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[Critique] Andersen, les ombres d’un conteur — Nathalie Ferlut

image couverture andersen les ombres d'un conteur nathalie ferlut éditions castermanPortrait d’un homme à la personnalité haut en couleur

Les biographies dessinées sont devenues chose commune depuis plusieurs années : de l’ornithologue d’origine française Jean-Jacques Audubon (dans le bel album Sur les ailes du monde, Audubon) à John Lennon, en passant par Joséphine Baker plus récemment, difficile d’échapper à cette tendance, qui, au-delà de quelques titres plus didactiques, donne régulièrement lieu à de beaux albums.

Andersen, les ombres d’un conteur de Nathalie Ferlut fait sans conteste partie de ces derniers, qui choisissent de sublimer l’histoire de leur sujet en s’imprégnant de leur oeuvre de manière sensible et personnelle. Il faut dire que la personnalité haute en couleurs et contradictoire de Hans Christian Andersen se prêtait particulièrement bien à ce parti pris : éternel célibataire, il était également issu d’un milieu modeste mais n’a pas hésité à s’inventer des origines plus glorieuses une fois devenu célèbre, créant son propre personnage de la même manière qu’il donna naissance à La Petite Sirène ou La petite fille aux allumettesNathalie Ferlut se glisse ainsi dans les blancs et les pointillés de l’autobiographie du conteur danois pour dresser le portrait touchant d’un homme de lettres complexe et complexé, difficile à cerner sur le papier.

Une vie racontée à la manière d’un conte

image planche 2 andersen les ombres d'un conteur nathalie ferlut castermanSurtout, elle parvient à extraire la magie de ses récits tour à tour tendres ou sombres (La Reine des Neiges, Le vilain petit canard, La Bergère et le Ramoneur…) pour transformer en conte la vie romanesque d’Andersen, unanimement célébré de son vivant, mais ayant vécu la majeure partie de sa vie dans une grande pauvreté, criblé de dettes — à tel point que ses jeunes lecteurs américains lancèrent une collecte pour lui venir en aide. Car, finalement, le vrai Andersen se trouve bien dans ces innombrables histoires à la portée universelle, dont bien des éléments faisaient écho à ce qu’il était et vivait, même s’il a préféré masquer ses incertitudes par une certaine suffisance dans son autobiographie, là où ses contes, mais aussi sa correspondance et ses journaux intimes révélaient un homme bien plus subtil et sensible. Dans la biographie en annexe, Nathalie Ferlut insiste d’ailleurs sur le fait que ces histoires dont on pense connaître les moindres contours, loin d’être manichéennes, offraient au contraire des réflexions passionnantes sur la création artistique, les rapports de classe mais aussi l’identité sexuelle.

L’auteure a ainsi structuré l’album en chapitres portant des titres qui auraient pu être ceux de contes de l’écrivain : « Le petit cordonnier qui voulait devenir une danseuse », « Le voyageur qui fuyait son ombre »… La vie d’Andersen nous est contée par son petit soldat de plomb, avec lequel il partageait de nombreux traits, à commencer par son goût du voyage et une certaine phobie administrative au moment de passer les frontières. Son amitié avec la famille Collin, qu’il maintint tout au long de sa vie, sert de fil rouge au récit, et permet d’établir les attaches, mais également les fragilités cachées du conteur, puisqu’il tomba amoureux d’Edouard Collin, le fils de son protecteur mais aussi son meilleur ami, qui refusa la possibilité d’une liaison pour devenir père de famille. De même, Nathalie Ferlut met également en avant sa voix et ses manières efféminées, qui lui posèrent problème durant son adolescence, notamment lorsqu’un directeur de théâtre le rabroua après qu’il lui ai avoué qu’il aimerait danser le rôle de Cendrillon, son préféré. L’auteure raconte avec pertinence tous ces moments déterminants, et évoque aussi au passage la folie du grand-père d’Andersen, qui le hanta longtemps, sans jamais perdre de vue la matière romanesque de tous ces éléments, qui constituent la fabrique même à partir de laquelle il détermina les thèmes de ses contes.

