image couverture la face cachée de mickey mouse clément safra éditions vendémiaireAlors qu’une exposition consacrée à Disney s’apprête à ouvrir ses portes au Musée d’Art Ludique à Paris, les Éditions Vendémiaire publient aujourd’hui ce nouvel essai de Clément Safra consacré au personnage emblématique de Walt Disney, celui qui est devenu son alter-ego en quelque sorte, et le symbole des valeurs positives de l’Amérique : Mickey.

De héros burlesque à symbole de l’Amérique

Plutôt que d’opter pour une approche journalistique à la manière du Royaume enchanté, qui faisait des révélations explosives sur le management du studio dans les années 80-90, c’est au contraire à une analyse approfondie que se livre l’auteur, entre considérations esthétiques, morales ou encore psychologiques, sans oublier de se pencher, bien entendu, sur l’impact que la petite souris aux grandes oreilles eu sur son créateur, les studios, mais aussi le public. Divisé en chapitres relativement concis, La face cachée de Mickey Mouse commence par se pencher sur les influences de Walt Disney pour créer ce petit personnage qui, le rappelle Clément Safra avec justesse, était bien plus enfantin, farceur, voire sadique à ses débuts, avant de devoir s’acheter une conduite lorsqu’il devint un symbole pour des millions de personnes à travers le monde.

On découvre ainsi que l’oncle Walt fut grandement inspiré par Charlie Chaplin, mais également Douglas Fairbanks, et l’auteur démontre brillamment que Mickey est rapidement devenu une véritable star du cinéma américain : devenu incontournable, son apparition au sein des courts-métrages est savamment retardée afin de créer une attente et orchestrée de telle manière à paraître mythique. C’est par exemple son apparition dans le segment central « The Sorcerer’s Apprentice » de Fantasia (1940), la seule partie du long-métrage dans lequel il est présent : on voit d’abord l’ombre de ses oreilles se découper sur un mur, avant qu’il ne s’avance avec précaution à l’intérieur du champ. Les courts-métrages dans lesquels il apparaît reprennent également différents genres cinématographiques, comme le western ou le film fantastique, et la petite souris ira jusqu’à imiter de manière plus ou moins évidente de grands acteurs et personnalités de l’époque. Empruntant au burlesque, l’élasticité de son corps est également souvent mise en avant, ce que Clément Safra souligne avec justesse au sein d’analyses esthétiques pertinentes. L’accession de Mickey au statut d’icône intouchable forcera néanmoins Walt Disney à le figer dans une posture et des traits de caractères plus consensuels afin de ne pas choquer le public, et son côté plus farceur ou colérique sera peu à peu transféré sur Donald, qui fait son apparition dans l’univers Disney en 1934 et dont le caractère contrastera fortement avec le valeureux et optimiste Mickey.

Mickey : symbole de l’impérialisme américain ou outsider ?

image disney mickey mouse thru the mirror

Mickey dans le court-métrage Thru the Mirror (1936)

Clément Safra se concentre sur les courts-métrages Mickey réalisés du vivant de Walt Disney, analysant l’évolution du personnage, aussi bien physique que morale, et montre comment, peu à peu, la souris anthropomorphe est présentée comme un Américain moyen, s’écartant du burlesque chaplinesque de ses débuts. La deuxième moitié de l’ouvrage se penche sur cette image de l’Amérique reflétée par le personnage, symbole des studios Disney reconnaissable à ses seules oreilles. Il s’attaque aussi à une opinion largement répandue : la petite souris, dont son créateur doublait lui-même la voix haut perchée, serait également un symbole de l’impérialisme américain et de la standardisation à outrance de l’industrie hollywoodienne.

Prenant le contre-pied de cette idée, l’auteur cite Eisenstein, qui s’était intéressé à Mickey dans ses écrits et voyait au contraire le petit héros comme un « rempart contre la standardisation américaine », pour reprendre les termes de l’analyse de  Clément Safra. Car Walt Disney favoriserait (à l’époque des premiers courts-métrages) la figure de l’outsider  – chose qui a quelque peu évolué par la suite comme nous le remarquions plus haut, mais était plutôt vraie au départ. L’auteur relève aussi que si Donald est apparu dans plusieurs petits films de propagande pour soutenir l’armée américaine durant la Seconde Guerre Mondiale, cela n’a jamais été le cas de Mickey, que son créateur tenait sans doute à ne pas instrumentaliser, même pour une bonne cause, afin de ne pas entacher son image par le thème de la guerre. Mickey est un héros purement positif et fantasque, et son innocence a en ce sens été préservée, bien que les courts-métrages le rattachent souvent au réel et au quotidien, révélant la nature factice de ses aventures fantastiques, qui sont souvent des rêves.

En un peu moins de 200 pages, c’est donc un essai aussi riche que passionnant que nous livre Clément Safra. La face cachée de Mickey Mouse ne contient pas d’anecdotes inédites ou croustillantes, ni d’analyses entièrement nouvelles dans le fond, mais le livre parvient à mettre le doigt avec pertinence sur ce qui fait l’attrait du personnage pour le public et lui a permis de s’imposer de la sorte. En faisant le choix de se concentrer sur les courts-métrages réalisés du vivant de Walt Disney, l’auteur propose également au lecteur de redécouvrir ces petits bijoux du cinéma d’animation d’une inventivité folle, que le merchandising, Disneyland ou encore les récentes productions télévisées mettant en scène le personnage et s’adressant aux tous petits ont pu faire en partie oublier. Ce petit livre se lit ainsi très vite, mais n’en demeure pas moins riche en contenu et réflexion, sa grande force étant d’allier approche historique, esthétique ou encore psychologique pour cerner au mieux l’aura et la force d’évocation de la souris aux grandes oreilles. On en ressort avec l’envie de revoir l’intégrale des courts-métrages pour retrouver le charme burlesque des productions Disney de l’époque, et un respect renouvelé pour le génie visionnaire de Walt Disney.

La face cachée de Mickey Mouse de Clément Safra, éditions Vendémiaire, sortie le 7 octobre 2016, 191 pages. 25€ 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.