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[Critique] Quelques minutes après minuit — Patrick Ness

image couverture quelques minutes après minuit patrick ness gallimard jeunesse édition du filmUne belle édition pour un best-seller de la littérature jeunesse

Alors que son adaptation cinématographique vient de sortir en salles (découvrez notre critique), Quelques minutes après minuit, initialement publié en France en 2012, ressort dans une édition grand format de toute beauté chez Gallimard Jeunesse, avec les superbes illustrations originales de Jim Kay, mais également une centaine de pages supplémentaires autour de la conception du roman et son adaptation à l’écran par J.A. Bayona sur un scénario écrit par Patrick Ness lui-même.

L’auteur américain, exilé en Angleterre depuis de nombreuses années, s’était fait connaître en 2008 avec le roman jeunesse de science-fiction La voix du couteau, qui lui valut plusieurs prix prestigieux et devint le premier tome de la trilogie Le chaos en marche. En 2009, son éditrice, Denise Johnstone-Burt, lui propose d’écrire un roman à partir de l’idée originale de l’auteure Siobhan Dowd, décédée d’un cancer du sein en 2007, et qui avait commencé à écrire un court roman intitulé Maître l’If au sujet d’un arbre guérisseur qui vient en aide à un petit garçon dont la mère est atteinte d’un cancer. La maladie de l’écrivaine était alors en phase terminale, mais elle s’était trouvée mieux après avoir suivi un traitement contenant un extrait d’if, arbre aussi ancien que toxique, connu depuis quelques années pour ses vertus thérapeutiques. Elle écrivit le début d’un premier jet mais n’eut jamais le temps de l’achever… Après avoir hésité, Patrick Ness a fini par accepter et s’est approprié l’histoire avec brio, optant pour une simplicité de ton qui toucha en plein coeur des millions de lecteurs et lui valut une pluie de récompenses.

Un arbre conteur d’histoires « sauvages »

image illustration jim kay quelques minutes après minuit de patrick ness monstre adossé à la maison
Le monstre adossé à la maison de Connor. © Illustration : Jim Kay/Gallimard Jeunesse/Walker Books

Tandis que Nous autres simples mortels, son dernier roman en date, s’adresse avant tout aux adolescents et possède une forme plus complexe, avec un ton très différent, Quelques minutes après minuit peut être lu dès 10 ans et s’astreint à une épure remarquable, typique des fables et des contes. L’histoire est celle de Conor O’Malley, jeune garçon de 13 ans qui vit avec sa mère atteinte d’un cancer, et dont le traitement ne semble pas fonctionner, bien que personne ne le lui dise vraiment. De la fenêtre de leur maison, il aperçoit un grand arbre, un if, qui surplombe le cimetière sur la colline. Un soir, quelques minutes après minuit donc, celui-ci marche jusque chez Conor et lui annonce qu’il viendra lui raconter trois histoires, et que la quatrième, c’est Conor lui-même qui la lui racontera, et celle-ci exprimera sa vérité, celle qu’il se cache à lui-même, qu’il ne veut pas s’avouer car elle lui fait peur au point de le plonger dans le même cauchemar nuit après nuit.

Une curieuse relation va alors s’établir entre l’adolescent solitaire et cette créature à l’âme sauvage et à la sagesse ancestrale, et c’est celle-ci qui fait toute la force du roman de Patrick Ness puisque les histoires que lui raconte ce « monstre », surprenantes et à la fin en queue de poisson, où les méchants ne sont pas forcément ceux qu’on croit, font étrangement écho aux sentiments contradictoires de Conor à l’égard de ses proches et de la situation dramatique à laquelle il est confronté. L’auteur se saisit du sujet délicat de la maladie et des peurs qu’elle peut soulever chez un enfant de 13 ans avec une belle finesse psychologique, sans jamais tomber dans la mièvrerie. En s’inspirant des contes, il apporte une dimension métaphorique à l’amitié entre Conor et l’arbre, qui permettra au héros d’extérioriser ses sentiments de colère et désespoir refoulés, mais aussi une véritable tendresse, qui rend ce roman touchant, voire bouleversant dans sa dernière partie.