Certains de ses contes les plus célèbres sont d’ailleurs bel et bien présents dans Andersen, les ombres d’un conteur. Bien qu’ils ne soient pas cités directement (nous n’assisterons pas à la naissance de l’un d’eux de manière explicite), on les devine à travers certains événements de la vie de l’écrivain, ce qui permet d’en saisir d’autant mieux la dimension éminemment personnelle. Un peu gauche, parfois raillé pour sa différence, puis rejeté de la femme puis de l’homme qu’il aime, n’est-il pas le Vilain Petit Canard ? Cette mise en lumière permet alors de poser un autre regard sur ces belles histoires. De même, les tiraillements de l’homme quant à son orientation sexuelle permettent de mieux comprendre pourquoi Andersen, pourtant critique envers les institutions religieuses voire peut-être même athée, a enrobé son autobiographie de tant de références chrétiennes quelque peu excessives, tout comme il jouait régulièrement avec l’imagerie religieuses dans ses contes — même si, dans ce dernier cas, ces images ou paraboles étaient également utilisées pour leur dimension symbolique, et pas uniquement morale.

Un album poétique et émouvant

image planche 5 andersen les ombres d'un conteur nathalie ferlut castermanEnfin — et cela n’est pas la moindre de ses qualités — l’album, présenté dans une édition de toute beauté, brille par les superbes dessins de Nathalie Ferlut, mélangeant différents styles (très détaillé ou plus naïf, voire abstrait) et techniques (tantôt peinture, tantôt palette graphique), et qui nous plongent véritablement dans un univers de contes de fées d’une belle richesse, bien loin de l’imagerie lisse et pré-mâchée que l’on trouve régulièrement dans les livres de contes pour enfants contemporains. L’artiste a puisé dans ce que lui inspirait l’univers d’Andersen et s’est attachée à en retranscrire la poésie, de manière singulière et personnelle, pour un rendu aussi beau qu’émouvant : ce n’est pas une simple biographie dessinée qui se déploie devant nous au fil des pages, mais bien une véritable histoire qui vit, avec toute sa chaleur, sa fougue, sa mélancolie et ses nuances. La puissance d’évocation des contes, leur force symbolique, transparaît clairement, sans que la fusion des éléments biographiques et des références aux plus célèbres histoires de l’auteur danois ne laissent une impression de plaqué.

Nathalie Ferlut dépasse ainsi les simples faits, qui, tout aussi intéressants soient-ils, auraient pu donner lieu à une bande-dessinée assez ennuyeuse, pour toucher ce qui fait la force des plus beaux contes, mais aussi la singularité de l’oeuvre d’Hans Christian Andersen. En misant sur une vision personnelle mais ô combien pertinente de cette oeuvre incontournable, elle parvient à susciter une émotion authentique et presque naïve, alors même que certains moments de la vie de l’écrivain se sont révélés assez tristes, voire tragiques.

Andersen, les ombres d’un conteur n’est pas un livre pour enfants, cela mérite d’être précisé, mais la BD nous fait sentir l’âme d’enfant de ce conteur de génie et son imagination débordante, qu’il utilisa pour sublimer les épreuves qu’il traversa, transmuter sa peine et, dans une certaine mesure, se transformer lui-même : s’il était sans conteste le petit soldat de plomb ou le vilain petit canard, la petite sirène, cette créature qui se transforme en femme et se sacrifie par amour, c’était aussi lui. En faisant définitivement de lui un personnage de conte, Nathalie Ferlut ne pouvait pas lui rendre plus bel hommage.

Andersen, les ombres d’un conteur de Nathalie Ferlut, Casterman, sortie le 31 août 2016, 130 pages. 20€

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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