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[Critique] The Wrenchies – Farel Dalrymple

image couverture the wrenchies farel dalrymple éditions delcourtReconnu aux États-Unis comme un auteur de comics indépendants aussi exigeant que talentueux, Farel Dalrymple signe avec The Wrenchies un roman graphique atypique, visuellement époustouflant, qui nous propose de plonger dans un monde apocalyptique en compagnie d’adolescents luttant pour survivre et sauver le monde des terribles Shadowsmen, des monstres portant costumes et chapeaux semant le désespoir partout où ils passent.

Un roman graphique exigeant, visuellement foisonnant

Si la couverture, avec ce jeune garçon déguisé en super-héros et son titre à la police accrocheuse et colorée peut de prime abord laisser penser qu’il s’agit d’une bande-dessinée tous publics, il n’en est rien : sombre et parfois glauque, assez difficile à appréhender et à lire d’un bloc en raison d’une structure complexe et d’une narration à tiroirs (nous y reviendrons), l’oeuvre de Farel Dalrymple, publiée aux éditions Delcourt, n’est résolument pas à placer entre toutes les mains et pourra en décontenancer plus d’un. Aussi ne le conseillerons-nous pas aux lecteurs surtout habitués aux comics mainstream, qui pourraient se sentir assez rapidement perdus, ni aux lecteurs en-dessous de 15-16 ans. En revanche, si vous aimez les narrations non-linéaires et les univers psychédéliques, The Wrenchies aura toutes les chances de vous intéresser.

Commençons par l’aspect le plus immédiatement frappant de ce roman graphique : son univers visuel. A mille lieues des dessins standardisés que l’on retrouve souvent dans les comics mainstream, Farel Dalrymple impose un style bien à lui, faussement rétro et riche en détails, avec une colorisation de toute beauté dont l’artiste s’est lui-même chargé. Ceux qui avaient lu son Pop Gun War (2005) ne seront pas perdus, puisque le style, sans être identique, loin s’en faut, est finalement assez proche. Le coup de crayon distinctif et l’univers de l’auteur sont facilement reconnaissables, mais ils apparaissent ici encore plus fouillés : le dessin est plus complexe et les impressionnants plans en coupe de certains décors futuristes apparaissent comme un véritable travail de fourmi. Alignant 300 pages bien remplies, The Wrenchies est donc une oeuvre ayant demandé un travail titanesque. Visuellement foisonnant, souvent sombre et violent (sans être trop gore non plus, les dessins étant clairement surréalistes), mais possédant également un côté plus naïf dans la représentation de ses jeunes héros et plus particulièrement de Hollis (que l’on voit en couverture), le livre se feuillette volontiers avant et après la lecture, l’oeil s’attardant sur ces superbes dessins d’une inventivité folle.

Mise en abyme et réflexion sur la création

image the wrenchies farel dalrymple éditions delcourt planche chapitre 1Puis vient le moment d’entamer la lecture et, dès le premier chapitre, aussi bref qu’épuré, nous voilà happés dans un univers où des enfants doivent affronter des dangers effrayants. Sherwood et son frère Orson s’aventurent un jour dans une grotte, se font attaquer par un monstre en costume qui transperce les yeux du jeune héros qui sera par la suite, on le devine, doté de certains pouvoirs. Le jeune garçon trouve une mystérieuse amulette à ses pieds, portail vers un autre monde et l’histoire peut alors véritablement commencer. Cependant, dès le second chapitre, nous voilà dans un monde futuriste apocalyptique d’où Sherwood et son frère sont absents, bien qu’on retrouve la fameuse amulette. Nous suivons alors deux gangs de gamins, les Wrenchies et les Zekes, plus ou moins rivaux, mais s’entraidant à l’occasion pour lutter contre les terrifiants Shadowsmen venus s’emparer de leur innocence. Certains ont des pouvoirs, tous sont rompus à de sanglants combats. Lorsque l’un d’eux découvre parmi les décombres un exemplaire d’un comics justement intitulé The Wrenchies, on comprend assez vite que le roman graphique de Farel Dalrymple jouera sur une certaine mise en abyme, proposant en creux une réflexion sur la création.

Sans aller aussi loin de ce côté-là que Fight Club 2 de Chuck Palahniuk et Cameron Stewart, dont nous vous proposions la critique récemment et qui se présentait également sous la forme d’un roman graphique, Farel Dalrymple propose en effet une réflexion, discrète mais bien présente, sur les errances d’un artiste et le pouvoir de l’art. Jeune artiste découvrant la réalité du monde lorsqu’il intègre une école d’art Sherwood se laisse gagner par la désillusion et se plonge dans l’écriture et le dessin d’un comics tel un exutoire, avant d’enchanter celui-ci pour le rendre réel. Lors du chapitre, au milieu du livre, où l’on s’intéresse au parcours de ce personnage central, on sent instinctivement que l’auteur a mis beaucoup de lui dans ce personnage, se nourrissant des doutes qui ont pu l’habiter –  ce qu’il confirma d’ailleurs dans une interview à la presse américaine.

