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[Critique] Poison, Charme, Beauté — Sarah Pinborough

Caractéristiques

  • Traducteur : Frédéric Le Berre
  • Auteur : Sarah Pinborough
  • Editeur : Bragelonne
  • Collection : Milady
  • Date de sortie en librairies : 20 octobre 2017
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 541
  • Prix : 24,90€
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Un véritable melting-pot féérique

Des contes de fées, on retient bien souvent les versions des dessins animés Disney en oubliant parfois au passage les versions, bien plus sombres, des frères Grimm ou de Charles Perrault. Des récits issus de la tradition orale qui ont voyagé au fil des siècles, se transformant peu à peu selon l’époque et les cultures, comme toutes les histoires possédant une essence mythique, à défaut d’être à proprement parler mythologique. Elles possèdent en effet une symbolique qui parle directement à notre psyché; une symbolique attachée à des objets magiques et des lieux évocateurs tels qu’une forêt noire et profonde, qui sont tout autant de métaphores du désir, du refoulé et de l’interdit, entre autres…

Il n’est donc guère étonnant que ces contes intemporels aient traversé le temps et aient connu de nombreuses incarnations dans la pop culture. Nous avons évoqué les chefs d’oeuvres de Walt Disney, plus naïfs, mais nous aurions tout aussi bien pu parler des récentes adaptations de Blanche-Neige sur grand écran, ou encore des séries télé Once Upon a Time et Grimm. L’intégrale de cette trilogie de Sarah Pinborough publiée sur le label de BragelonneMilady (Servir Froid, Le septième guerrier-mage…) reprend le côté melting-pot féérique de ces deux dernières oeuvres en faisant se rencontrer les univers de Blanche-Neige, Aladdin, Cendrillon, La Belle et la Bête, Hansel et Gretel, Le Petit Chaperon Rouge, ou encore La Belle au Bois Dormant.

Une réactualisation bienvenue

Tout en restant dans un cadre intemporel et en respectant les (très) grandes lignes des contes originels, l’oeuvre de la romancière étoffe considérablement cette matière première, dont la forme était traditionnellement courte, en ayant par ailleurs soin de lui apporter un twist moderne. Difficile, en effet, de garder le prétexte d’un baiser d’amour véritable entre un prince charmant et une princesse endormie qui ne se sont jamais rencontrés auparavant, sans apporter certaines modifications. Ce qui fonctionne sous sa forme la plus épurée a en effet parfois tendance à poser de sérieux problèmes de crédibilité dès lors que l’on transpose l’histoire sous forme d’un roman. D’autre part, de nos jours, nombreux sont ceux qui reprochent à ces contes de montrer voire promouvoir une image de la femme passive, attendant d’être “réveillée” par un homme protecteur et parfait — des reproches qui tiennent en partie si l’on analyse ces récits sous un angle freudien, mais beaucoup moins sous un angle jungien, bien que cela soit une question qui mériterait d’être abordée dans un article à part entière.

Toujours est-il que, de nos jours, il  n’est pas envisageable (et tant mieux !) de voir une princesse qui serait simplement douce et rêveuse, et qui se contenterait de passer le balais et cuisiner en sifflotant pendant qu’une méchante sorcière serait à sa poursuite. Sarah Pinbourough l’a bien compris et nous livre ainsi un récit aussi moderne que passionnant, réactualisant les intrigues des contes les plus connus pour mieux en réinterpréter les thèmes. Ainsi, alors que les belles-mères ont souvent la vie dure dans les contes de fées — pour permettre à l’enfant de projeter ses sentiments de défiance envers ses parents, ici la mère, sur une figure plus lointaine, donc moralement acceptable — l’auteure britannique fait de la Méchante Reine de Blanche-Neige, ici baptisée avec à propos Lilith, ou encore de la marâtre de Cendrillon, des personnages bien plus complexes que l’image que nous en avons. L’une a dû se soumettre, toute jeune, à un mariage imposé avec un homme bien plus âgé, en se sentant sans doute trahie par son entourage proche, où tout n’est que faux-semblant, tandis que la seconde a quitté une union profitable avec un comte pour fuir avec un roturier par amour… avant de regretter sa situation suite à une ménopause difficile, faisant vivre un enfer à sa fille et sa belle-fille.

