[Critique] Oh la vache ! – David Duchovny

image couverture oh la vache david duchovnyLa ferme se rebelle…

Il y a un peu plus de dix ans, David Duchovny, la star des séries X-Files et Californication, eut l’idée d’un scénario de film d’animation : et si une vache, réalisant qu’elle va finir en steak haché, décidait de fuir sa ferme et de se rendre en Inde, où elle serait considérée comme sacrée ? Après avoir rédigé un premier jet, l’acteur contacte alors Disney et Pixar, qui rejettent l’idée. L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais, un beau jour de 2014, l’acteur décide de transformer ce projet avorté en roman.

Le résultat est ce Oh la vache ! sorti le mois dernier aux éditions Grasset (Holy Cow en V.O.), un livre aux chapitres ramassés, au ton résolument léger. Le lecteur suit donc les aventures d’Elsie Bovary, une jeune vache coulant des jours heureux dans une ferme, en compagnie de sa meilleure amie Mallory. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu’au jour où Elsie surprend la famille devant le « Dieu de la Boîte » (la télé), en train de regarder un documentaire sur la production de viande industrielle. Comprenant le terrible destin qui l’attend, elle décide alors de fuir en Inde, où les vaches sont considérées comme sacrées. Le cochon Shalom, récemment converti au judaïsme et qui rêve de rejoindre Israël (puisque les juifs ne mangent pas de porc), ainsi que le dindon Tom, qui souhaite rejoindre la Turquie (pays dont le nom est « Turkey » en anglais, qui veut également dire « dinde »), se mêlent vite au plan d’évasion. Ensemble, ils vont vivre mille et une aventures rocambolesques pour atteindre leur but…

Entre le roman jeunesse et la fable pour adultes

Au croisement de Chicken Run et Faut-il manger les animaux ? de Jonathan Safran Foer, Oh la vache ! se présente comme un roman hybride, destiné principalement à un public adolescent comme nous le verrons, tout en lorgnant du côté des adultes. Il faut dire que si le nom de David Duchovny résonnera auprès des spectateurs d’X-Files et Californication, l’acteur a également avoué s’être inspiré de sa fille de 15 ans, végétarienne, ainsi que de sa manière de parler, de se comporter avec ses amis. Elsie est ainsi une narratrice à la manière de s’exprimer et de se comporter très adolescente, surtout dans la première partie du livre. Le style est simple, direct et résonne comme quelque chose de très oral, ce qui pourra étonner. En tant que narratrice, Elsie, qui met en perspective son histoire et son exploitation sous la forme d’un livre en évoquant régulièrement les réactions de son éditrice, cherche à s’assurer que son jeune public ne décroche pas et précise d’emblée que les chapitres sont courts et contiennent tous un titre évocateur et accrocheur. Oh la vache ! est donc un roman tout sauf prise de tête, à même de séduire des lecteurs occasionnels. Par sa manière simple et humoristique d’aborder des sujets tels que l’industrie alimentaire ou encore le conflit israelo-palestinien, le livre semble bien destiné à un jeune public même si, là encore, les adultes pourront aussi se reconnaître dans certaines références et être touchés par le sort d’Elsie et ses amis.

En tant que roman jeunesse (bien qu’il n’ait pas été vendu comme tel et soit classé dans la catégorie « Humour »), Oh la vache ! se défend bien : souvent rigolo à défaut d’être hilarant, gentiment critique envers l’industrie alimentaire et notre société de consommation championne en matière de gaspillage, le livre se place au niveau du jeune lecteur pour lui permettre d’appréhender différents sujets assez sérieux. Le conflit israelo-palestinien est expliqué de manière simplifiée (peut-être un peu trop si on se place du point de vue d’un adulte), mais de façon suffisamment claire pour qu’un pré-ado s’y retrouve. Le côté burlesque de l’intrigue pourra également plaire aux adultes, bien qu’on regrette un peu que l’auteur n’ait pas poussé le bouchon plus loin. Le roman, par son ton, aurait pu en effet être bien plus subversif mais, comme nous l’avons précisé, le livre s’adresse avant tout à un jeune lectorat et concilier ces deux publics n’a pas dû être une mince affaire pour David Duchovny.

Si Oh la vache ! risque de décevoir les adultes s’attendant à un récit plus noir, cru et subversif, le roman devrait en revanche plaire à ceux qui le prendront pour ce qu’il est : une fable humaniste gentiment fofolle, qui ne se prend guère au sérieux et se lit rapidement. David Duchovny, qui possède un diplôme en littérature de la prestigieuse université Princeton (il a aussi commencé un doctorat à Yale, qu’il n’a jamais achevé), ne s’embarrasse pas de « vraisemblance » et son style manque parfois un peu de finesse, mais l’enthousiasme qu’il a mis dans ce premier roman est suffisamment communicatif pour que ce dernier constitue une lecture agréable. Le jeune public (à partir de 10 ans), pourra quant à lui s’identifier sans problème à Elsie et ses compagnons d’infortune et sera sensibilisé à la condition animale. A ce sujet, l’auteur n’en fait jamais trop et ne cherche pas non plus à culpabiliser le lecteur. Ce sont avant tout les absurdités de l’industrie alimentaire qui sont pointées du doigt, Elsie ayant pleinement conscience qu’elle ne peut demander aux humains d’être tous végétariens, de même qu’il serait absurde de faire manger du tofu à un tigre. Optimiste et léger, Oh la vache ! est un premier essai honorable, faisant la part belle aux jeux de mots (qui ont dû donner du fil à retordre au traducteur, Claro) et aux rebondissements loufoques. On se prend d’empathie pour ces drôles de bêtes et on se surprend à espérer qu’une version animée, peut-être un peu retravaillée et affinée, voit le jour, ce qui était le souhait initial de David Duchovny.

Oh la vache ! de David Duchovny, Grasset, 2016, 216 pages. 16,90€

Natacha Fleurot

Natacha Fleurot

Diplômée en Lettres Modernes, Natacha Fleurot rejoint la rédaction de Culturellement Vôtre fin 2015. Spécialisée dans les oeuvres jeunesse, young adult ainsi que la fantasy, elle réalise de nombreux articles dans les rubriques Livres et Cinéma. Passionnée de cuisine, elle teste aussi régulièrement des livres de cuisine et écrit dans la catégorie Food de la rubrique Lifestyle.
Natacha Fleurot
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