Entre simplicité de la métaphore et complexité du récit

image case the wrenchies farel dalrymple éditions delcourtSherwood doute de son talent, voudrait changer le monde mais craint de le mener à sa perte et traverse, comme de nombreux jeunes trentenaires, une crise existentielle qui aura des répercussions spectaculaires sur le monde qui l’entoure. En ce sens, comme souvent pour des oeuvres de ce genre, le récit fantastique permet de faire passer la métaphore, assez simple et directe en elle-même, et qui fonctionne plutôt bien. Les Shadowsmen sont des créatures qui viennent chercher les enfants une fois que ceux-ci ont atteint l’âge de prendre conscience du monde qui les entoure et de son hostilité. Ceux qui se font piéger et tombent entre leurs griffes deviennent leurs semblables. Monstrueux, engloutis par le désespoir, ils sont comme morts. En apparence, il s’agit donc d’une histoire assez simple de perte d’innocence et de lutte contre le bien et le mal. Sauf que très vite, la narration se brouille, se complexifie, multiplie les digressions et devient véritablement tentaculaire. A partir de là, soit on s’accroche et on se laisse emporter par ce récit SF sous acide, soit on déclare forfait devant l’apparente opacité de l’ensemble.

Nous avons pour notre part choisi de continuer et de résister à l’envie d’obtenir des réponses immédiates à certaines questions que pose l’histoire. The Wrenchies évolue entre plusieurs temps et deux mondes distincts, qui ne sont malgré tout pas entièrement étanches. Le premier est celui de Sherwood enfant, qui, adulte, sera le voisin du jeune Hollis, fan de comics solitaire sortant en costume de super-héros et culpabilisé par une mère très religieuse. Ce monde-là est celui qui se rapproche le plus du monde réel. Quelques éléments de décor (les bâtiments, les voitures, une figurine de Luke Skywalker…) suggèrent que Hollis vit à New York à la fin des années 70 ou début des années 80. Le second monde, celui qui domine dans la bande-dessinée, est le futur apocalyptique où évoluent les Wrenchies et les Zekes. Il faudra attendre longtemps avant de découvrir le lien entre ces deux dimensions (le second est-il simplement le futur du premier ou une dimension parallèle ?) et, en raison de la complexité de la narration, celui-ci peut sembler de prime abord quelque peu confus, même si des explications nous sont apportées. Par moments assez bavard, le comics peut avoir tendance à s’éparpiller et le lecteur devra dans certains cas revenir en arrière pour être sûr de relier correctement les fils entre eux.

Narration à tiroirs et épilogues enchâssés

image planche plan en coupe the wrenchies farel dalrympleFarel Dalrymple compose son récit en strates, abandonne celui qu’on prend d’abord pour le héros de l’histoire, Sherwood, avant d’en faire le pilier de son récit, présent au travers de flash-backs mais semble-t-il absent dans le monde des Wrenchies. Il joue avec le temps, enchaîne flash-backs et ellipses, refuse toute linéarité, jusque dans son épilogue à tiroirs, qui semble effectuer des boucles temporelles et évoluer entre plusieurs dimensions. Si le récit principal semble bouclé, de brefs chapitres intitulés épilogue 2, 3 ou 4 suivent, rompant la continuité de la dernière partie du récit. S’agit-il de brefs retours en arrière pour la simple beauté du geste ? Les actions des héros ont-elles permis de modifier le passé et ces petites scènettes ouvrent-elles sur une suite ? Certaines sources indiquent que The Wrenchies devrait avoir deux suites, cela reste donc possible, mais rien n’est vraiment explicite dans ces dernières pages, qui restent malgré tout cohérentes d’un point de vue thématique. Revoir Orson et Sherwood enfants nous permet un peu d’oublier la tragédie de l’homme devenu adulte, peut-être s’agissait-il donc d’une volonté de l’auteur de revenir à une certaine forme d’innocence en guise de conclusion.

Vous l’aurez compris, The Wrenchies est un livre qui mérite une pleine concentration afin d’en saisir les subtilités et de comprendre l’enchaînement du récit, sous forme de poupées russes. Le lecteur devra faire preuve de patience pour obtenir des réponses ou encore déchiffrer les allusions souvent mystiques, pour ne pas dire psychédéliques, disséminées au fil des pages. Par moments, la réflexion métaphysique semble un peu forcée, et l’auteur peut donner le sentiment de perdre son lecteur de manière gratuite, mais Farel Dalrymple retombe toujours sur ses pattes et nous offre au final un récit initiatique audacieux et inventif, dont les images restent longtemps en tête. Un roman graphique d’une exigence peu commune, dont on comprend tout à fait qu’il ait enchanté le grand Mike Mignola, créateur d’Hellboy (et dessinateur d’Aliens Absolution dont nous vous proposions la critique cette semaine), dont les louanges figurent en quatrième de couverture.

The Wrenchies de Farel Dalrymple, Delcourt, sorti le 23 mars 2016, 304 pages. 19,99€

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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