentant parfois explicitement les pistes écartées ou les coupables trop évidents, le roman atténue une partie de sa tension et désamorce l’effet de surprise. De même, les retours en arrière, bien que pertinents dans leur intention, révèlent parfois des éléments que le lecteur avait déjà pressentis. Le rythme s’en ressent, et la lecture donne par instants l’impression de s’étirer inutilement, au détriment du suspense et de l’empathie pour les personnages.
Avec Déferlante, Céline Denjean signe un roman à la construction audacieuse et à la richesse thématique indéniable. Fresque familiale sombre, exploration minutieuse des rancœurs et des manipulations, le livre ne manque ni d’idées ni de profondeur. Mais cette ambition, portée par une écriture plus dense et un dispositif narratif exigeant, finit par desservir l’ensemble, alourdissant le rythme et tenant le lecteur à distance. Reste l’envie, intacte, de continuer à suivre le parcours de l’autrice, pour voir si cette nouvelle direction s’imposera durablement ou ne constituera qu’une étape dans son œuvre.