Des princesses tout sauf passives

Ainsi, rien n’est vraiment ce qu’il semble être dans chacun des trois romans de Sarah Pinborough, où les personnages se croisent souvent, formant un ensemble complexe. D’ailleurs, les princesses n’ont rien d’innocentes biches, et assument au contraire pleinement leur sexualité et leur sensualité, même lorsqu’elle sont pétries dans leurs contradictions, comme cette égocentrique et immature de Cendrillon, qui ne pense qu’à épouser un prince à tout prix, sans vraiment se soucier de la souffrance de ses proches. De fait, Poison, Charme, Beauté comporte quelques scènes érotiques que l’on retrouve régulièrement dans les publications du label Milady, même si, dans le cas présent, celles-ci sont réparties de manière assez parcimonieuse et judicieuse. Elles ne constituent pas le centre de l’oeuvre, loin s’en faut, mais adviennent lorsque l’intrigue le demande, sans se défausser derrière des niaiseries. Ainsi, Cendrillon et Blanche-Neige n’ont pas attendu le prince pour faire leurs premières expériences et, lorsque vient le moment tant attendu des premiers ébats avec ces messieurs pas si parfaits, Sarah Pinborough prend les choses à bras le corps, de manière directe, sans vulgarité, et sans accoler un regard ultra-masculin à la sexualité de ces demoiselles, comme cela est trop souvent le cas dans la littérature érotique traditionnelle.

Quant à l’évolution des personnages, elle est satisfaisante et va bien au-delà du manichéisme propre aux contes. Même Cendrillon, “héroïne” peu aimable de prime abord, mûrira au fil de ses aventures. L’écrivaine est sans doute moins tendre avec les princes, ou plutôt LE prince, être égocentrique dont l’un des rebondissements (que nous vous laissons découvrir) le ferait plutôt passer pour un psychopathe cherchant une épouse aussi belle que passive et docile. Cependant, l’ultime tome de la saga, Beauté, en nous révélant son histoire, permet de réviser sensiblement (quoique pas entièrement) notre jugement, de manière là aussi assez fine. C’est d’ailleurs quelque chose que nous pouvons appliquer à l’ensemble de la trilogie : Sarah Pinbourough ne surligne jamais ses intentions, et fait passer beaucoup de choses avec un naturel confondant. Sa narration fluide est terriblement prenante et, les chapitres étant relativement courts et aérés, on tourne les pages sans même s’en rendre compte.

Un vrai page-turner

Car Poison, Charme, Beauté mérite bien des éloges pour le brio avec lequel il tisse une bonne dizaine de contes au sein d’un récit adulte qui aurait de quoi rendre Once Upon a Time — destiné à un public familial, donc bien plus naïf — jaloux par sa complexité et sa dimension épique. Le côté merveilleux des contes est bien là, mais l’atmosphère vénéneuse qui entoure les différentes trames narratives donne à l’ensemble un charme assez fascinant, d’autant plus que la manière dont l’auteure se réapproprie les différents contes est pertinente. Fusionner La Belle au Bois Dormant avec La Belle et la Bête aurait pu sembler improbable, mais cela fonctionne parfaitement !

Surtout, à travers sa saga, Sarah Pinborough parvient à mettre le doigt sur la dualité inhérente à la nature humaine, sans grands discours et tout en respectant l’ADN propre à chaque classique. Une simplicité qui est l’apanage des excellents conteurs et fait de Poison, Charme, Beauté une trilogie fantasy tout à fait ensorcelante. Si l’on ajoute à cela la qualité de cette édition Milady (lettrage, jolies illustrations de début de chapitre et entre chaque paragraphe, couverture dure et belle reliure), on ne peut que vous conseiller de vous laisser tenter…

8/10

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