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[Critique] Chaussette — Loïc Clément & Anne Montel

Caractéristiques

  • Auteur : Loïc Clément (scénario) & Anne Montel (dessin)
  • Editeur : Delcourt
  • Collection : Delcourt Jeunesse
  • Date de sortie en librairies : 19 avril 2017
  • Format numérique disponible : Oui
  • Nombre de pages : 32
  • Prix : 10,95€
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Un album jeunesse tout en douceur

Chaussette est la première publication Delcourt Jeunesse pour le duo Loïc ClémentAnne Montel, que nous avions eu le plaisir de retrouver l’an dernier avec Les jours sucrés, sympathique chronique tout en douceur racontant le changement de vie d’une jeune femme citadine décidant de revenir dans son village natal pour reprendre la boulangerie de son père disparu. Si le public visé est différent ici, cette jolie BD jeunesse sur le temps qui passe possède un style similaire à celui de ce précédent album, et une même tendresse pour ses personnages en apparence ordinaires, mais ô combien touchants.

L’histoire est celle d’une vieille dame que son petit voisin Merlin surnomme affectueusement Chaussette car il n’arrivait pas à prononcer Josette petit. Chaussette vit seule depuis très longtemps et conserve depuis des années la même vieille routine : une balade au parc le matin, un tour au boucher, au bureau de tabac, à la mairie, à la boulangerie, dans un terrain vague pour nourrir les moineaux, puis retour chez elle pour préparer le dîner. Le tout en étant toujours accompagnée de son fidèle compagnon, un chien corgi répondant au nom de Dagobert, dont le jeu favori consiste à piquer le cochonnet des boulistes. Son petit voisin comprend qu’elle est seule et que ces étranges habitudes sont un moyen de se rassurer, mais, lorsqu’il constate un matin que Chaussette agit bizarrement et ne respecte plus son rituel, il comprend que quelque chose ne va pas. Il va alors la suivre pour découvrir son secret…

La solitude des personnes âgées

image planche 2 chaussette loïc clément anne montel delcourt jeunesse
© Delcourt

Concevoir une bande-dessinée pour enfants sur seulement une petite trentaine de pages est un défi singulier : il faut parvenir à donner vie à des personnages et un univers auxquels on s’attache très rapidement, tout en menant l’intrigue à terme de façon satisfaisante. De fait, Loïc Clément a choisi d’axer son histoire en deux temps, selon un principe simple et efficace : poser la routine du personnage, puis introduire un grain de sable dans la machine, qui le pousse à se comporter différemment. Si un lecteur adulte devinera assez vite quelle est la raison du comportement de Chaussette — dans les grandes lignes au moins — le récit, simple et touchant, est parfaitement articulé à destination des enfants. Le jeune lecteur se retrouve ainsi dans la même posture que Merlin, qui s’interroge sur ce comportement pour le moins singulier, er cherche des indices à même de l’expliquer. Cette vieille mamie au casque et lunettes d’aviateur est-elle simplement farfelue, ou cache-t-elle quelque chose de plus douloureux, comme semble l’indiquer son sourire triste ?

Avec beaucoup de poésie et une belle simplicité, Loïc Clément et Anne Montel font le récit d’une vie ordinaire, une vie que l’on devine tout juste à travers les petites manies de cette vieille dame drôle et attachante, que tous semblent à peine remarquer en raison de sa discrétion. Une vieille dame qui dévore ses romans à suspense, donne du pain de la veille aux oiseaux et regarde Questions pour un champion seule devant sa télé. “Elle met du vieux pain sur son balcon, pour attirer les moineaux, les pigeons…”, serait-on tenté de fredonner. Chaussette partage en effet avec la personne âgée solitaire de la chanson de Jean-Jacques Goldman une même routine rassurante qui fait que “le temps qui nous casse, ne la change pas”, une même solitude et, au fond, une même douleur muette.

Mais, à la différence de ce tube aux paroles assez déprimantes, les auteurs de ce charmant album ont pris le parti de ne pas montrer sa vie comme triste et morne, s’attachant au contraire à montrer tous ces petits riens auxquels la vieille dame se raccroche, et qui témoignent de sa personnalité fantasque et, donc, pleine de vie. Ce n’est pas une vie idéale ni forcément enviable (pas d’enfants, pas de famille…), mais elle semble avoir une riche vie intérieure, et la présence de son chien joueur  et affectueux lui met du baume. Il n’y a donc aucune complaisance dans le traitement des “petites gens” dans cet album jeunesse, contrairement à certains films et téléfilms, et le thème de la solitude des personnes âgées est traité avec une belle finesse par les auteurs.

Un univers riche en tendresse et poésie

image planche 1 chaussette loïc clément anne montel delcourt jeunesse
© Delcourt

Les dessins au rendu aquarelle d’Anne Montel, immédiatement reconnaissables, participent grandement à l’attrait de l’ensemble, en apportant douceur, poésie et gaieté à cet univers restreint. Les personnages de Chaussette et son chien Dagobert, très expressifs, nous apparaissent immédiatement attachants, et l’apparente simplicité du trait n’empêche pas un vrai soucis du détail au sein de chaque case, dont les décors sont fournis sans jamais être surchargés. Cette épure dans le style et l’utilisation des couleurs se retrouve également dans la mise en page, avec ses grandes cases arrondies sur fond blanc, sans bords véritables. On remarquera d’ailleurs que le découpage, qui met tout autant en avant la fantaisie de la vieille dame que celle de Merlin, n’est en aucun cas routinier, à l’inverse des habitudes de Chaussette, de même que la mise en page varie au fil du récit. Ainsi, on trouve de grandes cases rectangulaires, mais aussi de toutes petites cases rondes, voire des silhouettes et éléments de décor extraits de leur environnement, sur fond blanc. Anne Montel tire également parti du grand format de la BD jeunesse pour en proposant un certain nombre d’illustrations en pleine page, dont l’une, à la boulangerie, qui rappellera Les jours sucrés à ses fidèles lecteurs adultes.

On trouvera aussi des clins d’oeil au Voleur de souhaits, autre album pour enfants signé par Loïc Clément, en compagnie de Bertrand Gatignol cette fois-ci, paru au même moment chez Delcourt Jeunesse. Ainsi, les personnes attentives remarqueront que Dagobert, le fidèle toutou de la vieille dame, apparaissait déjà dans cette bande-dessinée, et que ses jeunes héros, Félix et Héloïse, font un petit “caméo” au détour d’une planche de Chaussette.

En dépit de sa brièveté, Chaussette est donc un bel exemple de ce que des auteurs peuvent accomplir en matière de bande-dessinée jeunesse : en l’espace de 32 pages, les lecteurs, petits (à partir de 7 ans) et grands s’attachent à cette curieuse vieille femme et son chien, tandis que la narration à hauteur d’enfant de Loïc Clément délivre un message touchant au sujet du deuil, du temps qui passe, l’attachement aux souvenirs et l’attention et la solidarité aux plus vulnérables, qui rend la vie plus douce. Au final, adultes comme enfants fermeront le livre le sourire aux lèvres, et même une petite larmichette au coin de l’oeil. Une BD idéale pour aborder les thématiques sensibles de la vieillesse et du deuil avec les enfants, en toute délicatesse et sans noirceur.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
8/10

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