[Critique Roman] Dans la jungle, Adeline Dieudonné

Caractéristiques

  • Titre : Dans la Jungle
  • Auteur : Adeline Dieudonné
  • Editeur : Éditions de l'Iconoclaste
  • Collection : Littérature
  • Date de sortie en librairies : 2 avril 2026
  • Format numérique disponible : oui
  • Nombre de pages : 432 pages
  • Prix : 22,50 €
  • Acheter : Cliquez ici
  • Note : 6/10

Révélée au grand public avec La Vraie vie, couronné de nombreux prix littéraires en 2018, Adeline Dieudonné s’est imposée en quelques années comme une voix singulière du paysage littéraire francophone. Après Kérozène en 2021 puis Reste, deux ans plus tard, l’autrice belge propose un nouveau roman glaçant, Dans la jungle, publié le 2 avril aux éditions L’Iconoclaste. Un récit sombre, qui s’annonce dès les premières pages comme une plongée sans retour dans les dérives d’un couple en apparence ordinaire.

Disséquer l’inéluctable : une mécanique narrative à rebours

Aurélie et Arnaud semblaient avoir construit une existence sans aspérités : une maison confortable, deux enfants, une vie de famille bien installée. Pourtant, dès l’ouverture du roman, cette façade vole en éclats. Réunis chez un notaire, leurs parents respectifs évoquent le meurtre des enfants et de leur mère, tandis que le père s’est donné la mort. D’emblée, Adeline Dieudonné place son lecteur face à une issue connue, brutale dans sa sécheresse. Il ne s’agit plus de découvrir ce qui s’est passé, mais d’en comprendre les ressorts. Ce choix narratif installe une forme de malaise immédiat : le vernis d’une vie bourgeoise bien réglée se fissure, laissant entrevoir une tragédie dont on pressent instantanément la violence et l’irréversibilité.

À partir de cette scène inaugurale, le récit opère un retour en arrière et remonte le fil des événements. Le lecteur est ainsi plongé en 2007, au moment de la rencontre entre Aurélie et celui qui deviendra son mari. Une rencontre déjà teintée d’ambiguïté, bancale, qui laisse entrevoir dès ses débuts un déséquilibre latent. Le roman adopte alors une progression chronologique, jalonnée de scènes de vie qui reconstituent patiemment le parcours du couple. Cette construction à rebours, assez classique, repose cependant ici sur une tension particulière : non pas celle de l’inconnu, mais de l’inévitable, car chaque épisode rapproche un peu plus le lecteur du drame initial. Ce choix n’est cependant pas sans limites. Le début du flashback, notamment, souffre d’un certain étirement, donnant l’impression d’une entrée en matière tardive. Il faut attendre plusieurs dizaines de pages pour que le récit trouve pleinement son rythme et que l’intérêt s’installe durablement. Une fois cette inertie dépassée, la mécanique narrative déploie toute son efficacité, installant une tension sourde, nourrie par la certitude que rien ne pourra enrayer la chute annoncée.

Chronique d’une emprise

En remontant le fil du passé, le roman s’attarde sur la relation d’Aurélie et Arnaud. Rien, dans leurs premiers échanges, ne laisse présager une idylle évidente. Une forme de distance et un malaise planent dès les débuts, comme un avertissement que la jeune femme choisit pourtant d’ignorer. Au fil des années, ce qui pouvait sembler n’être qu’un léger déséquilibre se transforme progressivement en trouble plus profond. Arnaud s’impose de plus en plus comme une figure inquiétante, à la fois froide et imprévisible. Loin du monstre caricatural, il incarne une forme de violence ordinaire, diffuse et insidieuse. Cette banalité le rend d’autant plus dérangeant qu’il pourrait être n’importe qui. Face à lui, Aurélie oscille entre attachement, déni et résignation. Le roman décrit avec minutie ce glissement progressif d’une relation imparfaite mais encore porteuse d’espoir vers un piège dont il devient impossible de s’extraire.