« Les histoires sont les choses les plus sauvages de toutes. Les histoires chassent et griffent et mordent », confie l’if au jeune garçon qui ne voit pas, de prime abord, comment de simples histoires pourraient lui venir en aide. On pourrait en dire autant des pensées, que l’on ne domine que rarement et qui submergent Conor, en lui soufflant des choses dont il a honte et qui le font terriblement souffrir. Et le monstre de lui apprendre que les pensées ne sont pas des actes et que les mots peuvent aussi sauver, lorsqu’ils sont prononcés au bon moment. Si l’issue de l’histoire est incertaine, le héros devra réussir à se libérer de son fardeau s’il veut s’en sortir…

Un livre d’une grande justesse, superbement illustré

image illustration jim kay quelques minutes après minuit de patrick ness
Le monstre assis. © Illustration : Jim Kay/Gallimard Jeunesse/Walker Books

L’histoire semble avancer naturellement, poussant le lecteur à tourner les pages presque sans s’en apercevoir. Aucun passage superflu n’est à déplorer, les mots sonnent terriblement juste et chaque histoire au sein de l’histoire est employée avec une pertinence admirable pour illustrer le combat intérieur de Conor, tout en possédant de véritables qualités narratives, avec du suspense et une construction solide. De la littérature jeunesse à son meilleur, qui séduira les enfants de 10 comme de 16 ans, et même les adultes. Et puis, il y a les illustrations de Jim Kay, en noir et blanc, sombres, poétiques, saisissantes, et qui participent pleinement à nous plonger dans l’ambiance du roman, qui se présente véritablement comme l’espace mental d’un enfant en proie à la solitude et au doute.

Conçues par ordinateur à partir de tâches à l’encre de Chine réalisées par l’illustrateur, ces images nous rappellent que les contes sont des histoires sauvages en effet, où le merveilleux est tapi au coeur d’une vraie noirceur. Et si certains éditeurs préfèrent habiller les livres pour enfants d’illustrations aux couleurs chaleureuses, il ne fait aucun doute que les dessins numériques de Jim Kay sont véritablement beaux, et en aucun cas effrayants. Ils accompagnent à merveille le texte en traduisant visuellement les sentiments du héros, que ceux-ci soient simples et directs ou bien plus ambivalents, avec certaines images aux formes plus abstraites.

La longue partie consacrée à la conception du roman et son adaptation est quant à elles très instructive, remplie d’interviews et plaira certainement aux enfants appréciant le cinéma et s’intéressant à la manière dont les films sont réalisés. On apprendra notamment comment le monstre, représenté de manière moins détaillée dans le livre, a été conçu pour le film…

Nous ne pouvons donc que vous conseiller de vous procurer cette édition spéciale de Quelques minutes après minuit, qui est également disponible en format poche, sans les illustrations, dans la collection Folio Junior. Par sa dimension universelle et intemporelle, l’intelligence et la sensibilité de son propos et sa narration simple et épurée, ce roman jeunesse s’impose comme un futur classique, où l’enfant est considéré dans toute sa complexité à travers une histoire touchante, puisant dans les contes et les fables pour raconter des choses finalement assez dures. Et, si le récit tend à montrer que la vie peut se montrer cruelle, il se dégage du roman de Patrick Ness, ode à la famille et à la résilience, une tendresse infinie pour ses personnages et un amour profond pour la vie et l’instinct qui nous pousse à aller de l’avant malgré les épreuves. Un message précieux qui saura toucher les jeunes lecteurs et les rassurer.

Quelques minutes après minuit de Patrick Ness, Gallimard Jeunesse, sortie le 21 novembre 2016, 368 pages. 25€. 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.

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