C’est dans cette lente dégradation que le roman trouve sa véritable force. Adeline Dieudonné dissèque avec précision les mécanismes de l’emprise : la jalousie qui s’installe, le contrôle qui s’intensifie, accentué par les technologies modernes de surveillance, puis l’isolement progressif. Arnaud questionne, vérifie et impose ses règles, jusqu’à réduire l’espace de liberté d’Aurélie à presque rien. Peu à peu, la peur remplace tout le reste et Aurélie en vient à anticiper les réactions de son compagnon, à justifier chacun de ses gestes et à se couper du monde extérieur. Cette plongée infernale dans la violence conjugale se fait sans éclats spectaculaires, mais avec une régularité implacable, qui la rend d’autant plus glaçante. Le lecteur, déjà informé de l’issue tragique, assiste à cette dérive avec un sentiment d’impuissance croissant. Comme Aurélie, il se retrouve enfermé dans une trajectoire dont lui connaît l’aboutissement, et c’est précisément dans cette absence d’issue que réside le caractère le plus éprouvant du roman.

Entre frustration, fascination et limites narratives

Le style d’Adeline Dieudonné, à la fois direct et sans fard, participe pleinement à l’atmosphère anxiogène du roman. L’écriture est sèche, crue, souvent abrupte, traduisant la brutalité des situations et la dégradation progressive des rapports entre les personnages. Cette approche confère au récit une tonalité profondément dérangeante, qui installe un malaise diffus et persistant. En dépit de certaines longueurs, l’autrice parvient à capter l’attention du lecteur et à le maintenir dans un état de tension quasi permanent. Le sentiment d’inéluctabilité, omniprésent dans le roman, nourrit une lecture presque compulsive où dominent la colère, le sentiment d’injustice et une impression continue d’oppression. Le roman ne cherche pas tant à émouvoir qu’à faire ressentir, physiquement, cette descente progressive vers le pire.

Cette distance émotionnelle constitue d’ailleurs l’une des principales limites du roman. Le lecteur éprouve davantage de peur que d’empathie pour Aurélie, pourtant au cœur du récit, tandis qu’Arnaud apparaît rapidement comme une figure difficile à nuancer. Quant aux enfants, ils restent en retrait, réduits à de simples fonctions narratives, sans véritable épaisseur, ce qui atténue l’impact du drame initial. Le cadre dans lequel évoluent les personnages n’aide pas davantage à l’adhésion. Inscrite dans un milieu bourgeois belge peu engageant, l’histoire peine parfois à captiver pleinement, tant les protagonistes apparaissent distants, voire antipathiques. Les incursions dans les cercles familiaux ou amicaux, bien que destinées à enrichir le contexte, donnent souvent le sentiment de digressions qui diluent la tension principale. Un recentrage sur la dynamique du couple aurait sans doute permis de renforcer l’impact global, en resserrant une intrigue dont la force réside avant tout dans l’étude de cette relation toxique.

Avec Dans la jungle, Adeline Dieudonné confirme donc son intérêt pour les failles de l’intime et livre un récit sombre et inconfortable sur les mécanismes de l’emprise. En dépit de quelques longueurs et d’une distance émotionnelle parfois frustrante, l’autrice démontre une nouvelle fois sa capacité à déployer une mécanique narrative implacable et à installer un malaise persistant.

Article écrit par

Lorsqu’elle n’enseigne pas l’italien, Lucie Lesourd aime discuter de sa passion pour le cinéma, le théâtre et les comédies musicales. Spécialisée en littérature young adult et grande amatrice de polars et thrillers, elle rejoint Culturellement Vôtre en février 2020 pour y partager ses avis lecture et sorties culturelles. Depuis, elle est également devenue une (excellente) critique de cinéma et parle régulièrement de cinéma de genre (avec une prédilection pour les films d’horreur) et de cinéma d’auteur.

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